Nouveau-né

Difficile de ne pas s’émouvoir devant un petit enfant ! Sa fragilité nous touche et son existence en formation, qui l’ouvre sur tous les possibles, interroge nos propres routines. Comment ne pas fondre de douceur quand il est tout sourire ? Ses réactions si naturelles et spontanées nous bousculent ou nous réjouissent… Tendresse… L’enfant Jésus ne fait pas exception à cette règle et ce d’autant plus que l’émotion qu’il suscite chez les petits ne laisse pas insensibles les grands qui voient se réveiller les souvenirs d’une enfance perdue. « Douce nuit », « Minuit chrétiens », « Il est né le divin enfant »… gardent beaucoup de leur force émotionnelle, celle-ci gagne même parfois les plus jeunes bien que la concurrence soit rude avec les nouvelles divinités : voici Jésus enfant face au père Noël, aux vedettes, aux puissances de l’argent et de la mode, aux réseaux sociaux, aux mirages de la consommation et du pouvoir…

On en oublierait facilement que c’est Dieu lui-même qui se révèle par ce nourrisson pour nous arracher à la vision d’une divinité lointaine, toute puissante, vengeresse… En ce nouveau-né se produit un court-circuit sidérant : toute la grandeur de Dieu se concentre en effet dans la faiblesse d’un petit être, révélant sans doute quelque chose de la vraie nature divine. Il reste que nous avons tous du mal à renoncer aux images forgées par les hommes au fil des siècles,  bien des athées, d’ailleurs, préfèrent en rester à la représentation d’un Dieu dominateur : se défaire de cette caricature embarrassante est tellement plus facile ! Cependant les chrétiens ne peinent-ils pas eux aussi à associer la grandeur divine avec la faiblesse d’un bébé ?

Oui, c’est bien de l’Incarnation dont nous parlons aujourd’hui : alors qu’il est présent partout au point de sembler se diluer dans l’immensité du monde, nous sommes devant un Dieu qui vient jusqu’à nous, plein d’humilité, en demandant à être reçu. La rencontre de ces deux facettes donne un cocktail explosif, une boule d’énergie qui va ébranler les vieilles structures de notre monde et instaurer une ère nouvelle dans un nouveau big-bang. Rien ne sera plus comme avant après la naissance de Jésus.

Au fond, si les chrétiens croyaient vraiment à la crèche, ils comprendraient mieux la réaction de rejet qu’elle provoque chez certains de nos contemporains. Bien que sa charge explosive ne soit pas immédiatement perceptible, elle gêne parce que l’image va à l’encontre de ce que véhiculent la plupart des religions et qu’elle ne correspond pas davantage aux manières habituellement violentes indispensables, croit-on, pour obtenir des changements efficaces. Et pourtant, cette vision de foi, d’une façon sourde, en inquiète beaucoup, ceux qui, évidemment, la rejettent mais tout autant les croyants attachés à leur dieu imaginaire. Oui, comment s’insurger contre un nouveau-né ? A cette question s’en ajoute une autre : comment dépasser nos émotions superficielles pour adorer Dieu dans un enfant ? Comment faire appel à celui qui semble tellement dépendant de nous ?

Toute notre foi est dans cet écartèlement entre la toute-puissance divine et sa manière de se cristalliser dans un bébé, dans un pauvre, dans une église, dans une hostie… ? Certes, l’Église et les chrétiens qui la constituent portent ce message de petitesse mais ils le défigurent sans cesse par leur tendance contraire à imposer leur conception du monde, à chercher le pouvoir, à se laisser séduire par les puissants, à succomber à l’intolérance, à oublier leur solidarité avec les plus pauvres… Qu’il est difficile, tellement difficile, de sortir du cadre de la pensée majoritairement admise qui veut que seuls les plus forts l’emportent à la fin !

Les manières de Dieu sont dures à admettre parce qu’elles n’empruntent pas les chemins habituels. Elles démontrent pourtant qu’un quasi rien, un nouveau-né dans une crèche, peut être à l’origine de belles retombées sur le long terme, bien plus en tout cas que la masse des « faits historiques » qui encombrent nos livres savants et nos informations quotidiennes. La vérité, c’est qu’en nous rejoignant, l’enfant fait le lien entre tout ce qui nous permet de vivre et d’aimer, il le fait en nous ouvrant à une espérance renouvelée, au-delà des mouvements de surface qui nous fascinent tant.

Les grands conquérants ne nous intéressent guère pas plus que nous ne nous préoccupons des civilisations passées comme d’autres soubresauts de l’histoire mais nous accueillons encore un nouveau-né dans une crèche, le Tout puissant qui, avec tendresse, se rend présent auprès de nous. Les trahisons que nous endurons laissent des traces dans nos corps et dans nos cœurs mais les moments de douceur nous apaisent, posent des jalons pour notre présent et nous donnent foi en l’avenir. Que ce Noël soit pour nous un de ces temps de grâce.