Solidarité

Jean 6, 52-59

Solidarité, le mot m’est venu naturellement à l’esprit en ce jour de premier mai, fête des travailleurs où il prend une saveur particulière. Parler ainsi c’est insister sur le fait que nous sommes tous interdépendants, que nous ne pouvons pas nous passer les uns des autres. Je me suis donc demandé si c’était comme ça que le christianisme voyait nos relations.

En fait, le christianisme est plutôt considéré comme le courant qui a le plus donné sa place à la personne. La plupart des autres religions et des traditions précédentes insistent au contraire sur la primauté du groupe sur l’individu. Le christianisme appelle quant à lui au choix personnel : chacun est invité à adhérer ou non à Jésus de sa propre initiative. Il n’est plus question de peuple choisi, de communautés ethniques, de statut social, de sexe, de langue… chacun doit répondre pour lui-même, en son nom propre. Peu importe nos origines, notre famille, nous n’avons pas à payer pour les autres ni à nous laisser influencer par quiconque, l’appel de Jésus à le suivre est adressé à des individualités et personne ne doit répondre à notre place.

Cette conception a beaucoup bouleversé les mentalités. Cette manière de mettre l’accent sur la personne et sur la responsabilité individuelle libère chacun de bien des contraintes et invite à user de sa liberté. Elle est cependant dangereuse dans la mesure où chaque individu perd la protection du groupe. Il risque de se retrouver isolé et le libéralisme, en prônant la liberté de chacun invite certes à l’initiative personnelle mais fragilise dans le même temps celui qui peut d’autant plus facilement subir l’exploitation qu’il est seul face aux puissants.

D’où l’importance de l’autre insistance que l’on retrouve fortement affirmée dans l’évangile d’aujourd’hui : nous ne sommes pas isolés, la vie nous vient d’ailleurs, nous la recevons. Ce correctif à la liberté est fondamental : difficile de revendiquer l’autosuffisance si je ne suis rien sans les autres et sans l’amour de Dieu qui m’amène à l’existence.

Or beaucoup aujourd’hui refusent toute dépendance, ils veulent se faire eux-mêmes, sans rien demander aux autres ; ils prétendent prendre leur place à la force du poignet sans rien devoir à personne. Leur liberté consiste à ne faire que ce qu’ils veulent en niant toute obligation qui les relieraient à leur entourage. Chacun, selon eux, devrait gagner sa vie et celle de sa petite famille pour gagner son autonomie sans ne plus rien devoir à personne.

Le chrétien est au contraire celui qui reconnaît ne pas pouvoir exister sans les autres. Il accepte sa totale dépendance, il est avant tout dépendant.

Vis-à-vis de Dieu d’abord : c’est de lui que nous tenons l’existence et l’être.

De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé,
et que moi je vis par le Père,
de même celui qui me mange,
lui aussi vivra par moi.

Dieu créateur est le vivant, la source de toute vie, il ne nous a pas lancés dans l’existence une fois pour toutes pour nous abandonner ensuite à notre sort, il nous maintient en vie par son amour au jour le jour. Notre dépendance à son égard est donc permanente.

Jésus affirme de son côté ne pas vivre davantage par lui-même et il nous propose de partager sa vie en communiant à son corps et son sang. C’est une manière très forte d’exprimer notre solidarité avec lui aussi bien qu’avec le Père, un attachement constitutif.

Notre orgueil en prend un coup si nous prétendons ne pas avoir besoin de Dieu. Le chrétien est celui qui assume pleinement cette dépendance et la plupart de ceux qui refusent Dieu repoussent tout obstacle à leur propre autonomie, la liberté n’est pas compatible, à leur avis, avec une source qui leur soit extérieure. Ils en ont tout à fait le droit…

Ce qui est particulièrement stupide par contre c’est de refuser la solidarité qui nous relie aux autres hommes et même avec la nature. De se croire autosuffisant, de croire qu’il est possible de ne rien devoir aux autres. C’est vrai que la société actuelle cherche à nous isoler en favorisant l’individualisme, en faisant croire qu’il est possible de se passer des autres et de ne suivre que nos propres envies. Aussi, beaucoup se sentent perdus, isolés, fragilisés quand un problème surgit dans leur existence et qu’ils ne savent plus vers qui se tourner pour obtenir de l’aide. 

Nous dépendons fondamentalement les uns des autres. Ce n’est pas un choix mais une réalité qu’il est bon de reconnaître pour en vivre.