Vendredi Saint… spéculatif (?)

Pourquoi Jésus devait-il mourir pour nos péchés ? La réponse semble induire la réalité d’un Père jaloux, qui, touché par le péché des hommes, cherche à obtenir des compensations. Comment imaginer qu’un Père exige la mort de son Fils pour pardonner l’offense qui lui a été faite ?
Pourtant le « il faut » ou le « il fallait » associés à l’évocation des souffrances et de la mort du Christ reviennent régulièrement dans les textes évangéliques, faisant penser à une obligation sinon à une fatalité.

Jésus le dit aux disciples d’Emmaüs, sur la route, Luc 24, 26, « Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ? » Si ce n’est pas une exigence du Père cherchant à retrouver son honneur bafoué avant d’accueillir son Fils à nouveau, il n’est pas évident de comprendre ce « il fallait ». D’un autre côté, comment penser que c’était la seule solution envisageable. On imagine mal un père sacrifier son fils pour obtenir le rachat d’une offense.
Une telle exigence est certes imaginable dans le cadre habituel des pratiques sacrificielles. Il est vrai que beaucoup de pères l’ont fait et pas uniquement chez Corneille. Abraham accepte dans un premier temps de sacrifier son fils et les récits anciens comportent nombre d’épisodes où un père offre son enfant en réparation d’une offense. Au cours de toutes les guerres les pères envoient leurs fils à la mort pour venger leur honneur. Mais une telle cruauté est difficilement imaginable de la part du Dieu amour présenté par Jésus-Christ. Cette position est intenable tant elle est contraire à ce que Jésus nous a dit de son père. Ce dont sont capables des hommes ne devrait pas être possible quand il s’agit du Dieu amour. Certes il lui arrive de nous surprendre par ses manières de faire, mais là ce serait excessif, il serait vraiment trop semblable aux pires comportements des hommes. On ne peut donc qu’espérer que nous sommes devant une fausse piste et que notre Dieu d’amour est loin de tels marchandages.
Mais alors, pourquoi n’a-t-il pas suffit que le Fils de Dieu descende du ciel pour nous apporter la bonne nouvelle du Dieu amour, en y remontant une fois son message délivré ? La puissance de l’amour de Dieu et la force de son Esprit devraient être suffisantes pour que cette parole prenne tout son poids et la capacité divine de pardon est assez grande pour effacer les conséquences de la première faute et de toutes celles qui l’ont suivie.
Une batterie de textes, dans l’évangile de Jean et dans celui de Luc, pose le problème. Nous allons y retrouver notre « il faut ».
Dans Jean :
Nul n’est monté au ciel, hormis celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme. Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme, afin que quiconque croit ait par lui la vie éternelle. Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. 3, 13-16
Ainsi que :
C’est maintenant le jugement de ce monde ; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors ; et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi. Il signifiait par là de quelle mort il allait mourir. La foule alors lui répondit : « Nous avons appris de la Loi que le Christ demeure à jamais. Comment peux-tu dire : Il faut que soit élevé le Fils de l’homme ? Qui est ce Fils de l’homme ? » 12, 31-34
Et :
Je ne m’entretiendrai plus beaucoup avec vous, car il vient, le Prince de ce monde ; sur moi il n’a aucun pouvoir, mais il faut que le monde reconnaisse que j’aime le Père et que je fais comme le Père m’a commandé. 14,30-31
Chez Luc
Comme l’éclair en effet, jaillissant d’un point du ciel, resplendit jusqu’à l’autre, ainsi en sera-t-il du Fils de l’homme lors de son Jour. Mais il faut d’abord qu’il souffre beaucoup et qu’il soit rejeté par cette génération. Car, je vous le dis, il faut que s’accomplisse en moi ceci qui est écrit : Il a été compté parmi les scélérats. Aussi bien, ce qui me concerne touche à sa fin.  22,35-37
Et :
Il n’est pas ici ; mais il est ressuscité. Rappelez-vous comment il vous a parlé, quand il était encore en Galilée ; Il faut, disait-il, que le Fils de l’homme soit livré aux mains des pécheurs, qu’il soit crucifié, et qu’il ressuscite le troisième jour. 24,6-7
L’insistance du « il faut », qui revient dans ces textes est troublante. Pourquoi fallait-il que Jésus meure et qu’il meure sur une croix dans des conditions ignominieuses, comme un scélérat est-il dit ? Qu’il soit mort est une chose, que le récit de sa prédication et de la montée de l’agressivité qu’elle a provoqué auprès des personnages importants explique sa condamnation est compréhensible également. Le refus de Jésus d’entrer dans le jeu de ses adversaires, de défendre la loi qui était le ciment de la nation juive, les écarts réguliers qu’il a fait vis-à-vis du sabbat et d’autres pratiques donnent des pistes pour comprendre ceux qui ont décidé de l’éliminer. Il mettait trop de principes en cause et cela devenait insupportable.
Il est devenu encore plus dangereux quand sa notoriété s’est accrue, en particulier auprès du petit peuple. Ses miracles, son souci des petits et des pauvres, sa manière de pardonner ne pouvait que séduire les rejetés de la société, au grand dam de ceux dont l’autorité tenait surtout par le respect qui leur était prodigué du fait de leur pouvoir ou de leur perfection affichée.
Il est même compréhensible que l’on puisse retourner une foule comme cela a été le cas. La foule, habitée par la violence mimétique, est tout à fait capable, si elle est manipulée, de crier « crucifie-le » après avoir crié « hosannah au Fils de David ». Il est tout aussi pensable que les plus proches se soient laissé gagner par le découragement, incapables qu’ils étaient devenus de résister en se démarquant de la violence ambiante. Dans ces moments là, il est plus simple de lâcher prise, de faire comme les autres, de prétendre que l’on ne connaît pas l’homme sur qui se reporte la violence générale. Pris dans la foule qui s’en prend à un bouc émissaire, il est même difficile de continuer à penser que la victime est innocente et qu’elle pourrait être malgré tout le Messie attendu.
De tels raisonnements sont parfaitement logiques et conformes à ce que nous avons dit jusqu’à présent. Mais le « il faut » continue à poser problème. D’autant que le message de Jésus aurait pu suffire, des grands maîtres spirituels se sont contenté de délivrer un enseignement qui continue à faire réfléchir. Il est bouleversant par lui-même et c’est bien lui qu’il faut suivre pour mettre la violence de côté. On ne voit pas trop ce que lui ajoute la mort sanglante de son auteur.
Le « il faut » est gênant encore dans la mesure où il semble introduire une notion de fatalité dans l’histoire du salut, comme si nous revenions par là à la destinée à laquelle croyaient les Grecs et qui dominait les dieux eux-mêmes. Qui aurait pu édicter cette nécessité et au nom de quoi ? Dans Luc, Jésus fait effectivement référence à « ce qui est écrit », comme si les écritures avaient prévu ce qui allait arriver et qui devait être accompli par lui dans ses moindres détails. Une telle interprétation est peu convaincante. Jésus se présente certes comme celui qui accomplit les écritures, mais il le fait en général avec une extrême liberté et on n’a pas l’impression qu’il soit pris dans un destin. Même si Moïse a élevé un serpent au désert pour que ceux qui allaient le regarder soient sauvés, pourquoi fallait-il que Jésus prenne la place de celui qui a été élevé ? Le sujet de la mort est trop grave pour qu’on puisse penser que sa nécessité était uniquement inscrite comme une fatalité.
Le « il faut » choque d’autant plus que l’on peut lire les deux allusions au Père, dans les passages de saint Jean, comme l’affirmation que la mort de Jésus était voulue par Dieu lui-même. Ce serait donc lui qui aurait programmé la fin de son Fils, hypothèse que nous avons déjà évoquée mais qui a été poussée encore plus loin à partir d’une lecture orientée de Paul : Dieu avait besoin de cette mort pour pardonner nos péchés. Il s’agirait du rachat de la dette contractée par Adam et augmentée par tous les hommes. L’outrage fait à Dieu étant infini, il faudrait que la réparation par le sacrifice soit équivalente à l’importance de l’outrage. Les sacrifices précédents comme les efforts des hommes n’ont fait qu’apaiser temporairement le courroux divin, seule la mort de son Fils pourrait, soi-disant, calmer sa colère une fois pour toutes. Le péché est infini parce qu’il touche Dieu, le prix à payer doit donc être lui aussi infini, il ne peut être payé que par la mort du Fils de Dieu. Il est tentant de comprendre le « il faut » dans cette perspective abominable. Mais comment accepter une telle position si on croit en un Dieu bon ?
Un des problèmes réside sans doute dans le fait que le raisonnement précédent se place dans une perspective de rachat, de compensation du mal fait par un mal équivalent : « œil pour œil, dent pour dent ». Ce n’est pas dans ce cadre que nous souhaitons réfléchir. Disons plutôt qu’une faute brise les liens tissés dans une communauté et en l’occurrence avec Dieu. L’important n’est pas d’obtenir une réparation, ce qui ne sert à rien et qui est effectivement impensable quand il s’agit de Dieu, mais de reconstituer la relation brisée, de faire une nouvelle alliance.
Le Dieu de la Genèse est passé par les deux étapes : il a commencé par punir les hommes en détruisant quasiment l’espèce humaine au moyen du déluge, avant de se raviser devant l’inanité de l’entreprise et de privilégier l’alliance avec les fautifs. L’arc-en-ciel est préféré à la punition et par la suite, Dieu proposera inlassablement de nouvelles alliances aux hommes qui n’y sont pas fidèles. Il semble qu’il a donc abandonné définitivement les méthodes expéditives des débuts en acceptant que ses tentatives ne soient pas à chaque fois couronnées de succès.
Mieux vaut se rapprocher donc de la conception de la pédagogie divine évoquée dans la quatrième prière eucharistique qui s’adresse ainsi à Dieu : « Tu as multiplié les alliances avec eux, et tu les as formés, par les prophètes, dans l’espérance du salut. Tu as tellement, aimé le monde, Père très saint, que tu nous as envoyé ton propre Fils, lorsque les temps furent accomplis, pour qu’il soit notre Sauveur. » Nous retrouvons l’obstination d’un Dieu qui ne désespère plus de sa Création, tout en se rendant compte qu’il doit sans cesse réactiver le lien que les hommes négligent. Il persévère jusqu’à envoyer son Fils, bien conscient, si l’on peut dire, que la démarche prend cette fois une dimension particulière, qu’elle est décisive et même définitive. Pour poursuivre avec les prières eucharistiques, la numéro deux dit quelque chose de ce projet : « Pour accomplir jusqu’au bout ta volonté (celle du Père) et rassembler du milieu des hommes un peuple saint qui t’appartienne, Il (le Fils) étendit les mains à l’heure de sa passion, afin que soit brisée la mort, et que la résurrection soit manifestée. »
L’envoi de son Fils est donc la tentative ultime du Père de créer un lien avec les hommes que rien ne pourrait détruire, ce qui est compréhensible. Ce qui l’est moins c’est, à nouveau, qu’il ait fallu pour y parvenir que Jésus passe par la Passion et par la Croix. Nous buttons une fois encore sur cette interrogation. Pourquoi, après tant de sacrifices inutiles, aller jusqu’à celui-ci et pourquoi est-ce vraiment le dernier ?
René Girard met en lumière la différence entre les sacrifices antérieurs et le sacrifice du Christ. Toutes les victimes émissaires  sacrifiées jusque là pour reformer la communauté avaient nécessairement quelque chose à se reprocher. Aucune ne pouvait prétendre à l’innocence absolue, ce qui ne légitime pas pour autant le déséquilibre manifeste entre le châtiment qui leur était infligé et les fautes éventuellement commises ou celles qu’on leur impute. Pourtant elles pouvaient servir de base justifiant plus ou moins le sacrifice, il y a toujours une faute, ou au moins une différence, capable de donner bonne conscience à la foule qui se décharge sur la victime du poids de ses fautes. La femme adultère était effectivement adultère.
Pour que le mécanisme sacrificiel n’ait plus de raison d’être, le mieux est d’en démonter la logique une fois pour toutes, en montrant le non-sens de la démarche. Ce qui empêche un démantèlement rapide de ces pratiques est leur efficacité réelle face à la violence et le fait qu’on peut lui trouver des justifications dans la culpabilité partielle de la victime. La limite réside dans la brièveté de leur action. Pour parvenir à une avancée significative et même définitive, il aurait fallu trouver une victime totalement innocente au point de rendre manifeste le scandale de son exécution et casser ainsi le processus traditionnel.
Avec Jésus nous sommes pour la première fois dans ce cas de figure puisque Pilate dit de lui : « je n’ai rien trouvé en lui qui mérite la mort. » Luc 23,22. La foule, les chefs des prêtres et les scribes ont beau le charger de péchés, l’accuser de blasphème, prétendre qu’il met en danger leur peuple et leur religion, l’innocence de Jésus est manifeste. Il n’y a que des faux témoignages contre lui, non concordants qui plus est, pour faire croire qu’il y a en lui une ombre de culpabilité. Impossible en fait de lui reprocher quoi que ce soit, il n’est qu’amour et il est en dehors de toute tentation de violence mimétique. Le seul qu’il cherche à imiter est son Père et ce dans un rapport de soumission absolue tant il se reconnaît dépendant  de celui qui l’engendre dans l’amour.
Le sacrifice de Jésus est unique pour toutes ces raisons : il est la seule victime émissaire qui ne prête en rien le flanc à la justification de son meurtre. Ainsi, la manière qu’il a de s’assimiler aux autres victimes de l’opprobre général, conduit à les justifier à leur tour et à dénoncer en cascade les pratiques qui cherchent à gagner sur leur dos un moment d’oubli de la violence unanime. Le « tous contre tous » de Hobbes, a évolué en un « tous contre un » apaisant les conflits pour un temps. Mais cette dernière pratique trouve sa limite quand elle s’applique à Jésus : le scandale du « tous contre Jésus » ne peut être réduit.
La résurrection du Christ est la réponse du Père à l’assassinat de son Fils. Loin d’être satisfait de la victime qui lui a été offerte, il nie le blasphème et rend la vie, sensée apaiser son courroux. En conséquence, il devient scandaleux de lui offrir un quelconque sacrifice, de mettre à mort, en son nom, qui que ce soit. Il montre que ce n’est pas dans cette logique qu’il se place et que la seule chose qui lui plaise est que les hommes marchent à la suite de son Fils et apprennent à vivre comme il nous l’a enseigné.
La croix est le scandale absolu parce que, comme le dit la prière eucharistique pour la réconciliation n°1 : « ton Fils, le seul juste, s’est livré entre nos mains et fut cloué sur une croix ». Bien d’autres ont été martyrisés, d’autres ont souffert pour leur foi ou pour la justice, mais le Christ est le seul juste à être passé par là, dénonçant toutes les tentations de reproduire ce fonctionnement.
Malheureusement nous n’en avons pas fini avec les victimes émissaires. Il y a partout, et même dans l’église, des rapports de pouvoir qui engendrent la violence. De tous les côtés, des hommes se montent contre d’autres hommes dont ils envient le savoir, le pouvoir ou l’avoir. La propagation du message de Jésus est loin d’avoir changé totalement les relations humaines en les détournant de la tentation d’effacer ceux qui font obstacles à nos envies.
Notre monde ne manque pas de victimes émissaires que l’on utilise pour que la violence n’aille plus en direction des véritables responsables de son développement. Non seulement les moyens de sortir de la violence ne sont pas pris en compte, mais on perpétue son déroulement en persistant dans des cycles sans fin qui n’apaisent les conflits que pour les laisser renaître à la première occasion.
En sens inverse, la prière eucharistique ci-dessus dit la volonté du Père d’aller jusqu’au bout de sa logique de salut, loin de nous abandonner, il cherche à nous rassembler. Mais ce projet est difficilement réalisable puisqu’il passe par la mort du Fils afin que la mort soit brisée. Nous retrouvons affirmée la nécessité de ce passage, toujours aussi choquante. Il faut que les hommes soient vraiment enfermés dans leur mal pour qu’il faille aller jusque-là pour ouvrir la porte à une autre manière d’être. Les paroles ne suffisent pas pour nous convaincre et pour changer la globalité des rapports humains, il faut que le Christ passe par la radicalité de la mort, et pas n’importe laquelle, pour que le mouvement soit inversé et le chemin vers la vie ouvert.
Notre scandale vient sans doute de ce que nous sous-estimons la gravité de notre ancrage dans le mal et dans la violence.  Notre péché est originel, pas seulement parce qu’il a marqué l’histoire de l’humanité dès ses débuts, mais parce qu’il est à l’origine de chacune de nos existences. Nous baignons dedans et chacun de nos actes bons est un arrachement à la tentation de nous laisser entrainer par la violence environnante. Il faut revenir à l’origine pour l’éradiquer, pour nous placer dans des relations dont le mimétisme dévastateur serait absent. D’où les deux mentions du « Prince de ce monde » dans deux des passages de l’évangile de Jean cités plus haut.  Elles sont là pour nous mettre devant la gravité de la situation dans laquelle nous sommes pris : non une suite de transgressions secondaires mais un refus fondamental de la vie. Le remède qui passerait par une réconciliation passagère ne suffit pas pour mettre définitivement Satan à l’écart.
Pour y parvenir, il est indispensable d’en finir une fois pour toutes avec les tentatives sacrificielles de juguler la violence et avec les efforts pour l’enfermer dans des cadres légaux d’où elle s’échappe à la première occasion. Les sacrifices ont fait la preuve de leurs limites et la pratique de la victime émissaire a montré ses incohérences, surtout à partir du moment où l’innocence de la victime est démontrée, grâce aux textes bibliques en particulier. Avec Jésus cette dénonciation est portée à l’extrême : il est le seul juste, l’unique à qui on ne peut rien reprocher. Le texte de Jean y insiste «  le Prince de ce Monde, sur moi il n’a aucun pouvoir ». Ce dernier ne vient que pour un baroud d’honneur, pour montrer que sa prééminence n’est plus de mise.
Il ne s’agit pas de « quelqu’un », d’une puissance contre qui il faudrait lutter. Jésus n’entre en rien vis-à-vis de lui dans le cadre d’une violence mimétique, il est hors compétition. La pratique humaine de la lutte contre les démons existe bien, c’est le meurtre de la victime émissaire. Dans ce cas, le but affirmé est de tuer un démon particulier, de s’en libérer pour un temps comme on guérit d’une maladie. Mais le meurtre est toujours à recommencer tant son efficacité est temporaire.
Ce type de lutte ne suffit pas avec le Prince des démons même s’il semble parfois lutter contre lui-même, selon l’accusation portée contre Jésus par les Pharisiens : « C’est par le Prince des démons qu’il expulse les démons. » Mt 9,34 et 12,24. Jésus leur renvoie le compliment : ce sont les pratiques sacrificielles, celles des Pères, qui sont une imposture parce qu’elles prétendent chasser les démons alors qu’elles se contentent de masquer un moment leur présence avant qu’il se manifeste à nouveau avec encore plus de puissance. Mt : 12,43-45 « Lorsque l’esprit impur est sorti de l’homme, il erre par des lieux arides en quête de repos, et il n’en trouve pas. Alors il dit: Je vais retourner dans ma demeure, d’où je suis sorti. étant venu, il la trouve libre, balayée, bien en ordre. Alors il s’en va prendre avec lui sept autres esprits plus mauvais que lui; ils reviennent et y habitent. Et l’état final de cet homme devient pire que le premier. Ainsi en sera-t-il également de cette génération mauvaise. »
Jésus ne lutte pas contre les démons, il les chasse purement et simplement et ses disciples font de même. Ceci dit, ce n’est pas en chassant quelques démons que l’on se débarrasse du Prince des démons qui est le mal radical. L’Esprit de Dieu ne suit pas le chemin des exorcismes successifs, même s’il s’y prête quelquefois. Jésus s’attaque à la racine et c’est pour cela qu’il va jusqu’à la mort.
De la vient l’importance particulière de la croix qui n’est pas un simulacre de libération mais un tournant définitif. En dénonçant la pratique de la victime émissaire, elle nous libère de la lutte contre les forces du mal qui se contente de réactiver périodiquement la présence de la violence.  Le Prince des démons ne peut pas lutter contre lui-même sous peine de courir à sa perte, les tentatives qui vont dans son sens sont donc illusoires. Il fait semblant pour un temps de renoncer à sa puissance, mais ce n’est que pour mieux revenir, c’est le sens du texte de saint Matthieu qui précède. Jésus prend une distance sans ambiguïté par rapport à ces pratiques qui prétendent utiliser la violence pour vaincre la violence, il montre que cette direction est sans issue, qu’elle repose sur une injustice absolue et sur un mensonge.
Jésus, par la croix, met fin aux tentatives humaines qui ont précédé et les dénonce comme illusoires. Nous n’avons plus qu’à chercher ailleurs. L’adversaire contre lequel nous avons à lutter n’est pas un personnage plus ou moins puissant contre lequel il faudrait partir en guerre en espérant avoir le dessus. En face il n’y a rien sauf une puissance de mort qui nous habite tant que nous sommes incapables d’une relation pacifiée avec les autres. Il ne s’agit pas de lutter puisque nous n’avons pas d’adversaire, mais de sortir de la face mortifère de nos désirs pour vivre un désir partagé qui ne va vers l’autre que pour grandir avec lui. Il est difficile d’abandonner la lutte pour se mettre en cause personnellement et faire en sorte que la force de l’amour prenne progressivement le dessus autour de nous. C’est pourtant à cela que Jésus nous invite.
Avons-nous répondu à la question ? Fallait-il que Jésus meure sur une croix ?  Est ce que la mort sur la croix en dehors de Jérusalem, sur une butte, d’un Galiléen peut changer la face du monde ? Nous avons besoin de plusieurs préalables pour nous en persuader. Si nous n’éprouvons pas un mouvement d’horreur devant l’omniprésence de la violence jusque dans l’intime des hommes, jusque dans les relations internationales, il nous est impossible de ressentir le besoin d’en être délivrés. Si nous n’avons pas envie de nous détourner avec dégoût de la violence qui s’étale complaisamment sur les écrans et dans nos relations au quotidien y compris dans nos familles, si nous éprouvons une secrète jouissance devant les malheurs de ceux qui nous sont proches, il y a peu de chance que le sacrifice du Christ trouve un impact chez nous.
Mais la compassion ne suffit pas. Nous sommes pris dans des mouvements d’opinion ou des conceptions dominantes qui nous font entrer à tout moment dans des démarches de compétition, nous sommes prêts à marcher sur les autres pour progresser ou pour gagner davantage et tout le monde nous dit que c’est bien. L’orgueil nous pousse à prendre des pouvoirs, à nous imposer aux dépens des plus petits ; tant que nous pouvons nous en sortir par nous-mêmes nous acceptons sans broncher que des catégories entières de la population n’aient pas de perspectives et que des peuples soient dans la misère. Nous aimons mieux alors considérer comme utopiques les paroles de Jésus et renvoyer leur réalisation dans l’au-delà, à moins que nous affirmions que la prière suffit.
Si nous pensons que le respect de la loi, aidé par le jugement de quelques tribunaux, est suffisant pour juguler la violence ; si nous entrons sans examen dans les condamnations de personnes, de groupes humains ou de peuples dont on fait des boucs émissaires pour se donner bonne conscience ; si nous trouvons justes les guerres censées sauver la civilisation ou la foi, nous entrons dans la violence mimétique et il n’y a aucune chance pour que nous soyons disponibles à la Bonne Nouvelle du salut.
Sans doute pourtant que la bonne volonté et la raison ne suffisent pas pour penser que la croix sauve le monde, il faut aussi une certaine dose de foi. Croire que Jésus est le seul juste et que pourtant il a été assassiné au nom de l’ordre et du droit est la condition nécessaire pour faire naître en nous une horreur persistante contre les assassinats de ceux que leur différence a désigné comme victime émissaire. De même, la mort du Christ ne prend tout son sens que dans la foi en la résurrection. Dieu, en ressuscitant son Fils, a comme validé son parcours, il a dénoncé le scandale de la mort du juste assassiné pour calmer les tensions du groupe. Il nous donne Jésus comme exemple reconnu, c’est lui la voie, la vérité et la vie. Encore faut-il y croire.
Certes tout le monde peut entrer dans la vision de Jésus, telle qu’elle est explorée par René Girard, sa logique tient par elle-même. Pourtant la perspective de basculement historique autour de l’événement minime d’une mort parmi d’autres demande plus qu’une adhésion intellectuelle. Elle ne peut-être saisie dans sa plénitude en dehors de la foi. Elle prendrait sinon les allures d’une belle théorie, séduisante mais abstraite. Certains verront l’expression d’une paresse intellectuelle dans cette façon de rejeter dans la foi le pourquoi de la nécessité de la mort ignominieuse de Jésus. Le problème est que, si le fait lui-même est compréhensible selon une certaine logique, compte tenu des circonstances, le difficile est de lui donner un sens plénier qui épuiserait toutes les interprétations envisageables.
De là à trouver à la croix une nécessité pour notre salut, il y a un monde. René Girard donne des pistes intéressantes qui nous laissent cependant avec bien des interrogations quant à la place du Père et à l’efficacité réelle de cet événement. C’est sans doute pour cette raison que l’église persiste à parler de la Rédemption comme d’un mystère ! Quoi qu’il en soit, il est clair que cette manière divine de faire reste en cohérence avec certains aspects de ce que nous connaissons de Dieu par sa Révélation. S’il ne s’impose pas, même quand il s’agit de salut, il n’est pas davantage adepte des solutions miraculeuses qui supprimeraient les problèmes comme d’un coup de baguette magique. Dieu cherchant à nous impliquer dans sa volonté de nous offrir le salut, il est logique qu’il commence par nous rejoindre au cœur de notre humanité, là où nous sommes marqués par le mal et le péché. La venue de Jésus se comprend de cette manière.
Cependant la situation est trop grave pour que la solution soit simple, l’emprise du mal trop profonde, puisqu’elle ne s’est pas démentie depuis l’origine, pour être dépassé par quelques recommandations. Dans ces conditions, de simples discours, même sublimes, venant de son envoyé ne pouvaient pas suffire. Prêcher l’amour, faire appel à notre liberté, nous inciter à modifier nos comportements était un préalable nécessaire pour ne pas nous laisser sans repères, mais cela ne suffisait pas pour faire prendre à l’humanité le plus grand tournant de son histoire. Il fallait, pour reprendre ce verbe, que le Fils de l’Homme vive dans sa chair l’arrachement au mal, qu’il descende aux enfers pour nous en retirer. De simples recommandations n’auraient pas suffit, même si elles nous sont utiles pour prendre à notre tour la route qui nous est ouverte et pour nous y servir de guide.
À plusieurs reprises dans les écritures nous voyons que Dieu entre dans l’histoire des hommes et qu’il s’implique à nos côtés. Il ne se contente pas de légiférer, il s’engage, se met en danger comme toute personne qui aime accepte de dépendre d’une autre. Cependant, il ne l’avait jamais autant intensément qu’avec son Fils. Il ne s’agit plus d’une alliance parmi d’autres, celle-ci est la dernière et elle est définitive. Les hommes auront beau vouloir s’en éloigner, la croix reste plantée dans notre histoire comme le signe ineffaçable de la tendresse de Dieu à notre égard. Il a partagé notre condition comme jamais, sans manifestations superflues, en évitant les grands effets et pourtant la trace qu’il a laissée est toujours active, elle interpelle ceux qui se tournent vers celui qui a été élevé de terre.
Nous ne sommes pas au bout de nos interrogations à la fin de ce parcours. Le mystère continue de planer. Elles demeurent et continuent à nous poursuivre. Cependant, cette perplexité ne devrait pas nous laisser les bras ballants. Une fois le chemin tracé, le virage amorcé, la feuille de route précisée, il faut encore que les hommes, entraînés par les Chrétiens fidèles au message qu’ils portent, s’engagent résolument dans la sortie de la violence. La route est ouverte pour tous bien que les Chrétiens en aient, en principe, une vision plus claire. Des repères existent qu’il reste à mettre en œuvre concrètement.

Extrait d’un ouvrage à paraître… si Dios quiere !

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