
Par théorie de la connaissance on désigne le mouvement qui nous met en rapport avec le réel et qui nous permet d’en rendre compte dans la mesure du possible. Les approches sont diverses et nous allons en aborder quelques-unes en reprenant et en synthétisant certaines étapes que nous avons parcourues au cours de ces années. Ces points de vue, malgré leur grande diversité, me semblent possiblement complémentaires et ils sont une invitation à diversifier nos manières de penser.
A. La matière [1]
Nous commençons par la vision des marxistes, intéressante parce qu’elle pose les premières bases qui permettent de sortir des simplismes habituels du genre : le réel c’est ce que je vois, ce que je touche, ce que je comprends… Ils conçoivent au contraire la matière comme ce qui résiste à nos tentatives de la saisir par les idées. Il ne s’agit pas de mettre en cause les approches intellectuelles mais de bien marquer combien elles lui sont extérieures, d’un autre ordre. Les idées que nous utilisons servent à apprivoiser ce qui nous résiste, à le rendre utilisable, manipulable, elles nous permettent d’agir dans le monde. Nous parlons ici d’un matérialisme tardif, celui des philosophes de la fin de l’Union Soviétique, approche qui a été synthétisée d’une manière intéressante par Lucien Sève et qui va très au-delà d’une vision mécaniste.
1. Un phénomène d’adaptation
Dans ce courant de pensée, la connaissance est un phénomène d’adaptation. Ce phénomène est général et il a permis à l’homme, au fil des siècles, de faire de ce qui lui résiste, le met en danger ou simplement l’inquiète par son mystère, un donné moins étranger parce qu’il devient capable de le transformer jusqu’à un certain point et de le rendre utilisable en fonction de ses besoins. Il s’agit d’un phénomène d’adaptation c’est-à-dire une mise en phase de l’homme avec son environnement un peu comme le sont, sur un plan plus pratique, les vêtements à la température extérieure, la cuisine à la nécessité de se nourrir, le mariage au souci de procréer… Au-delà d’une simple acclimatation naturelle de celui qui s’habitue à son contexte, il s’agit de la création culturelle d’une médiation entre la pensée et la matière.
Ce rapprochement n’est pas une assimilation : la logique de la matière, si elle existe, nous est inconnue. Nous nous heurtons à une résistance que nous nous efforçons de contourner, nous suivons les mouvements de la matière, nous parvenons à la transformer par notre travail et grâce à des approches scientifiques et techniques mais notre connaissance n’est que la transcription dans le domaine des idées de ce qui se passe à l’extérieur de nous. Le mouvement dialectique de notre pensée, par sa plasticité, nous permet d’approcher au plus près du mouvement du réel matériel sans pour autant en rendre compte totalement.
Comme une photo n’est que l’image instantanée de ce qui existe vraiment, notre logique est la saisie dans l’ordre de la pensée de ce qui se passe dans la matière. La photo n’est pas le réel : elle a supposé le choix d’un angle de vue, un éclairage particulier, une volonté esthétique… Elle découpe une portion de réel qu’elle cherche à représenter. Il en est de même pour la pensée et l’expérience reste donc nécessaire afin de vérifier jusqu’où l’ordre des idées demeure en cohérence avec l’ordre des choses. Les théories les plus subtiles si elles s’emballent et tournent à vide peuvent nous égarer en nous faisant croire que la matière va suivre nécessairement l’ordre de la logique. Or il ne faut jamais oublier que quand la réalité contredit les analyses, c’est toujours la réalité qui a le dernier mot.
Ce qui nous trompe, c’est que le phénomène d’adaptation de la pensée, à travers les efforts des sciences en particulier, s’est tellement affiné au fil des siècles que les mathématiques sont devenues un moyen de lecture tout à fait performant. Les théories scientifiques se vérifient régulièrement y compris quand elles paraissent étranges de premier abord. Il s’ensuit que les lois scientifiques nous apparaissent la plupart du temps comme la reproduction exacte du réel et que les représentations de l’atome, par exemple, sont conformes à ce qu’il est effectivement. C’est aller trop loin : les sciences servent, non à décrire avec exactitude le réel, mais à trouver les moyens de le manipuler et de le faire servir à notre avantage. L’adaptation est cependant tellement réussie qu’il est facile de se laisser prendre. L’ordre des idées cherche à suivre au plus juste l’ordre des choses et y parvient la plupart du temps, mais on doit éviter de les confondre sous peine de graves désillusions.
2. Les déchets
Un des signes qu’il persiste un écart entre le réel et ce que nous pouvons en dire est l’apparition de déchets qui subsistent après chacune de nos interventions. Ils manifestent la résistance de la matière à nos approches et montrent les limites de nos capacités. C’est un élément essentiel que nous retrouverons en permanence dans nos tentatives variées de comprendre la connaissance : un reste nous échappe qui persiste malgré nos efforts. Jamais la matière ne nous est parfaitement transparente. La résistance de ce qui est extérieur à notre pensée est totalement évidente quand il s’agit d’une autre personne mais elle se révèle tout aussi vraie quand il s’agit des autres formes de réalités auxquelles nous sommes affrontés.
Un des exemples les plus probants est celui des déchets atomiques. Nous savons décrire les atomes, nous avons appris à les manipuler, à en maitriser les réactions et pourtant nos opérations laissent un déchet dont nous ne savons pas quoi faire, preuve que ce domaine nous est encore largement étranger. Il en est de même plus largement pour la pollution : nous prétendons utiliser la nature à notre profit, y trouver des sources d’énergie, en multiplier les ressources et nous sommes en train de détruire notre planète parce qu’en apprentis sorciers nous manipulons ce que nous ne connaissons que superficiellement.
Michel Serres a largement développé cette notion de déchet comme signe que nous n’appréhendons pas parfaitement la réalité. Il en parle en particulier dans son livre Le mal propre. L’homme, selon lui, se révèle incapable de tenir sa place dans la nature sans y laisser sa marque négative. Contrairement aux animaux qui ne produisent rien de foncièrement destructeur de leur environnement, les hommes polluent allègrement tout ce qu’ils touchent. Michel Serres rajoute, ce qui est un peu en dehors de notre propos, que cette pollution n’est pas innocente. Elle nous rapprocherait pour le coup du comportement animal qui s’applique à marquer son territoire en laissant des traces aux limites de celui-ci et il s’agit souvent de ses propres déjections. La pollution de la nature par l’homme ne serait donc pas due uniquement à un problème de maîtrise mais serait une manière délibérée, quoique largement inconsciente, de manifester qu’il est le propriétaire de ce qui l’entoure. Le comportement est dérisoire certes et même dommageable et il serait temps de combattre véritablement cette prétention qui fait croire à l’homme qu’il est le maître absolu de la nature alors qu’il en fait partie et que son avenir en dépend.
Fondamental et décisif
Pour en revenir à lui, Lucien Sève illustre d’une manière plus positive la distance qui persiste entre le réel et la perception que nous en avons. Il propose une approche raisonnée par la dialectique qui unit le fondamental et le décisif. Lefondamentalest ce que nous comprenons du réel, ce que nous sommes capables d’organiser de manière à en faire un ensemble cohérent, utilisable pour notre pratique. Ce que nous construisons ainsi est vérifiable et nous donne une assise sûre pour gérer notre quotidien, rendre utilisable notre environnement et servir de base à nos projets. Rien de concret ne peut se réaliser sans cette prise en compte rationnelle de ce qui nous entoure. Le succès de n’importe laquelle de nos entreprises dépend totalement de l’effectivité de ce rapport et c’est ce qui fait la différence entre les rêveries stériles et les actions efficaces.
Le risque est celui que nous allons rencontrer constamment dans notre parcours : confondre ce que nous connaissons de la réalité avec ce qu’elle est en totalité. Or elle déborde en permanence et largement ce que nous disons d’elle et chaque effort de compréhension n’en saisit qu’une partie. Celui qui n’en retient rien voue à l’échec le moindre de ses projets mais celui qui prétend en saisir la totalité va au-devant de démentis cinglants.
Le côté positif de ces limites, que souligne Lucien Sève, est qu’elles permettent de croire que notre monde reste ouvert. Il n’y a pas de fatalité puisque nous ne sommes jamais sûrs que ce que nous programmons, même à partir de bases réelles indiscutables, est ce qui va se réaliser vraiment. Le réel ne nous offre pas un avenir programmé d’avance mais un bouquet de possibles. Certes tous ces possibles ne sont pas sur un pied d’égalité ; certains sont plus probables parce qu’ils sont conformes à l’air du temps, qu’ils bénéficient d’un rapport de force qui leur est favorable, qu’ils sont plus facilement réalisables matériellement, économiquement… Sans intervention extérieure, la pente naturelle du réel est de réaliser ce qui est le plus évident d’où notre tendance à croire en la fatalité. Mais il peut en être autrement.
C’est là qu’intervient le décisif. Si à chaque instant du développement de la réalité une pluralité de possibles s’ouvre, cela signifie aussi que des choix multiples nous sont proposés à nous qui sommes des êtres responsables. Si nous ne faisons rien, ce sont les tendances lourdes qui auront le dernier mot mais nous pouvons également peser sur l’avenir en privilégiant certains possibles. Un des corollaires de la multiplicité des approches du réel est la possibilité d’un engagement libre. Nous ne sommes pas pris, fatalement, dans un enchaînement inexorable mais invités à prendre des décisions raisonnables dans la profusion de ce qui se propose à nous. Nous ne sommes pas des machines qui feraient partie d’une machine plus grande.
Ainsi la connaissance ne nous met pas devant une chaîne de causalité dont nous serions les prisonniers mais devant un certain nombre de propositions réalistes vis-à-vis desquelles nous sommes invités à prendre parti si nous voulons bien nous en donner la peine. La dialectique entre fondamental et décisif nous aide à comprendre comment nous pouvons garder notre liberté tout en étant pris dans un réel dont nous faisons partie et dont la présence semble écrasante. Une vision étroite du principe de causalité tendrait à nous faire croire que chaque effet a une seule cause ce qui n’est vrai qu’a posteriori : autant il est possible de remonter de l’effet à sa cause, autant il est aléatoire de déduire d’un moment donné le moment qui va suivre. En fait on ne peut jamais être complètement sûr par avance du développement d’une situation. Une marge d’incertitude demeure en permanence puisqu’un élément décisif peut contrecarrer à tout moment l’évolution qui semblait la plus probable s’il est vrai que nous avons des espaces de liberté.
Ce sont les sciences qui nous ont longtemps fait croire que la chaîne des causalités était immuable et qu’en toute occasion les mêmes causes produisaient les mêmes effets. Or, même dans ce domaine, la physique quantique fait entrer un peu de désordre dans la mécanique de cette série fermée.
Notons enfin, on l’aura bien compris, que l’approche que nous avons développée jusqu’à présent n’entend pas par matière uniquement ce qui est dur, lourd, volumineux fermé sur lui-même… Le fondamental n’est pas une mécanique implacable qui nous enferme dans ses réseaux mais plutôt la source d’une profusion de possibles entre lesquels nous avons à choisir. Nous ne sommes pas les jouets d’une destinée aveugle mais des hommes capables de jouer avec les propositions qui surgissent du réel. C’est ainsi que les idées, avec leur caractère décisif, peuvent se matérialiser en entrant dans la réalité et devenir à leur tour des forces qui nous résistent. Les structures sociales, les lois, les États, l’économie, les monnaies, les règles familiales… deviennent, quand elles prennent corps, des éléments constitutifs du réel. En tant que tels, ils s’imposent à nous comme de l’extérieur sans pour autant nous enfermer dans des schémas définitifs. Redisons-le, des possibles restent ouverts en permanence.
Dans un domaine plus matériel, ce n’est pas le cas de l’informatique dont les possibles sont prédéfinis. Véritable matérialisation du génie inventif humain, elle est parfaitement transparente pour celui qui en maitrise la conception quoiqu’elle demeure largement étrangère dans sa structure pour quiconque se contente de l’utiliser. Ces réalisations restent cependant de l’ordre des idées et, comme elles, toutes les productions de la pensée peuvent, au moins en principe, être comprises sans reste contrairement à la matière en tant que telle. Ses possibilités sont donc limitées à ce que son concepteur a prévu. Contrairement au réel qui peut toujours nous surprendre par les nouveautés qu’il nous offre, l’ordinateur, comme toutes les productions humaines matérielles, ne surprendra que celui qui en ignore les subtilités !
À retenir
Nous retenons quelques conclusions de ce qui précède :
- Nous distinguons deux domaines dans la réalité : celui de la matière qui nous est extérieure et celui de la pensée dont nous sommes à l’origine et qui conditionne nos efforts d’adaptation à la réalité matérielle. Ce domaine de la pensée est structuré et, par principe, transparent à notre compréhension. Lucien Sève, après les philosophes soviétiques, parle de gnoséologie. Le langage mathématique, scientifique, philosophique… est ce qui est à l’origine des meilleurs outils que nous construisons pour nous adapter au réel et pour approcher ce qu’il appelle le fondamental.
- Nos efforts d’adaptation ne conduisent pas cependant à la transparence de la matière qui garde son hétérogénéité, ils nous permettent au mieux de la domestiquer et de la rendre utilisable à notre profit. Ils ouvrent la voie au décisif. Enfin, un reste irréductible, gage aussi de notre liberté, demeure en permanence qui nous rappelle que la logique de notre pensée et celle de la matière (si elle existe, peut-être vaudrait-il mieux parler de constantes) sont de deux ordres différents.
Nous avons maintenant à affiner notre réflexion sur les rapports entre le réel matériel et la pensée. Les modes d’accès à la connaissance font preuve d’une grande diversité selon la manière dont nous nous y investissons.
B. Courant chaud/Courant froid [2]
On dit communément qu’il faut analyser froidement les situations. On veut dire par là qu’une approche qui met de côté, le mieux possible, ce qui est du domaine de l’affectif pour tendre vers l’objectivité est nécessaire et demande un effort. C’est cela que l’on entend ici par entrée dans le courant froid de la démarche de connaissance. Cependant, en rester à l’analyse ne suffit pas si nous voulons nous impliquer concrètement dans notre monde en faisant jouer notre capacité de décision. Le courant chaud est indispensable pour y parvenir. Avec Ernst Bloch nous allons faire jouer ensemble ces deux approches en regardant de plus près ce que peut signifier cette manière froide d’accéder au réel qui doit être associée au courant chaud qui est son complément. Selon ce philosophe, quand nous cherchons à agir sur nos conditions de vie, ces deux accès à la réalité qui nous est extérieure sont complémentaires. Ni l’un ni l’autre ne sont de l’ordre de la contemplation, que nous verrons par la suite, mais de celui de l’action transformatrice ou de l’effort de compréhension en vue également d’une utilisation à notre profit.
1. Le courant froid
Le courant froid est la manière la plus classiquement admise pour aborder le réel d’une manière efficace et en déterminer les possibles. Il met en œuvre des analyses rationnelles, en particulier les sciences, les techniques, tout ce qui est tourné vers la recherche d’efficacité une fois écartées, autant que faire se peut, les implications affectives qui pourraient perturber l’objectivité de nos analyses.
Recherche de la rigueur
Le courant froid est l’effort que nous faisons pour adapter au réel les structures de notre pensée afin de mieux le comprendre. Les sciences sont les moyens les plus habituellement utilisés pour ce faire. Elles privilégient les modèles mathématiques qui, formés à partir des logiques propres à notre pensée, sont suffisamment plastiques pour enserrer la réalité. En plus des sciences dites dures comme la physique, la chimie… nous utilisons d’autres modèles qui s’inspirent des sciences sans s’y réduire absolument et qui nous servent dans nos efforts de compréhension : l’économie, l’histoire, la politique, la sociologie, la psychologie, les analyses des organisations… La philosophie se charge surtout de mettre de la cohérence dans les systèmes de pensée (la gnoséologie) et d’en rapprocher les logiques. Le courant froid utilise donc des chemins divers, les plus rigoureux possibles, pour reproduire les mouvements de la réalité.
Ce type d’approche est appelé courant froid parce que l’homme s’efforce par lui de se rapprocher du réel en éliminant les affects le plus possible. En cela il est universalisable parce qu’il écarte les émotions de chacun, s’attache à relever les constantes qu’il observe dans la réalité et s’efforce de les mettre en ordre selon une logique communément admise. Les résultats de ses analyses sont donc en principe valables pour chaque individu et pour tous les cas semblables dans la mesure où l’on prend les mêmes chemins pour y parvenir. Notons que nous avons besoin d’une certaine dose de courant chaud pour avoir envie de nous lancer dans ces approches théoriques astreignantes…
Leur universalité reste théorique. Les mathématiques, en l’occurrence, occupent une place à part. On peut parler à juste titre, pour ce qui la concerne, de recherche pure parce qu’il s’agit d’une simple logique qui développe une structure interne sans lien premier avec la réalité. Les mathématiques n’ont pas besoin d’être vérifiées par un recours à l’expérience, seule la cohérence de leur discours suffit pour en valider le discours. La pratique montre, malgré tout, que ce type de développement finit par prouver son efficacité pour la prise en compte de la matière dans sa diversité. Il s’agit bien, à l’origine, d’un effort purement théorique propre à la pensée, de développement d’une logique abstraite, et pourtant ses retombées pratiques sont indéniables, ce qui peut surprendre et a surpris Einstein lui-même qui a dit en substance : « Ce qui est incompréhensible c’est que le réel soit compréhensible ».
Au final, le courant froid, toujours en recherche d’efficacité, doit beaucoup aux structures mathématiques qui encadrent ses développements. Il y a bien les méthodes empiriques qui, en alternant essais, échecs et réussites, finissent par accumuler des résultats positifs mais les progrès sont nettement moins rapides et cette manière de procéder est plus proche de l’animalité. Cependant, quels que soient les moyens utilisés, même les plus théoriques, la rigueur recherchée et atteinte n’empêche pas que les approches du courant froid prennent des chemins pluriels et ouvrent à des possibles divers, sauf en mathématiques ou le principe de non contradiction s’impose absolument…
En effet, la recherche d’objectivité n’aboutit pas obligatoirement à des résultats univoques. Ils se diversifient effectivement pour une double raison : en fonction des buts recherchés et des intérêts de chacun mais aussi par le fait que le réel, en raison de ses résistances, accepte plusieurs approches comme nous l’avons vu. C’est à cause du deuxième point que le premier est possible sans distorsion de la réalité.
Ainsi les analyses d’une organisation ouvrière n’aboutiront pas aux mêmes conclusions que celles du patronat parce que les objectifs à atteindre, les intérêts de chacun, sont différents, ils peuvent même être contradictoires sans pour autant pécher par manque de rigueur tant qu’ils s’appuient sur des analyses correctes. Dans un tout autre domaine, les avancées de la médecine dépendent du type de maladie que l’on cherche à guérir : les progrès sur le traitement du paludisme qui est surtout une maladie des pauvres à l’étranger sont moins rapides que ceux concernant le Sida, jusqu’à ce que, les voyages se multipliant, les peuples du Nord soient eux aussi concernés. Les mouvements des capitaux ont leurs lois propres…
Ainsi, avec des méthodes aussi rigoureuses les unes que les autres et un terrain d’observation commun les résultats peuvent être différents voire contradictoires selon les objectifs visés et les intérêts qui président à la recherche.
Aristote ou/et Platon ?
Le risque est de conclure de ce qui précède qu’il n’y a pas de vérité et que tout se vaut, que chacun a sa vérité… À moins qu’au lieu d’accuser les uns ou les autres de mentir ou d’être ignorant, on aille jusqu’à se demander si celle-ci ne pourrait pas être multiple. Nous pouvons garder la définition de St Thomas comme affirmation de base : la vérité est adæquatio rei et intellectus,la correspondance entre la chose et l’idée.
Une telle conception sert au moins à reconnaître que les mensonges, la fausseté, on dit aujourd’hui les « fake news », existent bel et bien et qu’ils ne disent pas le vrai. Il y a des gens qui propagent des fausses nouvelles pour le plaisir ou, plus sûrement, pour des motifs qui les arrangent. Distinguer le vrai du faux demande un effort de vérification qui ne pose pas, en théorie, de difficultés majeures bien qu’il soit parfois difficile de démêler l’un de l’autre. Mais on peut décider pour beaucoup d’affirmations leur degré de véracité.
Cette conception de la vérité n’est cependant pas la seule, elle prend sa source dans la tradition aristotélicienne qui pense la vérité dans un rapport et non comme quelque chose d’immuable : l’adéquation entre le réel et la pensée suppose un effort de comparaison. C’est elle qui est privilégiée de nos jours où l’approche scientifique s’impose massivement. Nous cherchons ce qui est vérifiable, nous nous efforçons d’écarter le doute en faisant jouer le principe de non contradiction. Le lien avec Aristote se fait au prix d’une simplification de sa pensée, en la tirant vers nos conceptions actuelles. La question que se pose notre philosophe diffère en effet de nos problématiques puisqu’elle est de savoir comment il est possible de penser le mouvement tout en restant fidèle à sa croyance en l’éternité de ce qui constitue le monde. Pour expliquer ce qui existe, il utilise la combinaison des notions de matière et de forme. Selon lui, il ne faut pas attendre de véritable nouveauté dans la réalité : la matière qui est éternelle et informe peut prendre, au gré du temps, des contours changeants. Cependant, ces derniers lui sont donnés par l’application de formes successives, elles aussi immuables. Ainsi, Aristote parvient-il à rendre compte du changement en faisant se rencontrer des éléments, la matière et la forme, sans qu’aucun d’eux n’amène de nouveauté radicale.
Comprendre consiste donc à trouver le bon rapport avec les choses en reconnaissant en elles la forme qui les habite. Ces dernières étant de l’ordre de l’intellect, la pensée est capable de les saisir et d’entrer en concordance avec elles. S’il est donc impossible de parler de vérités multiples malgré les transformations que les formes apportent à la matière, il est certain qu’Aristote ouvre la voie à une pensée du changement par sa manière de mettre en avant les rapports : c’est ce qui a été fécond pour la suite et a permis l’éclosion d’une pensée scientifique.
L’approche de Platon est totalement différente et elle engage une autre manière d’accéder au réel qui a également cours aujourd’hui quoique d’une autre manière. Il ne conçoit pas la découverte de la vérité comme l’établissement d’un rapport mais comme l’entrée en communion avec un donné éternel.
Platon a été obligé de passer par le mythe pour expliquer comment nous avons déjà en nous une approche naturelle de la vérité. Il imagine que nos âmes, avant de descendre sur terre pour prendre un corps, habitaient le monde de l’Idée. Au cours de notre descente, nous perdons notre familiarité avec ce monde et, pour la retrouver, nous devons apprendre à nous débarrasser des reflets déformés qui s’imposent à nous pour donner la priorité aux réminiscences de notre vie antérieure qui demeurent présents. C’est le sens d’un deuxième mythe qui vient en complément du premier, celui dit de la caverne. Ce que nous percevons spontanément n’est pas le réel mais de simples reflets de l’Idée dont il faut nous écarter progressivement afin de retrouver la vérité elle-même. Celle-ci est à contempler et non à construire, nous l’atteignons au cours d’un processus de purification qui nous fait passer de l’illusion à la vérité : il s’agit de remonter jusqu’à l’Idée qui est à l’origine de tout, en aucun cas de la construire puisqu’elle préexiste. Elle est illumination qui s’impose à celui qui apprend à voir.
On l’aura compris, cette approche n’a rien de commun avec la démarche scientifique, elle serait pour nous davantage de l’ordre de la foi. D’où sans doute la nécessité d’un détour par le mythe pour expliquer la présence en chaque homme d’un reflet de l’Idée éternelle sous forme de participation puisque cela n’est pas directement perceptible. Le croyant, lui, est familier de cette démarche quand il se tourne vers un Dieu source de toute vérité et Vérité suprême. Plus besoin de se référer à un mythe si Dieu existe vraiment, s’il est à l’origine de tout ce qui existe et s’il est avec nous en permanence dans un acte créateur. S’en remettre à lui devient tout à fait naturel dans un contexte de foi. On comprendra alors pourquoi la pensée de Platon a été d’une grande importance dans la réflexion chrétienne en particulier.
Cette dernière n’est pas la seule cependant puisqu’on trouve aussi aujourd’hui de nombreux courants de pensée qui, après Spinoza, adhèrent à la formule : deus sive natura, Dieu ou la nature. Cet auteur instaure une sorte d’équivalence entre l’une et l’autre face de l’alternative sans que l’on sache avec certitude si c’est une manière d’éliminer Dieu au profit de la seule nature. On retrouve en tout cas chez un certain nombre de nos contemporains une forte attirance vers la nature, la mère dont nous dépendons de la naissance à la mort. Il faudrait alors chercher la vérité dans la proximité avec elle, dans la contemplation de son mystère et dans nos efforts pour nous conformer à ce qu’elle porte. La correspondance avec elle serait naturelle puisque nous en venons et que nous en faisons toujours partie.
Que ce soit dans le privilège donné à la mise en rapport ou dans la communion avec la réalité suprême, nous retrouvons donc dans la philosophie grecque classique l’origine de deux tendances essentielles qui subsistent de nos jours : une approche scientifique et technique visant à s’approprier le réel pour le rendre disponible à nos besoins et une autre, plus contemplative et mystique, qui cherche en s’en approcher en le respectant. Dans la première dynamique il s’agit d’inventer des moyens toujours plus efficaces pour mettre le réel à notre disposition, dans la seconde la démarche tend plutôt à écarter les obstacles qui font barrage à notre recherche d’immédiateté avec le monde. Nous y reviendrons. Si elles divergent, les deux tendances peuvent cependant coexister chez le même individu dans une volonté plurielle d’aller vers la vérité.
Lacan
Lacan nous amène ailleurs à la suite de Freud mais il nous semble cependant, qu’avec lui, nous avançons un tant soit peu dans la ligne de Platon pour ce qui est du rapport à la vérité de chacun. En effet, le référent ultime, pour Lacan, est, dans ce domaine, l’inconscient qui est le fondement de chaque personne et sa vérité profonde, ce qui permet à cet auteur de jouer avec la notion de véracité.
Ainsi, pour Lacan on ne peut plus parler simplement de mensonge, il va jusqu’à affirmer que celui qui ment dit l’essentiel de la vérité parce que sa parole dépasse alors sa pensée consciente en rejoignant son inconscient. Ce que nous appelons communément la vérité correspond à ce que nous avons compris et reconstruit. C’est cela que nous transmettons en toute bonne foi. Mais le fait que nous l’ayons construite fait de la vérité que nous énonçons une affirmation qui dépend de nous sans refléter fondamentalement le fond de ce qui est. Celui qui ment fait passer ses présupposés dans son mensonge et nous donne bien plus à comprendre sur ce qu’il est et sur son rapport au réel que celui qui répète des données communes. Il se dit dans son mensonge si celui-ci est délibéré.
Il se dit d’autant plus qu’il n’est pas totalement maitre de son expression. En effet, il laisse parler en lui son inconscient qu’il maitrise encore moins et qui nous met en rapport avec un accès au réel plus large que ce que nous pourrions en dire au nom d’une claire conscience. Tous les mensonges sont donc intéressants à relire, pour une personne avisée, du fait qu’ils révèlent ce qu’ils cherchent à cacher et en disent plus long que les paroles convenues de qui débite des fadaises. Le vrai-ment, dit Lacan, avec ses jeux de mots un peu agaçants…, les fake-news en disent long sur les intentions de ceux qui les propagent et sur l’ambiance générale qui fait qu’ils sont crus, à condition toutefois de ne pas les prendre au pied de la lettre.
La recherche de la vérité consiste alors à remonter à travers les illusions qui s’expriment jusqu’à la vérité inconsciente qui perce à travers ce qui est dit mais qui avance masquée. La quête du vrai est alors de l’ordre d’un décryptage toujours à reprendre pour avancer vers un semblant de transparence à reprendre sans cesse à nouveaux frais, ce qui n’est pas sans nous rappeler Platon. Nous verrons plus loin que les analyses de Lacan n’en restent pas à cette première ambition.
Une vérité multiforme
Revenons-en à des conceptions plus immédiates de la vérité. La difficulté avec saint Thomas d’Aquin, après les philosophes grecs, tient à ce qu’il semble vouloir nous faire oublier que les vérités sont possiblement multiples : le théologien qui croit que Dieu est la vérité suprême perce souvent derrière l’aristotélicien qui la voit dans un rapport qui se modifie sans cesse. Dans un certain nombre de domaines, il y a plusieurs manières de rendre compte de la réalité des choses sans que le concept de mensonge entre en ligne de compte. Cela est difficilement compatible avec les convictions de notre saint pour qui la vérité devrait être unique parce que la correspondance entre les choses et les idées est voulue par le Créateur.
Ce qui est vrai dans la logique mathématique et dans toutes les logiques formelles devrait l’être dans tous les domaines : une proposition doit être vraie ou fausse, elle ne peut être à la fois l’une et l’autre. Cela sous-entend que l’approche rationnelle de la réalité nous la ferait comprendre dans tout ce qu’elle comporte. Or nous pensons au contraire qu’aucune affirmation ne peut saisir à la fois l’ensemble des aspects de la réalité. On peut donc en conclure que plusieurs visions peuvent coexister si les prises en compte sont diverses.
Dans la mesure où aucune analyse ne s’empare de la totalité du réel, nous pouvons affirmer de bon droit la possibilité de vérités multiples. Il en résulte en effet que plusieurs chemins sont susceptibles pour aller jusqu’à la réalité, chacun prenant en compte des éléments particuliers de ce qui existe en fonction de ses attentes et de ce à quoi il est confronté. Un analyste de droite n’est pas obligatoirement un menteur dans sa manière d’aborder la réalité et d’en tirer des conclusions pratiques. Il choisit les aspects du réel qui correspondent à ses intérêts et ce ne sont pas les mêmes que privilégiera un analyste de gauche. Bien plus, on peut dire, en mémoire de Lacan, que par ses affirmations qui passeront pour des mensonges aux yeux de certains, il en dit davantage sur ce qu’il est et sur ses ambitions.
Les conclusions de chacun peuvent donc être différentes, voire opposées, sans que l’on puisse parler de mensonge a prioripour aucun d’entre eux. Tous deux s’appuient en vérité sur le réel : les différences découlent des buts que chacun poursuit et non de la volonté de masquer la réalité si l’on excepte la mauvaise foi. Les attentes d’un patron, d’un cadre, d’un travailleur sont différentes, les méthodes pour les satisfaire le sont tout autant mais chacun est contraint de s’appuyer sur des éléments qui existent réellement s’il veut avoir une chance d’aboutir à un résultat. Les approches de chacun sont donc possiblement autant rigoureuses que parcellaires, ce qui est inévitable, mais les chances d’aboutir des unes et des autres dépendent plus du rapport des forces en présence que de leur degré de correspondance avec la vérité.
Ajoutons pour éclairer la question des difficultés rencontrées ce que nous répétons depuis le début : toute analyse se heurte à la résistance d’une partie du réel qui n’est jamais pris en compte en totalité. L’échec peut venir alors, moins d’une erreur dans l’approche, par nature incomplète, que de la négligence d’un aspect qui avait été jugé secondaire alors qu’il va se révéler essentiel sans que cela ait été obligatoirement prévisible au départ. Il peut donc arriver qu’un projet tout à fait rigoureux dans sa logique ne puisse être mené au bout parce que les références de base ont été mal choisies ou choisies d’une manière incomplète. Toute réussite demeure aléatoire du fait que le réel auquel nous sommes affrontés n’est jamais transparent pour celui qui l’aborde avec l’envie d’avoir prise sur lui. Et, redisons-le, c’est le réel qui a toujours le dernier mot.
Cette diversité est particulièrement claire quand il s’agit des sciences sociales mais elle apparaît également dans les sciences dures. Le débat a alimenté longtemps la recherche pour décider si la lumière était un phénomène corpusculaire ou ondulatoire. Les scientifiques ont fini par reconnaître qu’elle était l’un et l’autre ce qui est difficile à imaginer. La physique quantique n’a pas fini de nous déconcerter avec les incertitudes auxquelles elle aboutit dans sa recherche. La théorie des trous noirs plonge le profane dans des abîmes de perplexité et déconcerte peut-être même certains spécialistes… Les sciences nous font dépasser bien des simplismes que nous prenions pour des évidences au point de nous empêcher même de nous faire une image de leur conclusion ! Nous sommes en panne d’imaginaire pour créer des formes qui ressemblent un tant soit peu aux conclusions auxquelles elles aboutissent.
D’autant que les chemins qui mènent au résultat sont parfois étranges, ainsi la découverte du boson de Higgs. Il n’est resté longtemps qu’une hypothèse de chercheur, privilégiée à cause de la rigueur de sa démonstration et de son esthétique… D’autres théories explicatives étaient en concurrence tout aussi rigoureuses et qui seront peut-être un jour utiles dans d’autres domaines de la recherche. Finalement c’est une expérience très complexe qui a permis de valider l’existence de ce boson. On peut s’étonner que des logiques intellectuelles, combinées à la notion de beauté, expérimentées au moyen d’un cyclotron de plusieurs kilomètres puissent rejoindre à ce point le réel… avant d’être remises en cause à la prochaine occasion.
Rigueur malgré tout
La diversité dans l’approche de la vérité que nous avons soulignée ne remet pas en cause le souci de rigueur. Nous l’avons répété : le courant froid impose de mettre de côté le plus possible les aspects affectifs dans nos efforts de connaissance pour plus de clarté.
Les mathématiques sont la seule discipline qui puisse revendiquer une rigueur absolue dans sa recherche parce qu’elles sont une pure logique et n’ont aucun rapport immédiat avec un réel quelconque. De ce fait, comme tout exercice de pure logique basé sur le principe de non-contradiction, elles sont par principe parfaitement transparentes pour un esprit humain éclairé. Nous pouvons les comprendre sans qu’il y ait de reste ; les seules obscurités éventuelles sont dues à notre ignorance personnelle et non à une impossibilité de nature.
L’équation la plus complexe sera comprise par un mathématicien du même niveau parce que c’est un autre mathématicien qui l’a forgée ; la transparence est également un fait pour toute création humaine rationnelle contrairement à ce qu’il en est du réel naturel. Il est possible de comprendre sans qu’il y ait de reste n’importe lequel des produits du langage, même s’il s’agit d’un texte philosophique complexe, du moment qu’il s’appuie sur une logique raisonnable.
Les choses ne sont pas aussi évidentes quand il s’agit d’un texte poétique ou spirituel qui, au-delà des mots, invite à communier avec les états d’âme de son auteur, à partager son imaginaire, à entrer dans une démarche qui n’en reste pas à la seule compréhension des phrases. Les paraboles de Jésus sont un exemple de ce genre de discours ouvert qui propose d’entrer dans une expérience spirituelle et humaine, dont la signification est sans cesse à renouveler parce qu’elle est vie à partager et non signification à transmettre.
Le sens des mathématiques quant à lui est fermé, du fait qu’il ne permet pas des lectures multiples. Si 2+2 feront toujours 4, c’est que la formule est vraie quel que soit le domaine auquel elle s’applique. Dans la même ligne, plus les sciences restent proches des mathématiques et plus elles peuvent se déclarer universelles. Au fur et à mesure qu’elles s’en éloignent, la prétention à l’universalité devient proportionnellement moindre parce que leur dépendance au réel auquel s’applique leur recherche empêche, de par sa complexité propre, les conclusions définitives. Les débats sans fin qu’occasionnent les analyses des sondages, alors qu’ils se veulent des photographies indiscutables d’une situation donnée, illustrent bien les limites de ces approches mais cela concerne également des sciences moins contestables, surtout quand il s’agit de sciences humaines comme la sociologie ou la psychologie. L’histoire est aussi une matière où le résultat, s’il s’appuie sur des données vérifiables, dépend complétement de l’angle qu’a choisi l’historien. Il n’y a pas une mais des histoires qui différent également selon les questionnements propres à chacune des époques.
Plus largement, l’histoire des sciences nous montre combien aucune de ses disciplines ne considère comme définitive ses conclusions. Elles se caractérisent au contraire par la mise en cause perpétuelle des théories précédentes. C’est l’un de leurs exercices préférés : il suffit que la découverte d’un nouvel élément du réel révèle son importance pour que l’ensemble de la construction s’en trouve ébranlé et c’est à cause de cela que l’on peut parler de progrès dans leurs domaines : aucune conclusion n’est définitive. Une théorie vraie dans un contexte déterminé montrera son insuffisance dans un contexte différent. Ainsi, l’attraction universelle qui se vérifie sur la terre est une théorie qui n’est plus adéquate dans l’univers où il vaut mieux parler de déformation de l’espace par la masse des planètes si l’on en croit Einstein… et c’est difficilement imaginable !
Les scientifiques sont en permanence à la recherche du cas où les conclusions précédentes révèleront leur limite. C’est même une des conditions pour qu’une théorie puisse se dire scientifique : elle doit être falsifiable et pas simplement être vérifiée par les expériences précédentes. L’existence de Dieu n’est pas du domaine de la science parce que, si les croyants peuvent, à l’infini, témoigner de leur expérience de sa rencontre, ce qui sert de preuve pour eux, il est impossible d’en démontrer la fausseté.
Si même en dehors de ces domaines et en s’appuyant sur la méthode scientifique, il n’est pas possible de parvenir à une certitude absolue et définitive, il est cependant du devoir de celui qui veut entrer dans le courant froid de s’efforcer à la rationalité. Il met son point d’honneur à tendre vers la plus grande rigueur possible dans ses approches, par la prise en compte d’un maximum de données vérifiables, en écartant autant que faire se peut les approches affectives pour tendre vers l’objectivité maximale. Si la connaissance parfaitement objective est hors de notre portée, si contrairement à Dieu nous ne pouvons pas avoir toutes les approches possibles du réel et si nous devons nous contenter d’y accéder d’une manière parcellaire et aléatoire, nous devons malgré tout, en permanence, faire l’effort du passage par le courant froid de la connaissance.
Cette ascèse est d’autant plus importante que c’est dans ce courant froid que nous pouvons nous rejoindre entre gens de bonne volonté en évitant les débats stériles.
Les idéologies
Ceci posé, il nous faut faire un pas de plus dans notre effort de connaissance. Si les pistes d’accès au réel sont multiples, il est bon pour chacun de mettre un peu d’ordre entre elles. Le scientifique est aussi un citoyen, il se peut qu’il soit croyant, engagé politiquement, intéressé par la philosophie… Alors que certains se contentent de maintenir côte-à-côte des approches différentes sans essayer de les mettre en cohérence, d’autres cherchent à les mettre en rapport pour avancer vers une unité de pensée. L’harmonie entre les résultats de disciplines différentes ne s’impose pas d’elle-même, elle suppose un effort de création qui aboutit à ce qu’on appelle une idéologie c’est-à-dire une manière personnelle de coordonner les conceptions que nous avons des choses pour éviter l’éclatement de nos approches du réel. Si elle est trop personnelle pour être universalisable, le résultat, fruit d’un effort de construction, en vaut la peine pour l’équilibre de chacun. A contrario, on voit nombre de nos contemporains perdus dans le monde parce qu’ils sont incapables de faire l’unité de leur vie. Ils se laissent ballotter aisément entre des opinions contradictoires, mettent toutes les informations sur le même plan et ont beaucoup de mal à se frayer un chemin qui leur serait propre.
L’effort de mise en cohérence est donc tout à fait souhaitable. L’entreprise n’est pas, d’ailleurs, strictement individuelle. Ce ne sont jamais des individus isolés qui s’efforcent de comprendre le monde. Nous sommes tous partie prenante de courants de pensée que nous avons choisis ou dont nous sommes dépendants sans obligatoirement nous en rendre compte. Puisqu’il est dangereux de se contenter d’une prise en compte éclatée de notre existence, il est bon de mettre de la cohérence, autant que possible, entre ce que nous tenons pour vrai et ce à quoi nous adhérons afin de nous situer sainement dans notre environnement. C’est cela qu’on entend par : se construire une idéologie, même si le mot est souvent connoté négativement.
Il est vrai que, par le mot d’idéologie, on entend, le plus souvent, un système de pensée clos sur lui-même, lequel enferme les membres d’un groupe dans des certitudes qui bloquent toute évolution en fixant le rapport au réel dans des approches qui se veulent définitives. La vision est d’autant plus négative que l’expression renvoie toujours à la structure de pensée de l’autre, jamais à la sienne propre. Les gens de gauche dénoncent l’idéologie dominante de droite et réciproquement les tenants de l’idéologie libérale fustigent l’idéologie marxisante parce qu’elle en resterait à des théories éculées bloquant l’économie. En réaction, la dérive actuelle pousse bien des gens à refuser toute approche structurée de la réalité. Nous persistons à croire cependant que le plus grave est encore de renoncer à une pensée cohérente. Il faudrait donc trouver une voie médiane entre une idéologie qui enferme et le renoncement à l’unité de la personne.
Si cette position est tenable, le concept d’idéologie prend alors une autre signification. Il s’agit de se construire une pensée, de mettre une logique dans nos idées, de les organiser, de mettre en ordre nos engagements pour éviter autant que possible les contradictions et les tiraillements qui nous mettent mal à l’aise. De même que la transparence totale est impossible, nous ne pourrons pas davantage parvenir à une parfaite unité de notre personne. L’essentiel cependant est que nous nous sentions bien dans nos choix et dans la prise en compte de nos vies. C’est ce qui manque cruellement à nombre de nos contemporains qui renoncent à cet effort de mise en cohérence.
En l’absence d’une ligne de vie bien déterminée, le danger est alors qu’ils se laissent influencer par les points de vue de ceux qui les entourent sans distance critique. Le risque pour eux est qu’ils adhérent à la parole du dernier qui s’exprime ou bien à celui qui développe le plus de conviction, qui parle le plus fort. Sans une unité de pensée, on devient incapable de se situer humainement dans un monde dont on n’a pas choisi les règles. Celui qui renonce à l’effort du passage par le courant froid et qui ne va pas jusqu’à la construction d’une idéologie personnelle se laisse mener par ses émotions, ses envies passagères ; il est facilement influençable et celui qui saura jouer avec ses sensibilités pourra mener à sa guise ceux qui ne savent pas où aller.
Redisons-le, on reproche souvent à l’idéologie d’être un cadre de pensée fermé qui nous fait entrer dans un tissu d’évidences et nous empêche de penser par nous-mêmes. Le danger est réel parce que, même si nous avons la prétention de construire notre idéologie dans l’indépendance en évitant les influences, les idéologies se regroupent globalement par familles et, dans notre effort de cohérence, nous entrons forcément dans l’une d’elles. Nous sommes en règle générale pris dans des solidarités, que celles-ci nous soient imposées par nos conditions de vie ou que ce soit nous qui les ayons choisies ; des manières de penser y sont associées. L’enjeu est de se reconnaître consciemment partie prenante d’une famille de pensée sans en devenir esclave. Outre le fait que le pire est de renoncer à unifier son approche du réel, l’autre danger est de se laisser aller à penser comme tout le monde en se conformant à l’idéologie dominante, sachant que l’idéologie dominante est celle de la classe dominante, des puissants, qu’il s’agisse de ceux qui ont l’argent, le pouvoir politique ou religieux, les membres d’un parti quand il est assez fort pour s’imposer, les cellules familiales…
Parvenir à une pensée cohérente est un des grands enjeux de l’individualisation. C’est ce que nous entendons ici par idéologie en essayant de dépasser les définitions simplistes qui arrangent bien les pouvoirs en place qui ont toujours préféré avoir sous leurs ordres des gens qui ne réfléchissent pas trop…
Le problème du temps et de l’espace
Nous allons clôturer ce chapitre qui veut éclaircir certaines de nos approches du réel dans le courant froid en l’illustrant par un exemple qui en montrera leur pertinence comme aussi leurs limites, celui de la question de l’espace et du temps. Nous avons essayé de distinguer ce qui est du domaine de l’esprit et ce qui est de celui de la matière. Or la frontière est parfois fragile entre les deux. Outre que des idées, quand elles se structurent, ont la capacité de passer dans le réel matériel, il y a des notions que l’on ne sait pas trop de quel côté ranger. C’est le cas de celles du temps et de l’espace. Kant les place résolument du côté des idées et des conditions a prioride la conscience et de la connaissance. Le réel, selon lui, ne nous apparaît que par l’intermédiaire de ces données a priori qui sont comme les lunettes à travers lesquelles nous accédons au monde. Le temps comme l’espace ne seraient donc pas des propriétés du réel mais des présupposés que nous projetons sur les choses dans notre effort de compréhension et qui font donc partie des structures de notre pensée. Il faut un être conscient pour mesurer la durée, opération qui suppose la détermination d’une période à calculer entre un avant et un après. Sans horloge et sans la mémoire de quelqu’un qui prend conscience d’un intervalle entre deux moments, il n’y a pas de perception du temps.
Il en est de même pour l’espace dont la mesure suppose quelqu’un capable de calculer la distance séparant deux points ou deux ensembles. Grâce à notre perception de l’espace, nous parvenons à nous situer dans notre monde et à y poser nos marques. Cette approche demande un calcul ou plus largement une évaluation qui requiert un cerveau humain ou animal, une mémoire en particulier mais aussi une intention. Il semble que les notions d’espace et de temps n’ont pas de sens s’il n’y a pas de perception de leur réalité par un être conscient.
Cette théorie, dont je ne parviens pas à me détacher, est contredite par les sciences qui, depuis Einstein, placent le temps et l’espace du côté du réel matériel. Si on l’en croit, selon la vitesse, le temps s’accélère ou ralentit, l’espace n’est pas une donnée a priori de la conscience puisqu’il se déforme… Nous aurions besoin que des scientifiques nous expliquent tout cela d’une manière compréhensible pour nos faibles capacités imaginatives ! À moins qu’il n’y ait rien à comprendre et qu’il faille se contenter d’admettre des réalités qui restent inimaginables pour nous. Il y a bien d’autres résultats de la science qui dépassent à ce point notre logique habituelle (et même celle d’Einstein !) que nous éprouvons une grande difficulté à les penser. Sans doute que pour penser les trous noirs par exemple, il nous faudrait un imaginaire qui nous fait encore défaut. Cette remarque nous introduit dans l’étape suivante.
2. Le courant chaud
Nous nous sommes efforcés jusqu’à présent de rester dans le courant froid de l’analyse. Avec le courant chaud l’approche change du tout au tout. Rappelons que, pour l’instant, notre démarche reste dans le domaine d’un accès au réel animé par la volonté d’agir sur lui. Le courant chaud déborde un tel présupposé et notre analyse de ce domaine sera plus brève pour l’instant parce qu’elle s’élargira dans le chapitre suivant. Pour en rester dans l’immédiat dans le registre de l’efficacité, il faut bien reconnaître que le courant froid ne suffit pas, le complément du courant chaud se révèle indispensable aussi bien pour penser que pour agir.
L’envie de bouger
La froideur de l’analyse ne nous apporte pas assez de certitudes et, même dans le cas contraire, ce n’est pas parce que nous avons une compréhension claire de la réalité, que nous devenons capables d’élaborer des projets réalistes. Le souci de répondre à nos besoins ne suffit pas toujours, en particulier quand le rapport de force ne joue pas en notre faveur et ce même si nous avons mis la majorité des chances de notre côté… sans compter qu’il n’est pas certain que nous trouvions les ressources nécessaires en nous pour nous engager efficacement dans une action réaliste. Comprendre est une chose, s’investir pour réaliser des projets en est une autre. Le courant chaud complète notre compréhension par l’affectif, rajoute l’élan nécessaire, nous donne les motivations que nous ne trouvons pas dans l’analyse pure.
L’envie de bouger est essentielle dans le domaine de l’action et elle vient souvent du manque : quand nos besoins matériels ne sont pas satisfaits, quand notre ignorance nous fait souffrir, quand nous sommes gênés par notre manque d’intégration, quand la misère environnante nous bouscule… nous envisageons plus facilement un investissement pour que des changements interviennent. D’autres raisons positives viennent en complément de nos manques : si nous faisons partie d’un groupe qui nous motive, si nous sommes tentés par un changement de situation ou par une amélioration de nos conditions de vie, si nous sommes habités par des rêves, si nous sommes amoureux, si notre empathie pour notre entourage nous pousse à aider…
Quand ces raisons, positives ou négatives, s’harmonisent nous sentons monter en nous le dynamisme nécessaire pour bouger, nous passons ainsi du courant froid au courant chaud. Sans courant froid, le risque est grand de se dépenser en pure perte et de s’engager dans des actions aléatoires en fonction de lubies passagères. À l’inverse, une fois les cadres posés, l’envie d’agir doit prendre toute sa dimension si l’on veut que la foi, guidée par une approche intelligente personnelle et collective, aboutisse à un changement effectif.
Le courant chaud a donc plusieurs visages : il s’origine souvent dans la souffrance du manque mais suppose aussi l’empathie, l’amour, le rêve, la jalousie, l’orgueil, le mimétisme, la colère, la foi, l’espérance… l’ensemble des passions qui nous animent et invitent à bouger.
Les utopies
Une fois les bases du courant froid établies, le courant chaud peut intervenir. D’un côté il est habité par les souffrances, les besoins et les envies qui surgissent devant l’analyse de nos situations et de l’autre il est attiré par nos rêves d’absolu, les utopies qui ne trouvent pas à se réaliser mais qui donnent un sens à nos attentes et maintiennent la tension entre les limites de nos situations et les espoirs absolus qu’elles contiennent : volonté de paix, d’amour, de fraternité, d’une liberté qui soit disparition de tout ce qui nous enferme… tous ces souhaits que nous savons irréalisables dans leur perfection mais qui servent d’horizon à nos existences.
On peut vivre à la limite sans ces perspectives à long terme qui nous invitent à croire en un avenir meilleur. Beaucoup de gens se contentent d’une existence plate au jour le jour, en évitant de se projeter, par peur sans doute de l’avenir. Par contre la notion d’horizon donne du relief à l’existence. C’est un peu le phénomène qui a été mis en œuvre dans la peinture à partir de la découverte du point de fuite, au XVè siècle,si l’on excepte quelques précurseurs. Les représentations picturales qui apparaissaient plutôt plates jusque-là prennent du relief en ressemblant davantage à ce que notre œil perçoit. Les éléments du tableau s’organisent autour de lignes qui permettent de mieux comprendre leur place les unes par rapport aux autres.
Il en est de même avec l’utopie. C’est grâce à elle que les moindres épisodes de notre vie prennent sens, elle motive nos engagements qui se comprennent mieux puisque nos projets particuliers prennent place dans un ensemble plus large qui leur donne du relief. Les utopies que nous avons dessinent des lignes de forces à partir desquelles nous savons pourquoi nous vivons, c’est sur ces lignes que nous plaçons nos projets. Nous savons que pour nous la paix, l’amour, le partage, la solidarité… servent de référence à tout ce que nous faisons et espérons. Ils constituent une sorte de colonne vertébrale autour de laquelle s’organise tout ce qui compte dans notre existence.
On pense généralement que les utopies sont obligatoirement ce qui nous attire vers l’avant ce qui, il est vrai, n’est plus aussi porteur de nos jours où l’on cherche surtout à vivre le présent en plénitude. En poursuivant la métaphore picturale, on peut reconnaître qu’il y a une autre forme de profondeur possible dans un tableau. Le point de fuite qui nous renvoie vers l’horizon est l’une d’elle mais la platitude des autres formes de représentation n’est qu’une impression dans la mesure où elle nous invite à d’autres profondeurs. L’icône en est le plus bel exemple. Il n’y a pas de véritable perspective dans ce genre de représentation ou souvent c’est une perspective inversée qui nous attire vers elle. Les scènes nous invitent à entrer en communion avec les épisodes qu’elles montrent, les personnages semblent s’adresser à nous : ils nous appellent à méditer et à dépasser ce qui n’est pas une simple peinture puisque c’est une prière. Tout prend sens dans l’icône. Elle ne nous invite pas simplement à admirer sa beauté, elle voudrait nous faire entrer dans la dimension spirituelle qu’elle représente.
Lire une icône consiste à naviguer parmi les sens qu’elle porte : couleur, taille des personnages, attitudes, expression des visages… le moindre élément est une incitation à dépasser l’immédiateté des perceptions.
D’une manière semblable, le mouvement de l’utopie ne se limite pas à un déplacement dans le temps, il peut comporter aussi un encouragement à découvrir la profondeur de ce que l’aujourd’hui nous propose. Elle nous invite à quitter la monotonie de l’existence en nous faisant percevoir, au-delà des évidences, la richesse d’un instant habité par une dimension spirituelle qui en fait sa grandeur, à condition que nous acceptions d’y entrer résolument.
Pour lutter contre la banalité nous avons donc à notre disposition deux aiguillons : celui du manque qui nous fait souffrir et empêche que nous nous satisfassions de la routine et celui de l’utopie qui nous invite soit à prendre les moyens de mettre en place une vie meilleure soit à nous ouvrir à une possible intériorité nous guidant vers un ailleurs qui est aussi un aujourd’hui. Si l’un de ces extrêmes disparaît, c’est-à-dire si nous devenons insensibles en nous contentant de notre petite existence, ou bien si nous nous interdisons de laisser une place à l’idéal dans nos vies, la tension disparaît de notre quotidien, nous devenons semblables au petit homme que Nietzsche décrit dans sa condamnation du nihilisme : un petit plaisir le matin, un petit plaisir le soir et surtout la santé…
C’est au contraire dans la tension entre les extrêmes que s’organise le courant chaud. Le refus de l’inachevé, conjugué à l’horizon inaccessible du bien absolu ou de la présence du divin, nous donne le dynamisme nécessaire pour oser des projets, s’investir dans des modèles, croire que des avancées sont possibles, rejoindre ceux qui, comme nous, pensent qu’un autre mode de vie est à notre portée. Si donc le courant chaud anime notre besoin d’agir, il relance réciproquement notre désir d’y voir clair au moyen du courant froid afin que nos entreprises ne se perdent pas dans les sables. L’utopie fait naître en nous le regard de détective qui cherche à découvrir, dans la quotidienneté de nos existences, les promesses qu’elles contiennent et qui nous permettent de croire en la possibilité de changements réalistes dans un monde ouvert sur un ailleurs qui pointe déjà.
Les « figures exodales »
De plus, c’est dans cette tension que prennent sens les réalisations parcellaires et transitoires que j’ai appelées « figures exodales » après Ernst Bloch. Il est difficile de donner du sens à des réussites ponctuelles quand elles ne semblent avoir aucun avenir. Elles passent pour des satisfactions passagères dont il faut bien se contenter au vu de notre condition humaine ou bien pour des illusions dont il faut se garder. On ne joue pas sa vie sur des joies éphémères ni sur des exploits sans lendemain.
Si elles sont prises dans la dynamique de l’utopie, les figures exodales, même si elles sont passagères, apparaîtront au contraire comme des anticipations de la perfection attendue. Il y a des moments où nous touchons ce que nous espérons, où, comme dans l’icône, la profondeur du monde vient à notre rencontre. Ce ne sont bien sûr que des expériences temporaires qui s’effacent aussi rapidement qu’elles sont apparues mais il est plus facile d’accepter leur disparition rapide si on les considère comme des promesses et même des débuts de réalisation de ce que nous attendons et qui, grâce à elles, n’apparaissent pas totalement irréalistes. La structure que nous venons de développer est calquée sur l’expérience religieuse dans sa dimension de confiance dans l’avenir, les extases sont l’autre nom des figures exodales mais elle peut aussi s’appliquer en dehors et soutenir l’espérance dans d’autres contextes. L’espérance est à ce prix.
Redisons-le : le rêve ne suffit pas. Le lien avec le courant froid reste indispensable tout au long du processus si l’on veut éviter les fausses pistes et entreprendre des actions réalistes. Se laisser emporter par des émotions n’est jamais, à elle seule, une manière d’être efficace. D’un autre côté, rien de bon ne s’est fait sans passion et même l’effort d’analyser froidement les situations ne tiendra pas longtemps dans la durée s’il n’est pas soutenu par la confiance que donne l’espérance. Mais nous n’avons pas encore tout dit des manières de rejoindre le réel : le courant chaud déborde la recherche d’efficacité et prend toute sa dimension dans les approches gratuites du réel.
C. Des approches gratuites du réel
Nous avons reconnu jusqu’à présent que les approches du réel que nous avons évoquées étaient portées par une volonté de transformation ou d’assimilation des choses. Rien de gratuit jusque-là. La question est maintenant de savoir s’il existe des manières d’entrer en rapport avec le réel qui ignorent le souci d’efficacité sans en nier l’importance. Peut-on passer de l’action à la contemplation ?
1. L’exemple de la religion
Les mots qui viennent naturellement pour évoquer la gratuité de certaines démarches sont proches du vocabulaire religieux : contemplation, communion, extase… Il est vrai que, dans la ligne de la parole de Jésus, le christianisme propose d’avancer dans la direction du gratuit dans nos rapports avec Dieu, le réel par excellence.
À l’inverse, les religions traditionnelles proposent un rapport d’échange avec la divinité, bien loin de l’idée de gratuité. Leurs croyants s’adressent aux divinités en disant : « je te prie, je te demande, je te fais des offrandes, je fais des sacrifices et j’attends en retour que tu me donnes satisfaction en réponse à mes demandes ». Dieu est présenté comme celui qui devrait se sentir contraint, par la ferveur de ma prière et de mes pratiques, à accéder à mes attentes sous peine que sa réalité même, ou au moins son intérêt, soient mis en question. De telles religions prétendent généralement donner à l’homme un savoir suffisant pour lui permettre d’avoir accès aux divinités et d’utiliser les moyens susceptibles de les faire plier conformément à ses vœux. La manière de se comporter envers les dieux est la même que celle que nous avons décrite dans nos relations envers le réel : entièrement tournée vers l’efficacité.
Jésus, dans les évangiles, enclenche une toute autre logique qui reste malheureusement encore étrangère à beaucoup de croyants. Il nous aide à sortir des démarches religieuses fortement marquées par la superstition. Aussi, le christianisme, quand il devient une religion plus élaborée, invite-t-il à dépasser les pratiques magiques pour se tourner vers la louange, pour passer de la prière de demande à l’oraison, pour faire silence devant Dieu, pour abandonner l’idée que l’on peut comprendre Dieu et le manipuler, pour appréhender pleinement la distance qui nous sépare de lui et accepter son mystère… Peut-on adopter un comportement semblable dans nos approches de la nature et plus largement devant le réel dans son ensemble ? Déjà, la sensibilité écologique nous aide à cesser de regarder la nature comme un réservoir inépuisable de matières premières dans lequel nous pourrions puiser sans nous soucier des conséquences. Mais ce dont il s’agit pour l’instant va encore plus loin : il ne s’agit plus simplement de gestion saine. La question est de savoir s’il y a un intérêt à regarder simplement le réel sans songer à avoir prise sur lui.
2. Sentiment océanique
Le rapport à la nature peut-il donc prendre la forme de la contemplation sans but particulier ? Celui qui se promène pour jouir de la beauté, se laisse prendre par le calme de ce qui l’entoure et par son harmonie, parvient parfois jusqu’au bord de l’extase. L’expression qui est utilisée par certains pour qualifier cet état est celle de « sentiment océanique ». Elle vient de Romain Rolland et a été utilisée par Sigmund Freud avant d’être reprise par Michel Onfray. Il s’agit de comparer l’expérience que nous avons décrite précédemment avec celle d’une autre sorte d’extase qui serait dépouillée soigneusement de tout ce contenu religieux qu’Onfray, lui, exècre ! Au cours de ces moments particulièrement forts, la personne éprouve la sensation d’entrer en communion avec les choses, avec la nature, de ne plus faire qu’un avec l’univers, d’être une partie d’un tout qui le dépasse. Comme si nous plongions avec délice dans un océan qui nous accueille en son sein, nous faisons l’expérience d’une sorte de dispersion de nous-mêmes qui nous plongerait dans la nature comme on rejoindrait une mère, elle qui nous donne la vie et dont nous restons dépendants.
L’expérience d’une telle plénitude n’est pas sans rappeler ce que nous disions des figures exodales sauf qu’en l’occurrence, il s’agit moins de l’anticipation d’une plénitude à venir que de la concrétisation sensible d’une conviction qui sans cela resterait intellectuelle : nous savons que nous faisons partie de la nature et que c’est d’elle que nous tenons la vie mais c’est autre chose que de le réaliser concrètement. L’expérience ne nous tourne pas vers un avenir hypothétique pas plus que vers une profondeur qui nous dépasserait mais nous permet de goûter affectivement à une réalité présente.
Nous avons déjà employé le terme d’extase et, dans ces instants privilégiés, nous sommes proches effectivement de ce que l’on entend par ce mot utilisé surtout dans le langage religieux. Son sens étymologique évoque la sortie de soi et renvoie à diverses expériences qui produisent en nous cette sensation. Ainsi, se laisser prendre par certaines musiques provoque en nous un effet similaire. Portés par elle, nous sommes comme dans un bain, nous abandonnons nos repères au point de perdre la notion du temps ; nous ne nous possédons plus… La musique rejoint nos couches les plus profondes, elle fait vibrer des traces enfouies de notre sensibilité, inconscientes en grande partie et nous émeut sans que nous en comprenions trop la raison. Elle ne raconte pas obligatoirement une histoire particulière mais, quand elle est bonne, ses volutes nous entraînent et nous font entrer dans le sentiment océanique que nous évoquions.
Un poème peut produire en nous un plaisir semblable par le rythme des mots, le balancement des phrases, une autre espèce de musique qui nous enchante auquel s’ajoute le sens qu’il porte et qui fait vibrer au plus profond certains aspects de notre mémoire, des aspirations, des attentes refoulées, des espoirs que nous portons et qui ont du mal à émerger dans notre conscience par d’autres moyens d’expression.
Il arrive que nous baignions pareillement dans d’autres formes de beauté : par le biais d’une expérience religieuse, au sein d’une foule unanime qui prie, qui revendique, qui fait la fête… Nous avons l’impression que les barrières qui enserrent notre personne s’estompent et que nous vivons quelque chose d’un idéal, d’une fusion avec la nature, d’une proximité avec d’autres qui va plus loin que nos pratiques quotidiennes… Nous sommes transportés au-delà de nos cloisonnements habituels en imagination au sens où il ne s’agit pas d’une approche seulement rationnelle puisqu’elle nous prend tout entier, dans une sorte de fusion de tout notre être et une communion avec ce qui nous entoure : unité personnelle distendue et union avec le monde.
La gratuité est caractéristique de ce genre d’expérience puisque notre rapport au réel se fait par immersion, par sympathie, sans qu’il y ait une volonté de modifier quoi que ce soit dans notre entourage. Nous laissons le réel venir à nous et nous allons vers lui dans le respect absolu de ce qu’il est. Spectacle de montagne, musique envoûtante, beauté d’un texte, nous allons vers eux ou nous le laissons venir jusqu’à nous en acceptant simplement de les mettre en phase avec la part inconsciente de nous-mêmes. Nous sommes la plupart du temps désemparés s’il faut en rendre compte, les mots nous manquent. L’utopie dans ses deux formes n’est plus un rêve inaccessible puisque nous parvenons à la toucher lors de ces expériences bouleversantes bien qu’elle reprenne vite sa distance.
Il arrive que nous partagions ces moments forts dans la communion des personnes mais il est difficile d’exprimer ce qu’ils contiennent sauf à se lancer dans des modes d’expression qui touchent eux aussi à l’imaginaire comme la poésie, la musique, le chant… Jean de la Croix est l’exemple de quelqu’un qui passe par le poème pour partager ses expériences mystiques dans leur premier jaillissement. Il n’en reste pas là puisqu’il fait ensuite des analyses fouillées de ses poèmes pour en rendre raison sans que cet effort rationnel supprime l’intérêt de la première expression poétique qui ouvre déjà à une communion avec lui si, personnellement, nous en avons vécu une ébauche ce qui est le cas de la plupart des croyants. Il ne cherche pas à expliquer d’abord mais à permettre, par ses mots, que des expériences communes à beaucoup trouvent un espace pour se reconnaître. Même si nous sommes bien loin de l’absolu de ce qu’ils évoquent, la méditation de ses poèmes nous fait sentir que nous ne sommes pas étrangers à ce dont ils témoignent, même si, pour ce qui nous concerne, il ne s’agit que de bribes et de petits éclairs isolés que nous sommes incapables de vivre dans la durée.
Cependant, la profondeur des poèmes de saint Jean de la Croix est inaccessible à ceux qui ne sont pas passés par la foi, au mieux, ses textes seront pris pour ce qu’ils semblent être à la première lecture : des chants d’amour.
Les paraboles évangéliques utilisent le même chemin. Délaissant les enseignements structurés que Jésus semble avoir utilisés cependant, bien que nous n’ayons que peu d’échos de leurs contenus dans les Écritures, elles préfèrent nous faire entrer dans la Bonne Nouvelle par le quotidien avant d’en dévoiler le contenu caché. Ainsi, une fois que nous nous sommes reconnus dans des expériences communes, nous sommes invités à poursuivre jusqu’à des significations plus profondes. C’est la méthode habituelle de Jésus : rejoindre l’autre dans ses préoccupations immédiates avant de le faire communier à des réalités plus spirituelles. C’est le cas avec la Samaritaine avec la série : soif, eau, eau vive, vie éternelle, problèmes affectifs, amour de Jésus… L’entrée en sympathie ouvre progressivement à un échange sur l’essentiel. Un discours sur l’eau vive ou sur Jésus Messie n’aurait eu aucune chance d’aboutir s’il n’y avait pas eu ces préliminaires.
Précisons pour conclure que l’expérience religieuse n’est que l’un des aspects de nos tentatives de communion avec le réel, même chez ceux pour qui elle a beaucoup de sens. Nous pouvons y parvenir par bien d’autres chemins et c’est ce que nous allons développer maintenant.
3. L’intuition
La perception immédiate de notre rapport au réel évoque ce que nous entendons généralement par intuition. Nous avons peut-être donné l’impression dans ce qui précède qu’il s’agirait d’un phénomène spontané qui fondrait sur nous sans que nous l’ayons recherché. L’expérience de cette entrée en communion avec ce qui nous entoure n’est cependant pas toujours directement réalisable. Une approche appliquée est souvent nécessaire pour goûter pleinement l’aventure totalisante de la sortie de soi qui nous ouvre à une totalité envoûtante. Le contact intime avec le réel ne vient pas au début mais à la fin d’un processus exigeant qu’il présuppose. Ainsi la sensation de plénitude n’est pas la même quand elle est produite par un paysage que l’on découvre au détour d’une route et lorsqu’elle vient après une longue approche de marche dans la montagne. La fatigue, l’attente, l’espoir, le lien avec le passé font de la découverte d’edelweiss dans un creux de rocher une expérience inoubliable qui n’a rien de commun avec le regard que l’on porte sur quelques fleurs dans un pot.
Bergson
Pour approfondir ce concept, nous allons nous référer au philosophe Henri Bergson qui a développé l’analyse de ce qu’on appelle communément l’intuition. Il ne s’agit pas dans ses réflexions de la compréhension immédiate, que l’on prête aux femmes qui communieraient naturellement à la profondeur des choses sans effort particulier. L’intuition est selon lui le contact intime avec les choses auquel on ne parvient qu’après bien des efforts et des apprentissages. L’intuition est dite immédiate quand on y parvient après avoir éliminé la majorité des médiations habituelles, les précompréhensions, les a priori, les approches simplistes qui font écran à notre contact direct et plénier avec les choses. Il s’agit de diversifier nos sensations en éliminant le bruit environnant qui fait écran et nous pousse à croire à l’inutilité de l’effort pourtant nécessaire si l’on cherche à atteindre la réalité dans toute sa richesse.
La démarche n’a rien d’abstrait. Prenons l’exemple de la musique. Ils sont nombreux, et heureusement, ceux qui sont sensibles à ses harmonies sans en rien connaître. Mais l’entrée en communion avec un morceau est incomparablement plus riche chez celui qui en perçoit toutes les nuances. Je me souviens avoir écouté une symphonie en compagnie d’un ami qui me faisait suivre les notes sur une partition d’orchestre. Au fur et à mesure, en passant d’une ligne à l’autre, il me rendait attentif à tel ou tel instrument et j’accédais grâce à lui à des richesses harmoniques que je n’aurais pas su percevoir seul. Les retransmissions télévisées par les mouvements de caméra mettent de même en lumière successivement certains instruments et nous rendent capables ainsi de les extraire de ce qui, sinon, risquerait de s’apparenter à un magma sonore. J’espère que les musicologues ne sont pas seulement critiques et qu’ils goûtent pleinement ce qu’ils écoutent, ils perçoivent en tout cas une foule de subtilités que nous ne saisissons qu’avec peine et j’envie la richesse de leur communion avec la musique, fruit d’un long apprentissage.
Bergson appelle donc intuition cette entrée en phase avec le mouvement du réel à laquelle nous parvenons grâce à l’affinement de nos sens, quand nous mettons de l’ordre dans nos sensations pour entendre et voir ce que nous ne percevons pas tout de suite. C’est ainsi que nous entrons le mieux possible, sans médiation, en contact avec le réel en « collant » au plus près à ce qu’il nous offre.
Il n’y a pas que par la musique qui est de plus une production humaine que nous vivons cette intuition, le goût s’éduque lui aussi quand le but recherché lors d’un repas dépasse le souci de se nourrir. Il y a plusieurs manières de manger en affinant son palais de telle sorte que l’on parvienne à saisir l’ensemble des subtilités d’un plat. Ainsi, la délicatesse des nourritures et des boissons japonaises ne s’apprécie qu’une fois que l’on a appris à dépasser la sensation de fadeur que, nous occidentaux, éprouvons au premier abord et il en est de même de toutes les cuisines qui peuvent nous choquer de prime abord par leur force ou leur subtilité.
Apprécier le vin suppose également un apprentissage. Rien de plus déprimant que de partager une bonne bouteille en compagnie de gens qui n’ont pas l’habitude de reconnaître ce qui est bon et qui boivent pour se désaltérer ou pour s’enivrer ! Et réciproquement on est un peu honteux quand on déguste un bon vin avec des spécialistes capables de disserter à l’infini sur les qualités d’un grand cru alors que nous nous contentons de le trouver très bon… L’intuition, le rapport immédiat aux choses suppose donc un long apprentissage et n’est en aucun cas spontané sauf peut-être pour quelques privilégiés.
Bergson nous invite dans tous les cas à profiter de la vie au plus près de la réalité et cela peut passer simplement par la dégustation d’une orange si l’on prend le temps d’en apprécier le goût quand les quartiers éclatent dans la bouche et que le liquide sucré coule dans notre gorge… S’arrêter pour tirer d’une expérience même banale le maximum de sensations, voilà ce qu’il appelle l’intuition et cela s’apprend…
Résonnance
Un philosophe, Harmut Rosa, vient de reprendre le thème développé par Bergson en utilisant le concept de « résonnance ». Ils se rejoignent : comment prendre un contact véritable avec le monde ? Nous sommes anesthésiés par la banalité du quotidien, pris dans des habitudes qui conditionnent notre rapport au réel alors, qu’au prix de quelques pauses, il nous en faudrait bien peu pour goûter vraiment ce qu’il contient d’expériences uniques. Deux cordes d’instruments accordées ensemble vibrent toutes les deux quand l’une d’elles est pincée. Il en est de même pour nous si nous sommes capables de nous mettre en accord avec le monde, de sentir les choses, de nous mettre en sympathie avec ce qui nous entoure, de goûter l’harmonie et la paix de la Création.
L’entrée en résonnance dont il parle suppose elle aussi un effort, une attention : il s’agit de croire que la démarche n’est pas vaine et faire effort pour la mener à bien. Armés de cette foi, nous deviendrons capables de dire un oui sacré au monde, de vivre le présent pleinement en mettant de côté les regrets qui nous habitent comme les rêves stériles. Le but ultime est d’être ici et maintenant en paix avec le monde et avec nous-mêmes.
Entrer en harmonie avec le réel est donc possible au prix d’une certaine ascèse mais il est vrai que ce n’est pas une tendance naturelle chez l’homme qui, bien souvent, considère cette démarche comme une perte de temps et qui limite ses ambitions à comprendre pour agir, transformer, utiliser à son profit ce qui se présente à lui. Il en vient même à casser ce qu’il touche parce qu’il ne tient pas compte de ce qui lui échappe, préférant se fier à ce qu’il croit maitriser. Les temps de contemplation se limitent au mieux à quelques moments de détente arrachés péniblement aux cadences qu’il s’impose ou auxquelles il est contraint même au cours de ses vacances. C’est une piste pourtant à ne pas oublier parce que nous avons besoin de ces temps de gratuité dans un monde où, de plus en plus, tout s’achète et tout se vend, y compris les temps libres et où il est difficile de prendre le temps de vivre.
Mais nous allons poursuivre en changeant une fois de plus de point de vue avec une nouvelle évocation de Lacan.
D. L’approche de Lacan
Nous avons eu à cœur jusqu’à présent de ne pas centrer notre recherche sur une approche particulière et de diversifier au contraire nos entrées. Nous complétons notre parcours en abordant à nouveau les recherches de Lacan qui se veut disciple et continuateur de Freud. Il n’est pas totalement étranger à ce que nous avons dit jusqu’à présent. Malgré les angles différents qu’il prend, nous retrouvons chez lui des attentes communes, des chemins que nous avons déjà explorés. Sa pensée est très complexe, parfois inutilement, me semble-t-il… Nous essayerons d’en extraire quelques éléments pour étoffer notre propos. Cela fait plusieurs années que je travaille sur ses écrits et je suis sûr de ne pas en avoir assimilé grand’ chose ! Je ne vous partage que ce que j’ai saisi, sans être certain de l’avoir bien compris mais parce que c’est ce qui m’a aidé à penser.
1. Le nœud borroméen
Il aime bien les schémas et reprend celui appelé « nœud borroméen », en souvenir de saint Charles Borromée et de la sainte Trinité… En mathématiques un nœud borroméen est constitué de trois cercles qui sont liés de manière à former un entrelacs brunnien d’Hermann Brunn (1892), ce qui signifie que briser l’un quelconque des trois cercles libère les deux autres.
En outre, les trois cercles ne peuvent exister ensemble qu’à condition de se déformer mutuellement, ce qui renforce l’idée de leur dépendance réciproque. Le schéma se veut clairement une évocation de la Trinité à la fois une et diverse. Lacan le reprend avec une autre interprétation : il y place le R du réel, le S du symbolique et le I de l’imaginaire. Nous allons prendre le temps d’examiner chacun d’entre eux.
Lacan utilise cet entrelacs de trois cercles comme symbole de ce que les trois éléments de la connaissance : réel, symbolique et imaginaire tiennent ensemble et du fait que nous participons de leur union d’une manière qui nous constitue. Si l’un des cercles est brisé, l’équilibre de la personne se rompt, ce qui entraîne de graves dérives psychologiques. Celui qui refuse le réel ou qui le confond avec ce qu’il en pense aura du mal à se situer dans le monde et celui qui ne met pas en œuvre son imaginaire se condamne à l’inaction en se repliant sur lui-même. Les trois cercles sont intimement liés et interagissent en permanence, nous avons dit qu’ils se déformaient mutuellement. Impossible de penser ou d’agir en mettant de côté l’un ou l’autre.
La deuxième remarque qui vient corroborer ce que nous avons évoqué jusque-là est que le réel résiste à notre approche au point que nous ne pouvons pas y accéder directement si nous ne nous voulons pas en rester à la contemplation mais interagir avec lui. Impossible de l’aborder sans passer par la médiation du symbolique et de l’imaginaire, l’intuition n’étant qu’un mode particulier de relation utilisant symbolique et imaginaire d’une manière spécifique. Les trois éléments s’appellent et se conditionnent mutuellement.
Nous avons vu que Kant nous déniait lui aussi la capacité de saisir le réel directement qui reste « la chose en soi » ; il détaille cette approche dans la Critique de la raison pure. Nous ne l’atteignons que par l’intermédiaire des données a prioride notre conscience que sont le temps et l’espace. Il rajoutera dans la Critique de la raison pratiqueque c’est en affrontant le réel par l’action que nous faisons l’expérience de ce qu’il est vraiment parce que nous nous heurtons alors à sa résistance, ce qui n’est pas le cas tant que nous évoluons dans le domaine de la raison pure.
Une troisième remarque semble nécessaire : aux trois cercles, il faudrait en ajouter un quatrième, celui de la personne qui parle. L’image du nœud borroméen pourrait nous amener à croire que les relations sont automatiques alors qu’il s’agit toujours d’un fonctionnement qui s’origine dans l’effort d’une approche singulière. C’est à partir d’une personne unique, dans une recherche particulière, en fonction d’un projet, que ces interactions prennent corps. Il n’y a rien d’abstrait ni d’automatique. Le schéma, s’il prend l’allure d’une généralité, s’effectue nécessairement depuis un point de vue particulier qui le colore et en fait une démarche unique à chaque fois. On objectera que nous ne sommes pas des individus isolés, que, du fait de nos appartenances sociales, nous faisons partie de familles qui nous conduisent à des comportements relativement semblables par rapport au réel mais cela n’empêche pas la particularité de nos approches personnelles.
Voyons comment faire servir les théories de Lacan à nos recherches propres. Nous n’avons fait jusqu’à présent que les évoquer, nous allons maintenant poursuivre avec lui. Ses analyses vont nous aider dans ce qui va suivre : l’accès au réel qui passe par des médiations qui n’en rendent pas compte totalement amène à penser que subsistent des restes en permanence.
2. Nous approchons du réel mais un reste demeure
Nous avons rappelé que Kant parle de la « chose en soi » pour signifier que nous n’approchons pas immédiatement le réel, qu’il ne faut pas croire qu’il est « pour nous » : il « est en soi » et nous partons à sa conquête. Chez Lacan la conviction de base est semblable sauf que les médiations ne sont pas les mêmes : nous touchons le réel au moyen du symbolique, c’est-à-dire essentiellement par le biais du langage qui nous permet de reconstruire une partie de ce qui existe afin que nous puissions nous en saisir partiellement. Il y a aussi l’imaginaire que nous examinerons plus loin.
Dans ce à quoi nous avons accès dans le réel, nous ne prenons en compte que ce qui nous intéresse, ce qui nous séduit, ce dont nous avons besoin, ce que nous comprenons… en laissant de côté, plus ou moins volontairement, ce qu’il y a d’inessentiel de notre point de vue et nous échappe de ce fait.
Le phénomène est particulièrement évident quand il s’agit de nos rapports aux autres. L’amour, par exemple, se construit d’abord sur des illusions. Parce que nous entrons dans une relation en nous appuyant prioritairement sur les attirances réciproques que nous vivons, nous confondons ce que nous saisissons du réel avec ce qu’il est dans sa totalité et que nous ignorons. Quand l’amour commence par la passion, le coup de foudre de départ est aléatoire et les premières concordances sont fragiles. L’idéologie, dans un autre domaine, risque de nous amener de même sur des mauvaises pistes quand elle prétend être le reflet exact de la réalité.
Dans le meilleur des cas, aussi bien dans l’idéologie que dans l’amour, la résistance du réel nous obligera à changer notre positionnement vis-à-vis des premières évidences ou de l’être admiré qui refusera de se laisser enfermer dans ce qu’on attend de lui. La vie nous contraint habituellement à reconnaître l’insuffisance de nos premières analyses des situations concrètes. Le cheminement est alors sain. Dans le pire des cas, nous nous obstinerons dans nos approches, ce qui confine à la folie quand notre construction symbolique prend le pas sur les dénégations venant du réel. La démarche symbolique, que nous utilisons en permanence dans notre volonté d’apprivoiser le réel ou de le posséder, doit faire plier notre désir de domination quand la résistance est forte et apporte un démenti flagrant à nos manières de voir. Seule l’acceptation de cette frustration ouvre à un équilibre psychique satisfaisant : comme je ne suis pas tout puissant et pas davantage omniscient, j’avance avec la conscience de mes limites et dans le respect de ce qui m’échappe. Je voudrais donner à l’autre ce que je n’ai pas et je ne suis même pas sûr de ce qu’il désire.
Il en est de même d’autres approches affectives dans lesquelles nous entrons grâce à la dynamique de l’imaginaire : quand nous souhaitons changer nos habitudes, modifier notre environnement, nous lancer dans des aventures risquées… Le réel semble dans un premier temps se plier à nos attentes, répondre positivement à la manière dont nous cherchons à l’utiliser et il se rebelle pourtant quand le décalage avec lui se révèle avec force, quand il refuse de se laisser posséder et enfermer dans nos approches. Nos échecs sont là pour nous rappeler la distance qui demeure et nous inviter à changer nos manières de faire. L’autre n’est pas ce que je crois, y compris quand, dans un premier temps, il se laisse toucher partiellement par ce que je lui demande.
On peut donc dire que si nous acceptons ce genre de frustration en parvenant à garder un certain équilibre entre le réel, le symbolique et l’imaginaire, nous pouvons être considérés comme en bonne santé psychique, même s’il s’agit d’un équilibre fragile à conforter en permanence. C’est d’ailleurs le chemin pris par la psychanalyse pour définir la santé, si ce mot a un sens. Elle passe par la critique des situations de déséquilibre qu’elle aide parfois à corriger. Elle se donne comme but de guérir les dysfonctionnements quand ils font souffrir les personnes. Les plus graves se produisent lorsque l’un des trois cercles auxquels nous faisions allusion se rompt entraînant la dissociation de la personnalité.
Ainsi, celui qui perd le lien avec le réel, ce qui se passe dans l’autisme par exemple, voit sa personnalité toute entière perturbée aussi bien dans le domaine de l’imaginaire que dans celui de la compréhension du monde et du rapport aux autres. La perte de ce rapport est le plus grave dans les psychoses quand le malade se réfugie complètement dans un monde à part sans en avoir conscience et devient incapable de relations normales. Ses pensées tournent à vide et il n’est plus sensible aux résistances du réel. Les cas de névroses sont perturbants également bien que celui qui en est atteint ait conscience de la difficulté qu’il éprouve à se situer dans le monde. Par contre, il s’impose des pratiques pour calmer son angoisse ce qui lui complique énormément la vie.
Ce ne sont là que des évocations ; nous ne sommes pas là pour disserter sur les maladies psychiques mais certaines formes plus communes tout en étant moins graves, perturbent les personnes et leur entourage. Ainsi l’idéologue, quand il est persuadé que ses analyses et ses projections sur l’avenir correspondent totalement à ce qui existe, oublie que la réalité, parce qu’elle est changeante, finit par lui imposer un démenti en instaurant un décalage entre ce qu’il construit dans sa tête et tient pour pérenne et les situations concrètes. Les conséquences finissent par être graves, quand la personne est détentrice d’un pouvoir quelconque, tant dans la prise en compte de ce qui existe que des actions à mener pour intervenir sur des situations précises. Quand les logiques tournent à vide, elles perdent toute efficacité et l’enthousiasme de l’engagement ne suffit plus : la dynamique de l’imaginaire, si elle n’est plus étayée par le symbolique, débouche inéluctablement sur des impasses irréalistes ou sur la tyrannie. Le risque le plus fréquent est de finir dans le découragement quand elle s’épuise.
Ce désenchantement conduit parfois à certaines formes de dépressions résultant de ce déficit d’imaginaire, en liaison toujours avec une défaillance au niveau du pôle symbolique. Quand on a perdu ses repères, quand les structures se dissolvent et que les projets perdent de leur attrait, quand les utopies ne sont plus opérantes parce que le fait qu’elles sont inatteignables n’est plus compensé par l’envie de tendre vers elles, alors le pouvoir d’agir disparaît et il arrive même que la personnalité se défasse. Quand le lien entre réel, symbolique et imaginaire se fragilise, la personne perd ses contours et se désagrège d’une manière plus ou moins grave selon les cas.
Il ne s’agit pas toujours de maladies psychiques profondes mais de déséquilibres préoccupants s’ils ne sont pas corrigés. Ces cas nous intéressent quant à nous comme symptômes des dérives possibles, notre but restant de trouver les pistes à suivre pour un rapport au monde plus équilibré sachant que l’équilibre parfait n’existe pas. Nous reconnaissons que nous sommes fragiles et que la vigilance reste de rigueur dans tous les cas. Il faut au moins retenir que réel, symbolique et imaginaire se tiennent réciproquement et que la rupture ou la faiblesse de l’un des rapports a des conséquences dommageables, plus ou moins graves selon les cas.
3. Le réel reste le grand Autre
Ces exemples illustrent la conviction à garder à l’esprit que le réel, pourtant si proche, nous échappe en grande partie et nous amène à nous interroger sur le pourquoi de la persistance de cette distance. Ce n’est pas qu’il soit mystérieux ou hors de notre atteinte. Nous le touchons au contraire et nous en parlons couramment sans faire d’erreur. Il est à notre portée, nous baignons dedans et même nous en faisons partie. Il n’est pas cependant comme Dieu qui fait partie du réel lui aussi, dans lequel nous baignons également, de qui nous tenons la vie mais qui n’est pas en continuité avec nous. Dieu est aux cieux et avec lui il y a une solution de continuité parce que nous ne sommes pas de la même nature. Il est vraiment indicible en dehors de ce qu’il nous a révélé de lui, il garde donc son mystère en dehors de ses manifestations.
Ce n’est pas le cas du réel qui ne nous est pas étranger puisque nous participons de lui. Malgré tout, son fonctionnement échappe constamment à nos efforts de symbolisation et nous devons en permanence nous adapter à lui en fonction de ses mouvements et de nos attentes. Comme nous ne prenons de lui que ce que nous faisons parler parce que nous en avons besoin, le reste nous est étranger et nous devons faire notre deuil de notre rêve de toute puissance qui nous ferait croire que nous le possédons en totalité. Sous peine de psychose, il nous faut accepter les limites de notre connaissance qui nous obligent à nous contenter de nos approches parcellaires et temporaires.
Certes les sciences et les techniques nous donnent une assurance suffisante pour gérer le quotidien et même un peu plus. Les analyses que nous faisons nous ouvrent à des capacités d’agir sur le réel de manière à le domestiquer pour notre usage par le travail, les projets et les expériences que nous tentons mais, si nous l’admettons, nos échecs et les déchets que nous produisons mettent en lumière nos limites et nous contraignent à la retenue.
Le langage lui-même qui nous ouvre le chemin vers la symbolisation nous échappe en grande partie. C’est en lui que nous naissons à la conscience, il nous donne accès au réel et permet la communication mais c’est lui qui en est la source en amont de laquelle nous ne pouvons pas remonter. Nous parlons dans un monde déjà marqué par la parole, nous poursuivons des dialogues que d’autres ont entamé avant nous, nous sommes dans des structures sociales, familiales, culturelles, légales qui nous précèdent. Elles sont davantage transparentes que le réel au sens strict mais elles préexistent et demeurent en grande partie en dehors de notre prise, comme un Autre d’où nous venons.
Nos efforts de symbolisation en direction du réel passent par un arsenal de moyens qui nous permettent de nous en approcher et d’en retirer ce dont nous avons besoin laissant au passage la plus grande partie de ce qu’il est. C’est ce qui est illustré dans un autre courant de pensée, le néopositivisme : il compare l’effort de connaissance à un filet qui, lancé dans la mer, ramène à lui quelques poissons et des objets d’un certain volume en laissant passer entre ses mailles la majeure partie de ce qui existe. En fonction de nos besoins, nous construisons une connaissance à partir de ce que nous saisissons en espérant que nous ne laissons échapper rien d’essentiel.
4. L’imaginaire
Nous l’avons évoqué à plusieurs reprises, la dimension de l’imaginaire vient comme un complément indispensable aux approches théoriques. Le mot d’imaginaire peut gêner ; il est ambigu parce qu’il évoque communément l’irréel, ce qui n’est qu’illusions et qu’il faut donc éviter à tout prix pour ne pas dériver. Chez Lacan et plus généralement dans la philosophie, l’imaginaire est au contraire ce qui nous ouvre un contact immédiat avec le réel, non sans lien avec ce que nous avons dit de Bergson ou de Kant. Il est ce qui nous permet de dépasser la seule symbolisation pour nous aider à passer à l’acte, afin que nous nous investissions effectivement dans les projets que nous avons échafaudés.
L’imaginaire nous permet d’aimer, c’est-à-dire de passer de la pure compréhension à l’envie du partage, de l’échange, de construire à plusieurs un espace adapté à nos envies et nos besoins. Au-delà de la contemplation il nous donne l’enthousiasme nécessaire pour passer à l’action.
Il ne nous met pas à l’abri des illusions, il nous y prédisposerait plutôt ! Déjà que le symbolique ne nous évite pas les erreurs et les approximations, l’imaginaire nous amène à nous engager sans beaucoup de garanties face à des personnes ou des situations. Peut-être que si nous avions la pleine vision de ce que sont les autres et des difficultés qui nous attendent, ne ferions-nous pas le pas décisif qui nous pousse à quitter nos sécurités. Mais l’imaginaire est justement l’énergie qui nous permet d’avoir envie, de faire les sauts nécessaires, de nous lancer dans des aventures que nous n’oserions pas tenter si nous en restions à la seule raison.
La vie serait bien terne et l’immobilisme dominerait nos existences s’il n’était pas là. Il est foi, c’est-à-dire confiance en l’autre et en nos capacités qui dépassent sans nul doute la stricte analyse pour une plus grande efficacité. Il est espérance qu’il existe des issues et que la vie peut prendre sens, qu’elle peut être orientée dans une direction que l’on choisira. Les analyses nous renseignent sur ce qui existe et sur ce sur quoi il est possible de s’appuyer raisonnablement mais l’imaginaire nous aide à croire que du neuf peut surgir en rupture avec la logique qui ne s’intéresse qu’à la répétition du même. Et y croire permet souvent d’aller jusqu’à la réalisation, aide à faire passer dans le réel ce qui n’est d’abord que dans nos rêves.
5. La communication
Une dernière étape s’ouvre à nous qui projette un jour nouveau sur la triade lacanienne si on l’applique à la communication. Nous faisons tous l’expérience de l’échec de certaines démonstrations qui, malgré leur rigueur ne trouvent aucun écho chez nos interlocuteurs. C’est le cas de témoignages de croyants qui, malgré leur force de conviction, laissent indifférents ceux qui ne croient pas. Le philosophe se trouve dans la même situation quand il essaye de faire passer dans son discours une découverte, pour lui capitale, et qui semble pourtant sans intérêt pour celui qui l’écoute. Nous nous retrouvons ainsi régulièrement en décalage quand nous cherchons à transmettre des convictions qui nous tiennent à cœur : différence d’âge, de culture, de situation, d’histoire, d’investissement dans la société… la démonstration la plus subtile est mise en échec par l’indifférence de l’autre.
Il faut dire que les mots, les discours ne suffisent pas pour transmettre un sens. La parole si elle n’est qu’une production d’idées manque sa cible. Pour qu’il y ait communication, il est indispensable que le discours trouve un écho immédiat dans l’imaginaire de celui qui écoute.
Des psychanalystes parlent, à ce sujet, de « paroles pleines » et de « paroles vides ». Les mots échangés doivent être pleins de vie, il faut qu’ils fassent sentir un engagement, un projet au-delà de la simple spéculation. Une parole est vive quand elle comporte un risque pour celui qui s’exprime. Celui qui ne se met pas en danger n’amène rien de neuf.
Les échanges qui ne comportent rien d’important ne sont pas inutiles, ils rythment nos journées de paroles vides qui ne servent qu’à maintenir un minimum de communication et de civilité entre les hommes. « Bonjour », « Ça va ? Ça va »… Il n’y a que quand le « Ça va ? » exprime un véritable intérêt qu’un échange en vérité s’enclenche : l’autre a vraiment envie de savoir si je vais bien.
Encore faut-il que l’engagement de ma parole rencontre un intérêt semblable chez l’autre. On peut se gargariser de beaux discours mais tant que le questionnement du philosophe ne rencontrera pas chez son interlocuteur une recherche de sens équivalente, le dialogue en vérité restera impossible. Ceci est valable pour toute recherche d’échange et la leçon que l’on veut donner à un enfant ne portera ses fruits que si on est capable de le rejoindre au lieu exact de ses interrogations et s’il sent que celui qui parle essaye de vivre profondément ce qu’il tente de lui transmettre.
La communication, en plus des mots, suppose que la motivation de l’un rejoigne l’intérêt de l’autre pour ce dont il s’agit. Quand ce n’est pas le cas, la démonstration n’atteint pas sa cible et elle ne rencontre que de l’indifférence chez celui qui écoute. La concordance entre les imaginaires doit se réaliser entre chacun des partenaires pour que le courant passe. Une fois la connexion établie, l’échange prend sens et peut se développer. Nous l’avons entrevu dans le dialogue de Jésus avec la Samaritaine. J’aurais beau peaufiner un discours et faire un exposé impeccable, ma tentative de communication n’aura aucune chance d’aboutir si je ne rejoins pas un certain nombre d’attentes chez mon interlocuteur.
Toute démonstration, de quelque nature qu’elle soit, n’aura une chance d’aboutir que si elle rejoint l’autre dans ce qui fait le fondement de son existence, ce qui suppose souvent de passer par des étapes. Pour reprendre cet exemple, un discours philosophique, (comme aussi religieux, humaniste, moral… qui touche au sens profond de la vie) apparaîtra purement spéculatif pour quiconque ne se sent pas touché intimement par lui. Il est nécessaire, pour qu’il soit entendu, de remonter jusqu’au questionnement de l’autre, jusqu’à ses étonnements, ses doutes, ses angoisses, ses rêves… Ce n’est qu’ensuite qu’il sera possible d’évoquer des développements philosophiques. Il en est de même pour toutes les disciplines. Comme dit le proverbe : on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif…
J’espère ne pas avoir trop simplifié la pensée de Lacan et avoir donné accès à quelques-unes de ses intuitions. Je voudrais, pour finir, montrer comment deux de nos recherches précédentes autour de Paul Ricœur et Emmanuel Levinas prennent sens en référence à ce qui précède et l’illustrent.
E. Deux illustrations
Deux domaines explorés par Emmanuel Levinas et Paul Ricœur vont nous permettre de concrétiser un peu la démarche précédente et lui donneront du relief.
1. Le visage chez Levinas
La manière dont Levinas aborde le thème du visage me semble dire quelque chose de ce réel auquel nous avons accès, qui se montre tout en nous échappant dans la ligne de la « chose en soi » de Kant et de l’altérité chez Lacan.
Rappelons quelques points assez caractéristiques de sa démarche : dans nos relations avec les autres, la première des choses que nous voyons est le visage, rien de plus concret que lui. En évoquant le visage, Levinas ne pense pas uniquement à l’assemblage d’un nez, d’une bouche, des oreilles… mais à ce que nous percevons de quelqu’un quand il se présente à nous.
L’autre nous montre ce qu’il veut que l’on saisisse de lui et nous devinons d’autres aspects qui apparaissent au fil de nos échanges. C’est cela le visage : la synthèse de ce qui nous est montré et de ce que nous percevons par nous-mêmes. Par son intermédiaire, nous entrons en relation avec celui qui nous fait face parce que c’est par lui qu’il se révèle, il est le pont qui se construit entre nous. Malgré sa nudité et sa fragilité ou peut-être à cause d’elles, il est présent assez fortement pour nous imposer le respect, pour nous rappeler l’interdit : « tu ne tueras pas ». C’est vrai jusque dans le visage d’un enfant dont le regard nous interroge, qui nous impose le respect et nous laisse interrogatif sur la personnalité de celui à qui nous avons à faire.
Ainsi, nos relations humaines se tissent en permanence de visage à visage, dans un équilibre changeant puisque chacun se présente de manières différentes selon la personne à qui il s’adresse avec ce qu’il cherche à révéler et ce qu’il cache. Alors, fatalement, une grande partie de l’autre nous échappe : des questions jaillissent en permanence : « Qu’il y a-t-il derrière ce visage ? Qui es-tu toi qui me regardes ? Qui suis-je moi-même qui cherche à entrer en relation avec toi ? ». Ce qui me donne des clefs pour toucher l’autre est dans le même temps ce qui le cache à mes yeux.
Nous ne sommes pas loin de ce que nous avons trouvé chez Lacan : le visage est ce que nous reconstruisons de la personne à partir de ce qui nous est révélé pour en faire quelqu’un que je comprends, devant qui je suis capable de me situer. D’étranger qu’il était, je fais de lui un proche, je fais en sorte de reconnaître en lui un semblable, je cherche ce que nous avons en commun pour entrer en relation. Je mets en œuvre mon effort de symbolisation.
Mais ce n’est qu’une première étape qu’il faut arriver à dépasser pour qu’en même temps, je ne réduise pas l’autre à ce que j’en vois, à ce que j’en comprends. Le risque sinon est soit d’en faire un autre moi-même, soit de choisir de m’en écarter comme s’il était un étranger que je préfère ignorer. Pour éviter ces écueils il est indispensable que je ne perde pas de vue que celui qui me fait face garde son mystère derrière le visage qu’il me montre. C’est une question de foi : je respecte non seulement ce que je vois mais je m’approche aussi avec respect de ce que j’ignore, de ses richesses que je ne peux que soupçonner mais qui sont susceptibles d’ouvrir à des échanges sans cesse renouvelés.
J’ai choisi pour aller vers lui les aspects qui me plaisent, les points que nous avons en commun, les goûts et les projets qui nous rassemblent. La démarche est légitime : c’est par ce que nous avons de semblable que nous nous rapprochons et par ce qui nous oppose que nous nous éloignons. Il reste cependant essentiel que nous prenions le visage comme une ouverture vers un mystère et non comme une saisie de l’essentiel de l’autre.
Peut-être même que l’imaginaire me permettra, au-delà de ce visage, d’entrer en communion avec le mystère qui m’est caché. Ne sachant pas vraiment qui je suis ni qui est celui que je rencontre, je parviendrai peut-être cependant à partager des expériences communes, à me retrouver avec lui dans la foi, dans l’amour, l’amitié, l’espérance… Il y a des sympathies et des amours qui se nouent, on ne sait pas trop pourquoi, et qui dépassent en tout cas ce que l’on peut en dire, promesses d’échanges qui ne demandent qu’à s’enrichir.
2. L’identité narrative
La deuxième illustration, pertinente dans la ligne de ce qui précède, renvoie à Ricœur. Ce dernier ouvre concrètement d’autres domaines où la prise en compte du réel passe par un effort nécessaire de mise en forme. L’approche faite par lui de la construction de notre identité personnelle n’est pas sans lien, me semble-t-il avec la triade lacanienne.
Pour saisir ce que nous sommes, il faut commencer par le construire. Ce n’est pas que nous serions à distance de nous-mêmes ; nous sommes au contraire tout près, trop près au point que nous avons de la difficulté à saisir notre identité. Nous restons pour nous-mêmes un réel à déchiffrer. Il en est de même pour l’existence dans laquelle nous sommes plongés. Portés par le courant de notre vie, enfermés dans la quotidienneté, pris dans une succession de mouvements qui nous emportent quoi que nous fassions, nous avons besoin d’arrêter le flot pour tenter d’y voir clair, besoin de nous regarder Soi-même comme un autre pour reprendre le titre de son livre. Prendre de la distance est bien ce que demandait Lacan en nous invitant à passer par le symbolique pour accéder au réel.
Ricœur nous propose de même de ressaisir notre vie en la racontant à la manière d’un scénario. Il s’agit de la découper en séquences, de fixer un début à notre histoire globale ou parcellaire, de chercher une fin, de construire des faits… Il faut ensuite regrouper ces éléments pour en faire un récit construit avec des étapes, des rebondissements, des espoirs, des réussites et des échecs… bref faire d’un flot continu et sans contours un ensemble cohérent qui prend une direction et une signification.
Ma vie n’a pas de sens par elle-même, mon réel est un simple déjà-làsans relief particulier tant que je ne le fais pas entrer dans un réseau de significations qui va lui faire prendre son caractère unique. Il n’y a pas de faits… les faits marquants sont ceux que j’isole du flot quand je prends la peine de me donner un temps d’arrêt, que je les juge tels et que je les mets en relation avec d’autres qui ne s’imposent pas davantage immédiatement.
Beaucoup de gens ne prennent pas le temps de s’arrêter pour faire ce travail sur le cours de leur existence qui, de ce fait, en reste à l’état d’une succession de moments informes. Ils sont persuadés de ne rien vivre d’intéressant, d’être pris dans une routine implacable parce qu’ils ne relisent pas ce qui se passe pour en faire une construction qui vaille la peine d’être racontée. Parce qu’ils ne déterminent pas les moments forts de leur scénario pas plus que les acteurs qui sont concernés, ils ne savent pas fixer leur propre rôle à côté de celui des autres qui interviennent eux aussi.
Même quand, tout de même, ils se révèlent capables d’aligner à la suite des événements marquants, ils négligent de les mettre en perspective pour les organiser de manière à en faire une histoire vivante. Les faits dont ils savent rendre compte comme étant importants pour eux sont simplement placés côte-à-côte. N’ayant pas de buts dans l’existence, pas d’utopie, ils ne parviennent pas à inventer des prolongements à ce qui se passe en eux ou autour d’eux. Ils ne mettent jamais les mots « fin » ou « à suivre » aux épisodes qui jalonnent leur vie. Dans l’impossibilité qui est la leur de se construire une pensée propre, ils sont dépendants des opinions qui ont cours dans leur environnement.
N’étant pas capables de symboliser leur existence, ils ne savent pas davantage lui donner sens et leur imaginaire se limite à la recherche de quelques plaisirs. Ils n’ont pas d’ambition ni de désir vraiment mobilisateur. Ils se laissent porter par un flot qu’ils ne maitrisent pas. Ils pensent ne rien vivre qui vaille la peine, ils se croient esclaves du destin, sont persuadés ne servir à rien, n’être rien… Sans perspectives, ils se soumettent ou se révoltent sans ambition et sans perspectives concrètes.
Raconter sa vie, c’est, au contraire, se construire une identité parce qu’on pense qu’elle n’est pas donnée a priori. C’est dans la mesure où je mets du sens dans ce qui se passe et qui n’a pas de sens par lui-même que je parviens à me forger une personnalité unique. Je sais d’où je viens, les étapes par lesquelles je suis passé, je connais mes envies, les désirs que je veux assurer, j’ai une idée de mes limites et de mes capacités, je sais avec qui je suis en solidarité, avec qui je peux agir parce que nos objectifs sont communs, je me donne des buts et je prends des moyens pour les réaliser, je suis conscient que bien des choses m’échappent et que je reste un mystère à mes propres yeux… bref, je me construis une personnalité et je peux gérer ma vie d’une manière satisfaisante.
Certes le refrain qui revient depuis le début de notre réflexion reste d’actualité : je ne maitrise pas le réel dans sa totalité, il y a un reste irréductible que j’ignore et qui peut me mener à l’échec ou au moins à de graves désillusions. Ce n’est pas parce que j’ai fait un ou plusieurs récits de ma vie que je rends compte de mon existence dans sa totalité. Ce n’est pas parce que j’ai rassemblé des éléments épars pour m’en faire une individualité qui tienne la route que je suis capable de dire totalement qui je suis. Pourtant, une fois que j’ai compris que la maitrise totale aussi bien de ma vie que de ma personne est impossible, une fois que j’ai scénarisé ma vie, que je me suis construit une personnalité cohérente, je deviens capable de me positionner d’une manière saine dans l’existence, sans illusion, mais avec des repères suffisants pour avancer.
Mon imaginaire pourra également se déployer sans sombrer dans des illusions mortifères. Je vais pouvoir croire, espérer, rêver, aimer, communier avec les autres et avec le monde, profiter de la vie.
Le parcours que nous avons entrepris parvient à un terme tout à fait provisoire parce que j’ai bien conscience d’avoir simplement effleuré des questions importantes qui demanderaient bien d’autres développements. Mon seul but était de nouer ensemble des approches qui pourraient sembler aller dans des directions divergentes. En approfondissant chacune d’elle séparément elles révèleraient les distances qui les séparent mais je cherchais au contraire à les rassembler en bouquet pour favoriser une vision globale. J’espère avoir donné à quelques-uns l’envie de poursuivre dans les directions qu’ils privilégieront.
Une dernière question me préoccupe : notre effort de connaissance nous met en contact avec un réel qui nous résiste mais qui semble fini malgré son mystère. On dirait que rien de vraiment neuf ne va surgir d’un monde qui est clos sur lui-même et que les seules surprises qu’il nous réserve ne sont que des découvertes de ce qui était déjà-là. Serait-il possible que de l’inouï puisse apparaître ? La question n’est plus semble-t-il du domaine de la philosophie. Elle touche à la théologie. Est-ce que l’incarnation du Christ, sa parole, sa mort et sa résurrection ont rajouté du réel à ce qui est déjà ? Est-ce que la venue de l’Esprit et la puissance créatrice du Père font advenir une nouveauté radicale ? Peut-être que cette éventualité mérite d’être étudiée…
[1]La référence de base est Lucien Sève, Une introduction à la philosophie marxiste
[2]La référence de base ici est l’œuvre de Ernst Bloch