
J’hésite à parler d’âme… Elle est souvent considérée comme une réalité à part, à côté de l’esprit et du corps, augmentant encore notre morcellement. Or il est impossible d’imaginer un esprit humain qui fonctionnerait sans un corps puisque c’est par lui que nous avons accès à la réalité, que nous pouvons parler, aimer, apprendre, compatir… Il est l’interface nous mettant en rapport avec ce qui existe en dehors de nous, interface par laquelle nous accédons même à ce que nous sommes et dont le corps est un aspect essentiel. L’autre particularité de notre nature humaine est notre capacité à penser, à organiser nos connaissances, à accéder à la conscience de nous-même et de ce qui nous entoure, à nous situer par rapport à notre environnement, à nous projeter vers l’avenir, à prendre en compte notre passé… Grâce à la pensée, nous sommes capables de nous détacher de la dictature de l’instant. Mais esprit et corps sont impossibles à dissocier, ils sont les deux manifestations d’une réalité indivisible : l’homme.
Si l’on veut parler de l’âme, il faut la voir justement comme l’expression désignant cette unité : non une réalité supplémentaire mais la manière dont chacun se présente naturellement devant ceux qui l’entourent. D’autres mots disent quelque chose de semblable : personnalité, caractère, apparence… mais aucun n’exprime aussi fortement l’essence d’une personne, ce qu’il y a d’unique en chacun.
Celui qui ose parler de l’âme de quelqu’un s’enhardit jusqu’à tenter d’approcher une vérité ultime mêlant ce que l’autre donne à voir, ce que l’on ressent à son contact, ce que l’on croit deviner de lui mais encore et surtout, ce qui fait son mystère construit au long de son histoire, par les engagements de sa vie qui révèlent plus que ce qu’il peut en dire lui-même… On n’approche de l’âme de quelqu’un et de la sienne propre qu’à partir du moment où l’on accepte de cesser de juger et de catégoriser, où l’on dépasse même ses impressions, ses affections et ses répulsions, où l’on se met simplement en présence de ce que nous sommes et de ce qu’est l’autre.
Je ne sais pas si on dit encore de quelqu’un qu’il a une belle âme mais, si c’est le cas, cela signifie qu’on approche de lui dans sa globalité, avec respect, sans jugement, juste parce qu’on se sent bien avec lui et qu’il existe une espèce de connivence que l’on a du mal à définir. Sans doute parler de ‘’belle âme’’ est-ce probablement une manière de dire l’amitié ou l’amour, non ?
Mais parce qu’il s’agit d’une réalité essentielle, impossible à enfermer dans des mots et parce qu’elle garde une grande part de mystère en elle, il y a vraiment un intérêt à parler d’âme ou d’en chercher des équivalents. Il en est souvent question dans les discours chrétiens, ce qui n’est pas sans poser de questions. Prétendre qu’elle serait immortelle, c’est encore en faire une réalité séparée du reste de ce que nous sommes. Or il n’y a rien d’immortel en nous puisque nous existons en totale dépendance de la Trinité qui nous entraine dans son élan vital. En revanche, parler de notre âme revient à dire que Dieu nous rejoint dans l’unicité de ce qui nous constitue.
Nous disons la même chose quand nous proclamons notre foi en la résurrection de la chair, l’autre nom de l’âme. Nous affirmons par là ne pas croire à l’impossible survie de l’esprit en dehors d’une réalité corporelle mais nous le proclamons sans pour autant réduire notre corps à sa seule dimension d’assemblage de cellules. La chair est pour le chrétien l’unité complexe construite au fil de son histoire dans les multiples rapports qu’il entretient avec la réalité et qui fait de lui une personnalité unique tant charnelle que spirituelle.
C’est donc par notre âme que nous entrons en communication en profondeur avec les uns et les autres, avec Dieu même… Au-delà des discours sur la foi et des mouvements d’émotion pure, une relation s’organise progressivement avec ce dernier dans la profondeur obscure de ce qui fait notre caractère particulier. C’est à ce niveau qu’il intervient pour nous transformer par le dynamisme de son amour, c’est cette synthèse de nous-même qu’il continuera à animer à notre mort pour qu’elle prenne place dans son élan vital. Telle est la foi des chrétiens…