Dans ce tableau de Goya, deux hommes se battent à grands coups de bâton. Quelle que soit l’importance de leur querelle, ils ne se rendent pas compte que la haine qui les habite les empêche de voir l’essentiel : ils sont en train de s’enliser dans des sables mouvants et ce d’autant plus rapidement qu’ils s’agitent… N’est-ce pas une image de notre monde ? Pris dans nos ressentiments et nos déboires personnels, nous en oublions notre environnement, les problèmes de nos sociétés qui nous aspirent et risquent bien causer notre perte.
Nous trouvons en miroir la phrase de Jésus : « Quand on te frappe sur la joue droite, tends l’autre joue ». Elle a occasionné bien des plaisanteries, d’autant plus qu’il poursuit en disant « Aimez vos ennemis » ! Pourquoi ne pas se contenter de la loi du talion « œil pour œil dent pour dent » qui, elle au moins, évite la vendetta sans fin ou, mieux encore, de trouver suffisante la justice qui punit les fautifs ? Mais aucune loi ne nous délivre automatiquement du ressentiment : la haine peut survivre à la justice.
C’est pour cette raison que, bien qu’il s’agisse là de la base même de la vie en société, Jésus voudrait que les chrétiens aillent encore plus loin, jusqu’à l’amour. N’est-ce pas trop nous demander ? Il nous propose de changer de logique : si à quelqu’un qui t’agresse, tu réponds par un geste ou une parole d’amour, normalement c’est efficace parce que l’autre est désarçonné. Si à celui qui te veut du mal, tu réponds par un acte positif, cela suffit souvent à le désarmer. C’est cela que Jésus veut dire par le : « tendez l’autre joue ». Si quand quelqu’un me frappe, je le frappe à mon tour, il me refrappe, et c’est sans fin : il faut qu’il y en ait un qui s’arrête. On dit souvent que c’est le plus intelligent… Alors, autant couper court immédiatement après une agression.
Ce n’est pas une preuve de faiblesse. Au contraire, la non-violence demande du courage. Il est facile de se bagarrer, c’est au niveau de toutes les cours de récréation. On s’agresse mutuellement en permanence. Inventer les manières de désarmer l’autre demande au contraire beaucoup d’imagination pour oser dire « non ! », « Je vais arrêter, je ne vais pas répondre, je vais enclencher un autre type de relation… ».
Mais pourquoi s’engager dans cette direction ? Jésus en donne la raison : pour ressembler au Père du ciel, pour être parfait comme le Père est parfait. Même si la direction est mobilisatrice, cela paraît un peu hors de portée pour nous, pauvres humains ! Mais alors, pourquoi ? D’abord parce que, quand on a de la haine dans le cœur, on n’est pas bien. La rancœur contre quelqu’un, quand elle nous habite, nous ronge intérieurement. Nous allons mieux dès que nous parvenons à nous libérer de l’agressivité qui nous fait du mal. C’est une des premières raisons pour arrêter le plus vite possible les enchaînements de violence.
La deuxième raison nous fait revenir au tableau de Goya : quand on est pris dans la haine, l’agressivité, quand on se frappe, qu’on s’injurie… on s’enfonce petit à petit, on se mutile intérieurement. Nous sommes de plus en plus focalisés sur nos émotions et nos intérêts personnels au point que l’on en vient à ne plus prendre conscience de ce qui se passe autour de nous. On dit que la nature est en train de mourir et nous, nous nous concentrons sur le court terme. Des nations se battent les unes contre les autres et on ne sait plus trop pourquoi. Nous-mêmes, pris dans ce qui nous oppose les uns aux autres, nous n’apercevons plus autour de nous ce qui ne va pas : nous négligeons les réactions de la nature, nous ne percevons plus les scandales de notre société. Au lieu de se dire « je vais aller à l’essentiel, à la racine, je vais m’attaquer à ce qui vraiment vaut la peine d’être transformé », voici que je bloque sur des détails.
N’est-ce donc pas ce que Jésus entend par son : « Aimez vos ennemis » ? Sortons de nos mécanismes de haine, arrêtons de nous agresser mutuellement, essayons d’aller à l’essentiel d’abord parce que cela nous libère, mais aussi parce que le principal est ailleurs que dans nos petits conflits. Ce n’est pas dans nos querelles de famille ou de clocher ou de régions, que se trouve l’essentiel. Que le Seigneur nous aide à viser l’essentiel.
