La graine qui pousse toute seule

(Marc 4, 26-34)

Elle est un peu étrange, cette parabole de la graine qui pousse toute seule… Il s’agit du Règne de Dieu qui grandit dans le monde, quoi qu’il arrive, et qui, progressivement, y prend sa place jusqu’à devenir visible et être une référence pour tous. Comment se rendre compte de sa réalité, n’y a-t-il vraiment rien à faire, Dieu est-il le seul acteur ?

Dès la lecture de la parabole, on ne sait pas trop qui est celui qui sème. La graine vient obligatoirement de quelque part et il faut bien que quelqu’un la dissémine ! Nous en faisons l’expérience : si personne ne parle de Jésus, de l’Évangile, de Dieu… la mémoire se perd progressivement, nous le voyons clairement dans nos familles. La parabole semble cependant suggérer que la seule origine est en Dieu, bien qu’il utilise des moyens humains comme les chrétiens en particulier. Sans qu’elle vienne de nous, nous sommes les vecteurs d’une parole qui nous précède. 

Si nous sommes des transmetteurs incontournables, là s’arrête notre responsabilité. Notre rôle est important parce qu’il ne faut pas que nous fassions écran au message que nous portons et nous devons dès lors nous remettre sans cesse en cause pour éviter d’être un contre-témoignage. Ensuite la Parole est efficace par elle-même.

Il nous arrive d’ailleurs régulièrement d’observer, à notre grand étonnement, l’écho qu’ont certaines paroles que nous prononçons. Leur impact dépasse parfois notre attente, chez les enfants en particulier, comme si leur puissance venait de plus loin que nous. La rencontre avec la parole de Dieu produit alors des effets surprenants qui vont au-delà de ce dont nous nous croyions capables. Nous nous rendons compte alors combien Dieu peut agir à travers nos faiblesses et nous prenons conscience que le message qui passe par nous est plus grand que nous et dépasse en dynamisme nos capacités propres.

Malgré tout, il nous arrive aussi de nous heurter à un refus ou, tout au moins, à une incompréhension. Si nous ne sommes pas responsables de l’accueil qui est fait à la Parole de Dieu, il est temps cependant de nous demander sérieusement si nous avons pris les bons chemins pour arriver jusqu’à l’autre. Ce dernier reste un mystère et c’est avec prudence que nous allons vers lui, jamais sûrs de respecter vraiment son cheminement pour le rejoindre au moment favorable. Il faut alors recommencer sans cesse et, loin de toute certitude, inventer, souvent à tâtons, de nouvelles manières de nous approcher de lui.

Il reste qu’il a le droit de refuser… Alors, sans renoncer définitivement, nous n’avons plus qu’à respecter son choix, dans l’espoir que la Parole continue à faire son œuvre en lui. En effet, nous gardons l’espérance que l’action divine reste efficace même si nous n’en voyons pas les effets immédiats : une fois plantée, la graine pousse toute seule tant qu’on ne met pas d’obstacle à sa croissance.

Néanmoins, la portée de la parabole dépasse le niveau de nos responsabilités immédiates. Elle désigne bien le Règne de Dieu qui prend une dimension planétaire, sinon cosmique. Dieu agit dans le monde et le transforme afin qu’il devienne de plus en plus conforme à sa volonté. À ce niveau d’efficacité, nous sentons bien que nous sommes dépassés et nous pensons, à bon droit, que pour ce qui nous concerne, notre rôle dans le changement du monde en reste à notre entourage, dans les limites qui nous enferment. C’est alors que nous espérons que Dieu agit effectivement pour transformer le monde au-delà de ce que nous sommes capables de faire.

Il faut bien reconnaître que la réalité de cette influence ne s’impose pas avec évidence. A ce propos, Jésus prononce deux affirmations dont la cohérence n’est pas évidente :

Comme les pharisiens demandaient à Jésus quand viendrait le règne de Dieu, il leur répondit : « Le règne de Dieu ne vient pas d’une manière visible.  On ne dira pas : ‘Le voilà, il est ici !’ ou bien : ‘Il est là !’ En effet, voilà que le règne de Dieu est au milieu de vous. »   Luc 17, 20-21

Que le règne de Dieu ne soit pas vraiment visible, nous en faisons l’expérience et cela nous amène même parfois à nous questionner sur la réalité de son existence. Mais Jésus n’en reste pas là puisqu’il affirme dans le même mouvement que si ce règne est invisible, il est cependant au milieu de nous : à la fois tout proche donc, nous n’avons pas à nous évader de notre monde pour le trouver, et difficile à percevoir. L’Évangile que nous sommes en train de lire rajoute que, partant de tout petit, il grandit jusqu’à devenir un arbre suffisamment grand pour que les oiseaux puissent y faire leur nid. Il nous faut donc essayer de tenir tous ces éléments ensemble et de les coordonner. 

Disons d’abord que c’est avant tout d’un acte de foi dont il s’agit : nous sommes appelés à croire, au-delà des apparences, que le Règne de Dieu est déjà-là, présent dans notre monde et que cette présence est importante, même si nous avons du mal à nous en rendre compte.

Nous qui sommes portés par l’espérance que Jésus n’est pas mort pour rien et qu’il a effectivement fait prendre un virage radical à notre histoire, nous aimerions cependant percevoir quelques signes qui nous aideraient à croire que le monde va dans la bonne direction ! Quels chemins emprunter ?

Une des pistes passe sans doute par l’augmentation de notre défiance vis-à-vis des informations largement diffusées. Par leurs analyses à court terme, elles ne nous parlent généralement que des actualités immédiates et à les suivre, on n’a pas conscience de ce que peut être l’évolution de notre monde sur une longue période. Or la venue du Règne de Dieu se réalise sur des siècles, peut-être même de millénaires : le temps de Dieu n’est pas le nôtre. Comment savoir si nous sommes au début de l’histoire de l’humanité ou plutôt vers sa fin ? Depuis notre petite fenêtre, comment déterminer dans quelle direction nous allons… ?

Le deuxième défaut des informations à courte vue est qu’elles ne s’intéressent qu’au sensationnel, à ce qui fait le buzz, à la nouveauté immédiate même si celle-ci est sans grande importance. Le règne de Dieu arrive au contraire dans une grande discrétion, à la fois tout proche et silencieux comme une graine qui pousse. Ce rythme n’intéresse pas les médias et par le fait même, il devient difficilement perceptible pour nous. A ce sujet, un seul exemple suffit : alors que toutes les statistiques montrent que la criminalité a tendance à baisser au cours de ces années, on entend tellement de discours alarmistes que l’on a l’impression que notre monde est au bord du chaos ! Combien de personnes regrettent sincèrement le passé au point de vouloir vivre à la manière de nos grands-parents ?

Il est vrai, certes, que la guerre, les injustices, la haine… poursuivent leurs ravages. L’avenir est incertain pour beaucoup et nous craignons que l’homme soit assez fou pour détruire son environnement… C’est bien le signe que le Règne de Dieu ne s’est pas encore pleinement imposé dans le monde. Il est déjà-là mais son germe n’est pas encore pleinement développé. Nous ne le verrons jamais pleinement accompli sur notre terre mais nous pouvons cependant en déguster les prémices. Il se laisse voir par bribes, comme des anticipations de ce que nous vivrons quand nous aurons rejoint le Père dans la plénitude de son amour pour le monde.