Mort où est ta victoire ?

On dit, parfois un peu vite, que ceux qui nous ont quittés, les morts, sont toujours vivants. Pourtant, face à la réalité, nous faisons douloureusement l’expérience du départ : concrètement, ils ne sont plus là, impossible de les toucher, de leur parler, de les voir, d’échanger avec eux, ils ne sont plus présents avec nous. Alors, comment oser dire : ils sont vivants ?

L’une des réponses est toute humaine : à travers nous, ils vivent par ce que nous avons pris d’eux, par les richesses que nous avons puisées à leur contact. C’est par ce que nous avons emprunté à nos parents, nos proches, nos amis, nos éducateurs que nous sommes ce que nous sommes. Par eux nous avons acquis petit à petit ce qui est important pour nous et qui constitue notre vie. Aujourd’hui, nous sommes porteurs d’une partie de leur histoire avec ses bons épisodes et ceux que nous regrettons. Car nous avons des reproches à faire à ceux qui nous ont précédés, nos parents, nos éducateurs, nos proches… Nous avons des pardons à leur accorder avant de pouvoir dire dans notre cœur : « Tout n’a pas été parfait entre nous, mais je te pardonne et je veux reconnaître que ce que je suis, c’est grâce à toi que je le suis, je reconnais ce que tu m’as donné. Il y a des choses avec lesquelles je suis en résistance, en rébellion, mais je suis conscient de ce que je te dois, de celui que je suis devenu à ton contact. » Il s’agit même là d’un passage incontournable si nous voulons nous pardonner à nous-même nos faiblesses et nous accepter tel que nous sommes.

Il y a également ce que nous avons assimilé, qui participe à la reconnaissance de ce que je suis quand j’assume, sans trop de réticences, les traces en moi de ceux qui m’ont précédé, avec plaisir parfois, avec une pointe d’agacement aussi quand je me veux autonome et prétend être unique. S’accepter tel que l’on est, avec les mauvais côtés de notre héritage et ceux qui nous satisfont, se construire à partir de lui, est l’une des clés de l’entrée dans l’âge adulte.

Que nous le voulions ou non, par les aspects que nous avons de semblable à eux, nos morts vivent à travers nous, de génération en génération, surtout si nous avons accepté un certain nombre de leurs valeurs et que nous avons persisté dans ce qui était leurs directions, à notre manière bien sûr, mais volontairement. C’est la première façon de dire que nos morts vivent encore, par nous, par nos enfants (ceux qui en ont), par les gens que nous avons éduqués, par les engagements que nous avons pris à leur suite… Une histoire perdure qui a commencé avec eux, qui continue par nous et se poursuivra après nous. Il n’y a pas besoin d’être croyants pour croire en cette persistance dans la vie.

Cependant, pour nous chrétiens, ce n’est pas suffisant, nous espérons plus, plus de vie… Notre mémoire est bien fragile pour assurer une permanence à nos défunts ! Quand leur départ est récent, nous souffrons fortement de leur absence tout en les sentant bien présents. Et puis au fil des jours, des années, la douleur s’estompe… heureusement d’ailleurs car on ne peut pas rester indéfiniment dans le deuil. Notre espérance est qu’un autre prend le relais, pense à eux et pallie notre mémoire défaillante. Dieu est celui qui, quand bien même nous abandonnerions nos morts, continue à les garder dans son amour. C’est cela, selon moi, la vie éternelle. Chacun fait de sa vie une construction unique mais tout cela reste mortel. Saint Paul le dit dans la première aux Corinthiens : « Il faut en effet que cet être périssable que nous sommes revête ce qui est impérissable ». Il faut que ce que chacun construit revête l’immortalité. Notre vie n’est plus une expérience passagère dans la mesure où elle est reprise dans l’amour de Dieu. 

Là est notre foi, la foi au ciel, à l’éternité : même si nous oublions nos défunts, et cela est fatal après quelques générations, Dieu, lui, ne les oublie pas. Il ne nous oubliera jamais, il nous prendra dans son amour et nous fera vivre. Comment cela se passe-t-il ? Nul n’en sait rien concrètement, mais nous osons dire : « Ils ne sont pas tout à fait morts, ils sont même pleinement vivants, davantage que quand ils étaient avec nous, embarrassés par leurs petitesses. Ils ont vécu l’amour, l’ont transmis, mais toujours d’une manière incomplète parce que c’étaient des hommes comme nous. Ce que nous espérons, c’est qu’une fois en Dieu, ils ont pris toute leur dimension, qu’ils vivent pleinement, que tout ce qui faisait leurs limites, ce qui les empêchait de vivre s’évapore à la lumière, à la chaleur divine. En Dieu il y a plus que de l’amour qui reste, le meilleur de chacun est révélé et porté à sa limite. C’est ce que nous pouvons espérer de mieux : vivre pleinement dans l’amour de Dieu. C’est ce que nous souhaitons pour nos défunts, et aussi pour nous. Commençons même à le vivre de toutes nos forces aujourd’hui.