Sainte Famille

Le premier dimanche après Noël, l’Église nous fait méditer sur la famille en prenant comme modèle celle de Jésus.

L’idée est surprenante quand on y songe… J’ai d’ailleurs pris appui sur Michel Serres pour « éclaircir » la situation !

Prenons d’abord Joseph, l’époux de Marie. Il n’est pas le père biologique de Jésus, il n’en est que le père adoptif. Il n’empêche que, comme c’est le cas dans beaucoup de familles recomposées, c’est lui qui va élever, nourrir, éduquer, protéger cet enfant. Aux yeux de tous, c’est bien lui le père, c’est de cette manière que Marie le présente et pour les gens autour d’eux, Jésus est bien le fils du charpentier.

La mère de Jésus, quant à elle, est restée vierge. Étrange maternité s’il en est mais qui l’ouvre à une fécondité universelle sans cesse renouvelée. Elle n’est pas quela mère de Jésus, elle est toujours neuve pour adopter une foule d’enfants et nous pouvons chacun la reconnaître comme notre mère. Une large famille s’ouvre à nous.

Poursuivons… S’il est question de « frères de Jésus », on discute encore pour savoir s’il s’agit de frères de sang, de cousins, de proches… Sans que cela nous permette de trancher la question, notons que Jésus, lui, prend de la distance par rapport à sa parenté biologique, il refuse de s’y laisser enfermer en répondant à celui qui l’avertit que sa famille l’attend : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? » Puis, tendant la main vers ses disciples, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur et une mère. »Matthieu 12, 48-50. Nous voilà donc en capacité de devenir les frères de Jésus.

Continuons à découvrir cette étrange famille : celui que Jésus appelle « Abba », « papa », n’est pas lui non plus son père à strictement parler puisque le Christ a été « conçu du saint Esprit ». Sa filiation divine est moins à chercher dans une origine unique que comme étant le fruit d’un courant d’amour unissant plusieurs personnes. Il n’est pas sans intérêt de nous demander en quoi cela nous concerne également…

On dirait que les évangiles prennent un malin plaisir à brouiller les pistes ! Si la « sainte famille » donne, de ce fait, le prétexte à bien des plaisanteries, Michel Serres tente, lui, d’en retirer des leçons bien venues à une époque où beaucoup se replient sur leur famille biologique. L’exemple de la famille de Jésus pourrait interroger ceux pour lesquels les liens de sang priment sur tout, tendance amplifiée du fait que les analyses ADN permettent de nous rapprocher de la certitude sur nos origines. Ils cherchent à se persuader que ce qui fait de nous des personnes uniques est à rechercher dans notre patrimoine génétique, comme si nous héritions de notre « nature profonde » par l’intermédiaire de quelques cellules ! Jésus déconstruit cette fixation sur les liens de sang. 

Certes, il est clair que nos familles prennent une grande place dans la constitution de ce que nous sommes aux débuts de notre vie mais il est douteux que notre patrimoine génétique en constitue l’essentiel. C’est l’amour de nos parents qui a posé les bases de ce que nous sommes devenus et lui a permis de grandir. Alors peu importe que nous ayons été adoptés ou que nous ignorions l’identité exacte de notre géniteur. De plus, nous ne tirons pas notre origine des seuls père et mère. Il y a eu autour de nous des proches, des parents, des amis, des éducateurs, des prêtres qui ont chacun apporté une pierre pour notre développement. Quand ce n’est pas le cas, le plein épanouissement d’un enfant enfermé dans un environnement étriqué risque d’être entravé. Nous sommes le fruit d’une multitude de relations qui donnent à chacun son caractère unique.

Par bonheur également, notre personnalité actuelle n’est pas le fruit de nos seules origines. Notre évolution se poursuit et l’élargissement de celui que nous sommes n’a pas de limites dans le temps. Si notre enrichissement personnel est en partie le fruit des circonstances, il dépend aussi de nos choix personnels, des engagements que nous prenons et qui nous permettent de donner à notre vie des orientations librement consenties.

Notre famille s’élargit alors en fonction de nos choix et non des simples aléas de l’existence. Nous construisons des amitiés, des amours, des solidarités, nous prenons notre part dans des associations, des clubs, nous adhérons à des philosophies, des spiritualités, nous voyageons, nous nous ouvrons à des sensibilités diverses… Toutes les relations nouvelles dans lesquelles nous entrons font de nous des êtres différents, en perpétuelle mutation. Ce qui reste de notre « nature » originelle est bien difficile à détecter au fil des années…

La famille des chrétiens est toute aussi ouverte parce qu’élective. Si nous y sommes entrés pour beaucoup par héritage, cette appartenance est devenue le fruit d’un choix librement consenti. Elle n’est même pas définitive puisque nous avons à la renouveler en permanence. Nous avons sans cesse à devenir chrétiens et à en retrouver d’autres : beaucoup appellent « frères », « sœurs » ou « père » des personnes avec lesquelles ils n’ont aucun lien de parenté. Ils s’en sentent proches parce qu’ils ont fait les mêmes choix, qu’ils se reconnaissent tous enfants du même Père et frères en Jésus Christ. 

Saint Paul le laisse entendre dans l’épitre aux Galates 3, 26-28 : « En Jésus Christ, vous êtes tous fils de Dieu par la foi. En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n’y a plus ni juif ni païen, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. » La foi est un engagement personnel qui amène à dépasser bien des liens, liens qui, pour d’autres personnes, sont une évidence. Elle ne prend pas sa source dans l’appartenance à une famille, à une classe, à un état de vie, à un peuple, à une nation, à une civilisation, à une philosophie, à une orientation sexuelle ou politique… Le lieu d’où nous venons importe moins, en définitive, que ce que nous construisons ensemble. La préoccupation essentielle pour un chrétien est de trouver les moyens de donner un sens, en fonction de l’amour de Dieu et des autres, à tout ce qui fait sa vie et c’est cet effort commun qui constitue l’unité entre les croyants en Jésus.

Comme quoi, la sainte famille n’est pas aussi étrange qu’elle le paraît…