29e Ordinaire
« Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? »
Voici donc la finale de l’évangile du 29e dimanche du temps ordinaire… La plus terrible de toutes les paroles de Jésus ! Il envisage l’échec total de sa mission, bien au-delà de sa mort.
Il est rare que nous, chrétiens, soyons aussi pessimistes. Nous nous persuadons facilement que le Maitre de l’histoire fera en sorte que l’Église ne disparaisse jamais et que son message se perpétuera jusqu’à la fin du monde. Nous préférons croire que, quoi que nous fassions, comme dans les bons westerns, ce sont les bons qui vont avoir le dessus.
Alors pourquoi s’en faire ? Pourquoi se préoccuper exagérément de l’avenir de notre foi ? Tout finira bien ! Il suffit de faire confiance en Dieu, de le prier très fort et il fera triompher le message apporté par son Fils.
Certes, nos églises ne sont pas aussi pleines qu’autrefois mais nous trouvons facilement des explications sociologiques et historiques à cette désaffection. Bien sûr, nous constatons aussi que la majorité des gens qui nous entourent sont indifférents à nos discours religieux : ils ne sont même pas contre pour la plupart, ils pensent simplement que c’est notre affaire et ils nous plaignent d’avoir besoin de ces fables, justes bonnes pour des personnes un peu demeurées. Oh, évidemment, il y a la société qui ne fait rien pour nous aider dans notre foi mais ce n’est pas vraiment son rôle, non ? Ne faudrait-il pas reconnaître que nous avons une part de responsabilité ? Ce n’est pas en restant frileusement entre nous, en nous protégeant dans de petits groupes fermés, en faisant nos petites prières dans notre coin, en revenant aux pratiques du passé que la Bonne Nouvelle sera annoncée à notre monde et tout spécialement aux pauvres !
Est-ce que nous nous sentons vraiment responsables de la transmission de la foi ou bien n’est-ce qu’une préoccupation annexe à côté du sport, des vacances, des relations, de la santé… « Il choisira plus tard » certes mais est-ce que nous donnons des éléments pour qu’il choisisse ? Il ne s’agit pas simplement de transmettre des « valeurs chrétiennes » mais de prendre conscience de la présence de l’Esprit de Jésus au cœur de nos vies. Or la découverte de la foi chrétienne ne vient pas naturellement, elle a besoin de révélateurs. Dieu lui-même a eu besoin de faire venir son Fils parmi nous…
Mais pour être l’un de ces passeurs, il faut être habité par l’amour de Dieu et par l’urgence de le faire découvrir à notre entourage. Combien de temps passons-nous chaque jour à converser avec Dieu ? Quand est-ce que nous avons lu le dernier livre qui nous permettrait d’approfondir notre foi ? Ne sommes-nous pas tellement grognons, toujours prêts à condamner les attitudes qui nous choquent, au point que nous faisons le vide autour de nous ?
Est-ce que nous sommes rayonnants de bonté parce que nous sommes habités par l’amour de Dieu ?
La foi chrétienne pourrait disparaître ! Que le Fils de l’homme trouve encore des chrétiens sur la terre quand il reviendra, cela dépend aussi de nous.
Trentième dimanche
Luc 18, 9-14
Nous sommes trop habitués aux textes des évangiles… Nous en connaissons même certains presque par cœur comme celui-ci qui met en scène un pharisien et un publicain qui prient. Pourtant il bouscule sérieusement nos approches habituelles. Il sort de l’opposition courante entre les riches et les pauvres.
Celui qui a le beau rôle, le publicain, est sans doute le plus riche parce que c’est un voleur qui profite de son métier et du fait qu’il collabore avec l’envahisseur romain pour détourner de l’argent.
Le pharisien est au contraire le genre de personnage bien sous tous rapports. Comme il le dit lui-même, il n’est ni voleur, ni injuste, ni adultère, il est fidèle à la loi au-delà même que ce qu’elle demande, il donne un dixième de ses revenus… On veut bien le croire !
Malgré nos réticences, n’est-ce pas en réalité au pharisien que nous nous identifions le plus facilement ? En effet, si nous nous comparons à ceux qui nous entourent, il nous semble évident que nous nous situons plutôt dans une fourchette haute : d’une bonne moralité, raisonnablement religieux, même si nous ne donnons pas le dixième de nos revenus… Nous sommes plutôt satisfaits de notre existence, de notre travail, de nos familles, de nos choix ; beaucoup remercient volontiers Dieu pour la chance qui est la leur de ne manquer de rien ! Or c’est justement ce qui est reproché à ce pharisien : il n’attend rien…
Il est pleinement satisfait de son sort : il se sent bien, vraiment très bien à tous égards, même si de ce fait il se referme sur sa bonne conscience ; il n’a besoin de rien ni de personne et comme il n’attend plus rien de neuf il a asséché son désir. Plus de place pour Dieu ni pour les autres. Il mène sa vie à la force du poignet, il se suffit à lui-même, il est fier de ce à quoi il est arrivé tout seul.
Il est vrai que la richesse fait souvent cet effet : elle isole celui qui possède tout ce qu’il pourrait souhaiter et regroupe ses désirs autour d’un seul : avoir toujours plus. Cependant, ce n’est pas les riches que Jésus vise ici en l’occurrence mais comme le dit le début du texte : « ceux qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient les autres. »
La dérive est courante : il suffit de penser que l’on occupe une situation privilégiée du fait de sa naissance, de son éducation, de sa culture, de sa position sociale, de sa « race », de sa religion, de son sexe… pour commencer à regarder de haut ceux qui n’ont pas la chance de nous ressembler ! On plaint ceux qui ne sont pas comme nous au lieu de voir dans leur différence une chance de progresser. Celui qui refuse de voir les manques présents en lui se ferme à l’idée que l’altérité pourrait être une chance.
Le publicain, au contraire, ne se fait d’illusion ni sur son statut social, ni sur sa moralité et le vide créé en lui le pousse à faire appel. Le sentiment du vide est essentiel pour le chrétien. J’ai lu avec intérêt le livre d’Amélie Nothomb Soif. Le Jésus qu’elle imagine est un être habité par un désir qui l’empêche de se sentir comblé par sa nature divine.
Ainsi, quand le pharisien se referme sur ses satisfactions, le publicain, du fait même de ses manques, ne trouve aucun repos dans ce qu’il possède. Il s’ouvre à l’autre, demande pardon, aspire à changer de vie, se tourne vers la miséricorde de Dieu seule à même de l’aider à vivre avec la souffrance qui l’habite.
Il est habité par une soif que rien ne peut étancher mais qui au moins le met en mouvement et l’arrache à l’envie de se contenter de plaisirs éphémères. C’est de cette attitude que le Jésus des évangiles voudrait que nous approchions, à son image…