Perdre sa vie pour la gagner

Jean 10, 11-18

Dans le texte de l’évangile d’aujourd’hui Jésus commence par parler de sa relation au Père : 

« Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau.
 Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau. »

Dans un autre passage il dit que cela nous concerne également.

« Qui veut garder sa vie pour soi la perdra ; qui perdra sa vie à cause de moi la gardera. » Matthieu 10, 39

Ma première remarque est qu’il ne s’agit pas d’une attitude masochiste. Ce n’est pas la mort qui est recherchée mais la vie même s’il faut passer par la mort. Jésus ne donne sa vie que pour la recevoir de nouveau non pour se perdre. Il a confiance au Père qui le ressuscitera.

Mais qu’est-ce que donner sa vie pour nous si on ne passe pas par la croix. 

On pense immédiatement à l’amour qui serait don de soi mais ce n’est pas toujours très clair. Je pense à ces amoureux pour qui le partenaire n’est qu’un moyen de se satisfaire : ils croient aimer alors qu’ils sont seulement tournés vers eux-mêmes et quand l’autre ne les comble plus ils changent. Il y a aussi ces parents, tellement attachés à leurs enfants, qu’ils les étouffent de leur amour. En faisant tout leur possible pour leur être indispensables, ils se satisfont eux-mêmes. Il y a ces militants dont l’engagement sert surtout à calmer leurs angoisses du vide et qui se donnent aux autres pour ne pas se retrouver seuls. Il y a ces croyants qui tout en affirmant aimer leur Dieu cherchent surtout par leurs prières à en obtenir ce qu’ils désirent.

Entendons-nous bien la recherche de l’amour de l’autre est toujours le moyen tout à fait légitime de combler ses propres angoisses, d’apaiser des souffrances inscrites en nous parfois depuis notre enfance, des plaies ouvertes. L’amour cherche toujours à combler ce qui nous manque et recherche donc la satisfaction. Il est bon de reconnaître que nous en avons besoin et qu’il nous fait du bien. 

Mais est-ce que pour gagner la vie nous acceptons de passer par la perte de nous-mêmes, non pour en rester là mais pour s’en retrouver grandis et faire grandir ? Nous avons besoin d’amour mais il ne faudrait pas oublier que le véritable amour donne la priorité à l’accomplissement de l’autre que ce soit un partenaire, un enfant, un collègue… Il passe nécessairement par une perte de soi.

Jésus ne va pas vers la mort de gaieté de cœur mais il accepte de donner sa vie pour être glorifié. Sa prière est celle-ci : « Père, l’heure est venue. Glorifie ton Fils, afin que le Fils te glorifie. » Jean 17, 1. Il recherche la gloire avant tout et il attend que son Père la lui donne en reconnaissance de son parcours. De même, ce doit être une grande satisfaction que de pouvoir dire à la fin de sa vie : « Tout est accompli » Jean 19, 30 même si c’est sur la croix. La gloire oui, le bonheur oui, l’accomplissement oui mais en passant par le don de soi s’il le faut et il le faut toujours.

Le terme d’empathie me semble bien illustrer cette recherche. Il s’agit de l’effort qui consiste à abaisser les barrières qui nous séparent des autres, à nous mettre en danger. Les laisser s’approcher de nous, jusqu’à notre périmètre réservé, jusqu’à parvenir à une certaine consonance entre eux et nous. Pour écouter il faut laisser nos préjugés, accepter l’autre tel qu’il est en refusant du mieux possible tout a priori, organiser un lieu en commun où pourra se réaliser la rencontre. Celui qui est bardé de certitudes ne pourra pas laisser l’autre venir à lui. Il s’agit vraiment de s’oublier soi-même, comme le dit l’évangile, dans un véritable deuil de ce à quoi on tient. C’est dans cet espace que pourra naître la rencontre qu’elle soit amoureuse ou amicale. 

Il s’agit de mourir pour vivre : les fruits sont la joie, la vie, une ouverture qui, sans nous combler, nous propulse en avant : « qui perdra sa vie à cause de moi la gagnera ». Il n’y a pas de plus grande joie que de se sentir en consonance avec les autres et avec la nature mais il faut pour cela abandonner beaucoup d’habitudes et des certitudes.

Le terme « de lâcher prise », un peu galvaudé aujourd’hui à force d’être mis à toutes les sauces, dit aussi quelque chose d’équivalent : mourir à soi-même pour dégager un espace où l’inédit pourra apparaître. Ce n’est pas facile tellement notre vie habituelle est encadrée par des occupations qui s’enchaînent, corsetée par ce qui nous semble des évidences que nous n’avons pas envie de mettre en question, entourée de relations qui nous confortent dans nos manières de faire et d’être. Il n’y a plus de place ! Pas facile de faire le deuil de ce qui nous entrave et qui est devenu une sorte de deuxième nature, de retrouver la vie à travers ce qui nous enchaîne dans la mort. Il s’agit vraiment de mourir à nous-mêmes pour renaître à la vie.

C’est la même chose avec Dieu. Le plus difficile est de laisser mourir en nous les représentations que nous nous faisons de lui. Lâcher prise, accepter de ne plus comprendre, entrer sereinement dans la nuit, rester fidèle en silence devant lui. Ne plus l’abreuver de questions, de demandes, de récriminations. Se tenir simplement en sa présence. Mourir à la religion pour s’approcher de la foi. Nous avons besoin de repères pour vivre et pour croire mais acceptons de les perdre ou au moins de les voir bouger pour qu’ils ne deviennent pas des entraves. Acceptons de ne les considérer que comme des images, des chemins assurés vers Dieu mais pas des certitudes.

Il nous arrive parfois de nous sentir au bord de la mort à nous-mêmes, tout près d’un changement radical, prêts à ressusciter… Et puis nous sommes repris par le quotidien et nos retombons dans notre médiocrité. Restons persuadés qu’un autrement existe. Nous le côtoyons parfois, un jour nous en vivrons.