Il est plus facile de parler de joie que de bonheur. La cause de la joie est rapidement repérable : je suis joyeux parce que j’ai reçu une récompense, que j’ai réussi quelque chose, que j’ai fait une rencontre heureuse…
La joie est un sentiment fort qui fait battre le cœur et donne des frissons, c’est aussi une expérience transitoire : certes, il est possible de la renouveler volontairement en passant par certaines expériences qui ont déjà fait leurs preuves mais la joie ne peut pas se transformer en un état durable tant qu’elle reste superficielle. La joie s’éteint doucement quand elle n’est pas réactivée, elle disparaît, recouverte par la banalité du quotidien ou mise en cause par une déception, quitte à renaître à la première occasion.
La joie peut être aussi paisible : cette sorte de plénitude que l’on ressent devant la beauté ; nous éprouvons parfois la joie de croire, la joie d’aimer ou d’être aimé telles qu’elles sont soulignées par le pape François dans deux de ses exhortations… Les psychologues appellent cette sensation : « sentiment océanique », les croyants et les amoureux parleraient plus facilement d’extase…, expériences transitoires à notre grand regret !
Peut-être, cependant, peut-on parler dans ces cas-là d’instants de bonheur mais le bonheur lui-même est d’un autre ordre parce que plus durable. Moins violent dans son expression, il peut s’installer en nous sans que nous en prenions conscience, comme une sensation de plénitude qui ne semble pas devoir disparaître mais qui demande parfois un retour sur soi pour être reconnue. Nous sommes bien, rien ne nous manque, les soucis eux-mêmes n’ébranlent que la surface laissant la profondeur de notre être dans la paix… pour un temps plus ou moins long.
Les enfants sont à part dans ce domaine, particulièrement disposés au bonheur semble-t-il. On a du mal à leur faire exprimer quelque chose qui ressemblerait à ces manques qui nous envahissent souvent, comme s’ils avaient déjà tout ce qu’il faut pour être heureux. Ils ont quelques besoins particuliers mais il s’agit en général de petits caprices qui nous semblent sans importance : on dirait qu’ils ont l’essentiel. Ils ne sont vraiment déstabilisés ni devant les limites de notre monde qui nous font souffrir, ni face au mal radical qui l’habite et qui, malheureusement, est en nous également. Ils ont de sérieuses difficultés à entrer dans la notion de péché. Ils admettent bien entendu faire quelques bêtises mais sans que cet aveu porte vraiment à conséquence, elles ne sont que de petits faux pas qui ne remettent pas en cause leur paix intérieure.
Bien sûr, ils souffrent, sont blessés, éprouvent le sentiment d’être trahis mais il faudrait en faire beaucoup pour casser leur propension naturelle au bonheur. Seule la comparaison avec les enfants qui les entourent les chagrine quand ils envient ces derniers. Elle les conduit parfois à des gestes de violence mais les encourage surtout dans leur désir de progresser et c’est cela qui domine.
Voilà pourquoi ils donnent une telle importance à l’amitié, d’une manière plus ou moins consciente. Quand ils sont entre amis ils éprouvent ce sentiment de plénitude que nous évoquions plus haut. Ils se sentent bien parce qu’ils sont en harmonie avec ceux qui les entourent. Ils ont cette empathie naturelle qui les amène à être heureux dès qu’ils se sentent entourés d’affection, qu’ils sont en consonance avec ceux qu’ils côtoient. L’avantage de l’amitié comme de l’amour au sein d’une famille, c’est que dans les deux cas, il ne s’agit pas d’état passager et c’est pour cette raison que l’un commel’autre autorise l’entrée dans un bonheur durable. En effet, même si nos amis sont absents temporairement, ils peuvent être ramenés à la mémoire, ils ne sont jamais loin et, comme avec la famille, on sait qu’on les retrouvera bientôt.
Il est important, en outre, que les amis soient différentsde nous-mêmes. La résonance éprouvée en leur compagnie est tout à fait compatible avec l’écart qui existe entre les copains et elle l’augmenterait plutôt! Dans le cadre d’une amitié, on ne craint pas d’être vrai parce que l’on sait que l’on ne sera pas jugé. L’arc-en-ciel qui illustre beaucoup de dessins d’enfants suggère sans doute l’acceptation de cette diversité qui n’amène pas à la violence aussi longtemps que l’on reste à l’intérieur d’un groupe d’amis qui se reconnaissent comme tels. Même la différence de couleur ou le handicap n’empêcheront pas des enfants de se déclarer frère et sœur. Les écarts qui font obstacle à la relation dans un premier temps ne posent plus problème une fois l’amitié installée, la diversité augmente au contraire la sensation de bonheur.
Si l’amitié peut se vivre à deux, elle prend toute sa dimension dans le groupe, qu’il s’agisse d’une petite équipe qui se voit régulièrement ou d’un temps de fête particulier. La résonnance s’élargit alors : cette harmonie, cette consonance enthousiasmante qui se manifeste entre les personnes est en réalitéun autre nom du bonheur parce qu’il ne s’agit pas d’un épisode isolé mais de l’expérience de liens sous-jacents qui ne demandent qu’à venir au jour.
Nous, adultes, pouvons mieux comprendre ce qui se vit chez les enfants dans la mesure où il nous arrive d’expérimenter ces temps à notre manière. Lorsque nous sommes entre proches, nous n’avons pas peur de nous « lâcher », certains que tout ce que nous pouvons dire ou faire sera interprété positivement. Nous pouvons être pris tout entier au cours d’une fête, lors d’un concert, d’un match, d’une manifestation, au sein d’une chorale, pendant une liturgie… Les corps s’harmonisent dans la danse… Plus que de joie, on peut alors parler de bonheur : nous sommes pris dans un courant qui nous dépasse, qui nous prend corps et âme, qui fait venir à la surface jusqu’à notre réalité inconsciente.
Les enfants font encore moins que nous (qui avons besoin de moments exceptionnels) obstacle à la remontée de ce qui fait le fond de leur être. En eux, la paix intérieure prend l’essentiel de la place et elle se manifeste par le besoin de jouer. Ce n’est pas comme pour nous un moyen de s’évader du quotidien ou de s’assommer par des conduites addictives. Ils expriment par le jeu leur fond de paix qui les pousse au partage et à des activités gratuites.
Je suis toujours impressionné par les images d’enfants qui jouent au milieu des ruines conséquences de la folie humaine ; ils jouent dans les camps, au milieu de la boue, environnés par la mort… Ils oublient, semble-t-il, les torts qu’on leur fait subir, même les plus terribles, ils encaissent les séparations et les violences comme si elles ne les concernaient pas. Ne nous y trompons pas, les conséquences chez eux sont d’une extrême gravité, souvent irréversibles mais elles n’entachent pas dans l’immédiat le bonheur qui les habite. Ce n’est que progressivement que le mal fait son office en détruisant les capacités de développement comme leur pouvoir de s’investir dans des relations durables et apaisées. C’est pour cela qu’il est ignoble de s’en prendre à un enfant de quelque manière que ce soit.
Pourtant, dans des conditions normales d’affection et de relations, la prédisposition au bonheur persiste chez un enfant au moins jusqu’à l’adolescence, période où ils perdent beaucoup de leur spontanéité et de leur confiance dans l’entourage. Sans idéaliser l’enfance (n’oublions pas en effet que certains sont torturés), le plus séduisant chez les enfants se rencontre dans leur fraîcheur qui les fait longtemps exister sans arrière-pensée. Leur façon de vivre le bonheur est de cet ordre, celui-ci est vécu dans l’immédiateté et dans l’attachement sans retenue vis-à-vis de ceux qui leur veulent du bien. Ils peuvent ainsi goûter leur vie sans problème, profitant sans réserve de ce qui leur est offert sans même avoir l’idée de chercher au-delà. Ce sentiment de plénitude est l’autre nom du bonheur qui leur permet de jouer avec la vie sans arrière-pensée.
Nous adultes n’avons pas autant de facilité à y parvenir. Faut-il alors faire du bonheur le but essentiel de notre vie comme beaucoup voudraient nous en persuader aujourd’hui ? Le bonheur n’est-il pas plutôt un cadeau qui nous est donné par la vie ? Spinoza qui est le philosophe de la joie affirme que nous éprouvons ce sentiment quand nous allons dans le sens de notre nature. Il n’est pas question de suivre nos prétendus instincts, nos envies, nos besoins d’aller dans le sens de ce qui nous fait plaisir mais de choisir ce qui permet à notre être de se développer effectivement. C’est quand nous grandissons que nous éprouvons de la joie alors que nous sommes dans la tristesse dans le cas contraire. La joie ressemble donc à un signal qui accompagne les progrès que nous faisons lorsque nous prenons des directions qui nous sont bénéfiques. Cela se vérifie tant avec les adultes qu’avec les enfants qui vivent également ces alternances au niveau de la joie.
Peut-on aller plus loin ? Sans doute que le bonheur vient ensuite peu à peu, quand les attitudes qui nous procurent de la joie commencent à nous installer dans la durée, quand les bonnes habitudes que nous prenons deviennent une seconde nature. Le bonheur n’est pas à rechercher pour lui-même, comme un but en soi, il est le résultat sensible d’une vie bonne, en harmonie avec l’essentiel de ce que nous sommes, avec les autres, avec la nature, avec Dieu… Nous sommes proches de l’invitation de Jésus en Matthieu 6, 33-34 : « Cherchez d’abord son Royaume et sa justice et tout cela vous sera donné par-dessus le marché. Ne vous faites pas tant de souci pour demain : demain se souciera de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine. » Le bonheur fait partie de ce qui nous est donné « par-dessus le marché », sentiment de plénitude de celui qui est en paix parce qu’il est persuadé d’avoir fait les bons choix même quand les conséquences apparentes ne sont pas immédiatement visibles par tous.
Le bonheur est d’un accès plus immédiat pour les enfants parce qu’ils ne se font pas tant de souci pour demain, ils se conforment plus facilement à la phrase d’évangile : « à chaque jour suffit sa peine ». Nous adultes devons au contraire faire des efforts permanents pour nous extraire des préoccupations qui nous empêchent d’accéder au bonheur. Nous ne savons plus jouer parce que nous prenons trop au tragique ce qui embarrasse notre existence.
L’enfant qui joue est le modèle abouti de l’homme accompli chez Nietzsche : l’enfant accepte ce qui lui est offert avec reconnaissance et il en fait son affaire sans chercher ailleurs de ce qui est à sa portée. Aimer la vie telle qu’elle nous est offerte est la première étape sur le chemin du bonheur, acceptation de notre existence présente chez l’enfant et que la sagesse nous invite à rejoindre tout au long de notre existence d’homme.
Nous recevons une invitation semblable de la part de Jésus qui nous donne, lui aussi, les enfants en exemple. « Amen je vous le dis : si vous ne changez pas pour devenir comme les petits enfants, vous n’entrerez point dans le Royaume des cieux. Mais celui qui se fera petit comme cet enfant, c’est celui-là qui est le plus grand dans le Royaume des cieux. Et celui qui accueillera un enfant comme celui-ci en mon nom, c’est moi qu’il accueille. » Mt 18, 2-5. Leur bonheur peut redevenir le nôtre si nous remplaçons nos angoisses par une confiance renouvelée dans la vie, dans les autres et en Dieu. Nos inquiétudes sont vaines si elles ne sont pas remplacées progressivement par le « oui » à notre destin, destin qu’il nous faut d’abord accepter avant d’en jouer pour un plus grand bonheur. L’image qui nous est proposée comme modèle est celle de l’enfant qui est heureux tant que le passé n’a pas de prise sur lui, que son présent lui semble ouvert et que son futur ne le préoccupe pas encore.
Nous n’aurons plus ensuite qu’à jouer avec cette vie qui nous est offerte, à la manière des enfants, jusqu’à en faire notre vie. Nous nous apercevrons peut-être ensuite que le bonheur nous accompagne sur la route que nous avons prise parce que nous vivons de la vie de Dieu.
J’ai écrit cet article au départ pour l’ACE, Action Catholique de l’Enfance. Il prend place dans un livre que vous pouvez consulter en ligne: https://fr.calameo.com/books/005796326c5cbdbb5e005
