40 ans

J’ai été ordonné prêtre le 31 décembre 1972. Il y a 40 ans donc.

J’ai relu le texte de mon ordination pour l’occasion, en particulier l’homélie du père Maziers.  Il cite à plusieurs reprises une lettre que je lui avais adressée ce qui me permet de retrouver un peu de ce que je pensais à l’époque. Si je ne pouvais pas prévoir le prêtre que je suis devenu, je constate que des lignes de forces sont restées les mêmes.

Je disais dans mon invitation : « Mon désir d’être prêtre est né et a grandi au sein d’un peuple. »

J’y crois encore. Je me sens le fruit d’un héritage, marqué par une longue tradition de militants engagés au côté des plus pauvres, héritier en même temps d’une histoire de l’église. Je n’ai jamais été un rebelle, jamais refusé une nomination, toujours essayé de me couler dans ces traditions… à ma façon. J’ai fini par dire : « oui » à mon évêque qui voulait que je fasse des études, mais en choisissant la philosophie alors qu’il me voyait plutôt en étudiant de théologie. J’ai essayé de trouver ma place partout où j’ai été envoyé, sans me croire à l’origine, simplement un maillon d’une chaîne.

J’écrivais : « Autre chose est pour moi cause d’espérance, c’est l’église. Surtout celle que je connais, avec laquelle je vis, la communauté des croyants, celle qui m’a porté, nourri, formé et qui n’est telle que parce qu’elle est vraiment l’église de Jésus-Christ, cellule de l’église universelle. Je la reconnais comme ma Mère, malgré mes impatiences, parce que je lui dois tout. C’est l’Action Catholique Ouvrière qui, par mes parents, par des militants jeunes et adultes, a fait de moi ce que je suis. C’est avec eux que j’ai appris à vivre vraiment de Jésus-Christ dans un cheminement, une recherche toujours renouvelés ».

J’écrivais encore : « Je crois n’avoir plus guère qu’une certitude : c’est que Jésus-Christ, mort pour nous, est ressuscité, présent et agissant par son Esprit dans notre monde et que ma mission c’est de rentrer toujours plus avant dans son dynamisme, me conformer de plus en plus à Lui pour le laisser entrer en moi. J’ai la conviction que c’est la condition absolue pour un ministère fécond. Ce n’est pas moi qui change les cœurs, ce n’est pas autour de moi que je réunis les gens. Je ne suis pas propriétaire d’un message, de la Bonne Nouvelle, ni des sacrements, en particulier de l’Eucharistie que j’aurai à célébrer. »

Si mon côté spinoziste avant l’heure m’étonne, du côté des certitudes les choses ne se sont guère arrangées. Je ne suis sûr de rien. Heureusement que j’ai rencontré saint Jean de la Croix dans mon parcours. Il m’a permis de comprendre que le vide aussi était le signe de la présence d’un Dieu qu’il est vain de chercher à enfermer dans des formulations définitives.

La foi n’est pas un ensemble de certitudes mais un engagement à la suite du Christ. C’est pour cela sans doute que je me sens à l’aise à côté des militants, pas ceux qui sont sûrs d’eux, dans leur idéologie, mais ceux qui, même dans le désarroi des idées, continuent à s’engager pour les autres et font le choix de l’espérance.

C’est cela aimer, si j’ai bien compris : engager sa vie avec quelqu’un ou avec des groupes, sans être sûr ni de soi ni des autres, dans la fidélité à des choix parce qu’ils nous semblent fondamentaux, au delà des doutes et des déceptions. Aimer c’est entrer dans un dynamisme qui nous dépasse, divin ou humain, se laisser porter par lui, tenter de rester dans son flot. Aimer c’est s’engager, même mal, sortir des discours pour se colleter avec la vie, même quand on est perdu, même quand ça fait mal. Aimer c’est accepter de ne plus être pour soi la source de la vie, accepter de se recevoir d’un autre, de se lancer dans l’aventure du don, ne pas ramener les autres à soi mais proposer de faire un bout de chemin avec eux. Il n’y a que dans le faire que l’être se vérifie. L’être sans le faire n’est que discours de bonimenteur.

Mon rêve serait d’abandonner mon désir personnel pour me couler dans celui de Jésus, non pas pour mourir mais pour vivre pleinement. Je n’y arrive pas, trop empêtré que je suis dans mes lourdeurs, mon égoïsme et mon orgueil. Pourtant, en dehors de lui je ne voudrais être le disciple de personne, d’aucun philosophe, d’aucun théologien, d’aucun maître. J’aime bien faire mon miel de ce que je lis, me mettre à l’écoute des sages, mais aucun ne m’a comblé. J’ai même reçu souvent davantage de la part de ceux avec qui j’étais en désaccord parce qu’ils étaient plus stimulants. Si je n’ai rien en propre je ne suis d’aucune école… tant que j’arrive à gérer ceux qui m’influencent !

Mais d’où me vient l’idée que beaucoup de personnes n’ont rien à faire de ce que je raconte ? Pas des adversaires non, mais des amis, des gens qui m’aiment bien sans adhérer à ce dont je parle. Ils sont ailleurs. Sont-ils quelque part ? Sommes-nous encore en phase avec les attentes des hommes de notre temps ? Un Sauveur nous est né, alléluia, mais de quoi les hommes ont-ils besoin d’être sauvés ? En ont-ils envie ? Le message de l’église a-t-il encore une pertinence pour les hommes de notre temps, sans jouer sur les peurs ancestrales ; un message crédible d’espérance, de paix et d’amour ?

Il faut se recentrer sur l’essentiel. Mais c’est quoi ? Pas le mariage hétérosexuel d’accord, mais quoi ?

Quarante ans après, si je n’ai pas perdu l’espérance, il me reste encore beaucoup de questions !

 

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