« Heureux les pauvres »

Les Béatitudesdans leur ensemble sont assez dérangeantes et celle-ci, Heureux les pauvres Luc 6,20,ne fait pas exception. Les riches eux-mêmes ne sont pas obligatoirement heureux : comment, dès lors, peut-on prétendre que les pauvres sont heureux ? Celui, en effet, qui manque de l’essentiel pour vivre et qui est habité par l’angoisse du lendemain n’est pas vraiment heureux parce que la préoccupation du manque d’argent, de nourriture ou de reconnaissance l’habite complètement au point de l’empêcher de s’ouvrir à autre chose.

À bout de souffle

Certes, il n’y a que Luc pour dire « Heureux les pauvres » 6,20 ; Matthieu 5,3, quant à lui, rajoute « pauvre de cœur » ou, selon la traduction de Jérusalem, « pauvre en esprit », ce qui semble élargir la notion de pauvreté et la spiritualiser. La multiplication des interprétations dénote pourtant un certain embarras et la Nouvelle traduction de la Biblede Bayard propose d’ailleurs une version très différente puisque le verset de Matthieu prend un sens particulièrement concret : « Joie de ceux qui sont à bout de souffle ». Le pneumaen grec ayant les deux sens de souffle et d’esprit, l’expression pauvre en espritpeut ainsi désigner celui qui manque de souffle, c’est-à-dire celui qui n’en peut plus parce qu’il est allé au bout de ses capacités, celui qui touche ses limites et reconnaît avoir besoin d’aide pour continuer…N’est-ce pas une bonne image de la pauvreté radicale ?

Le concept de manque est ici essentiel. Le pauvre dans l’Évangile est celui qui est à bout de forces, qui reconnaît ses manques, qui se sait incapable de s’en sortir seul, qui a besoin de Dieu et des autres, en cela il est bien sûr comme tout le monde, mais, lui, il a conscience de sa situation et il l’accepte.

À l’autre extrémité on trouve les gavés : eux, à force de tout avoir, n’attendent plus rien à l’image de l’homme de la parabole (Luc 12,18) qui agrandit ses greniers pour loger tous ses biens alors qu’il va mourir le lendemain. Luc poursuit d’ailleurs au verset 24 par les paroles de Jésus qui donne en contrexemple les corbeaux que Dieu nourrit et au verset 34 avec ces mots « là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur ». À l’image des oiseaux du ciel ou des lis des champs, le pauvre qui a placé sa confiance en Dieu mise bel et bien sur l’essentiel, en particulier s’il joue sa vie sur les richesses de l’amour. Contrairement aux tendances habituelles et alors même que certains se félicitent d’être des privilégiés, de ne manquer de rien, c’est à ceux qui sont en manque que le royaume est promis. En effet, tout autant que la pauvreté, certains bonheurs peuvent enfermer comme le suggère une autre Béatitude« heureux ceux qui pleurent »... La compassion, elle, vient casser le sentiment de plénitude qui nous habite quand nous sommes rassasiés : par l’empathie, le manque qu’éprouvent les autres, nous le ressentons, et la sympathie le fait ainsi naître en nous. Le bonheur promis aux pauvres n’est donc pas dans l’apaisement de tout désir mais, au contraire, dans l’exacerbation du manque qui ouvre le désir infiniment. Quand le bouddhisme recherche la disparition de la souffrance par la suppression du désir, le christianisme ouvre le désir jusqu’à l’absolu, en acceptant la souffrance qui va avec.

Une pauvreté réelle

Ainsi, la pauvreté évangélique n’est pas que spirituelle, cela n’aurait d’ailleurs pas de sens. Elle implique une pauvreté réelle à condition que le manque qui est éprouvé, et qui reste une souffrance, n’entraîne pas un enfermement de la personne sur elle-même mais au contraire éveille son désir d’un plus, d’un mieux, d’un ailleurs, d’un accomplissement total. Celui qui s’arrête dans sa quête en se croyant arrivé se ferme à l’espérance, il n’est plus dans la disposition du pauvre, il a une mentalité de riche. Il est vrai que la plupart des riches ne sont jamais satisfaits eux non plus mais, eux, ils pensent se rassasier un jour en multipliant leurs possessions matérielles. Le pauvre selon l’Évangile, qui fait l’expérience concrète de ses manques, peut, lui, s’ouvrir à d’autres soifs : besoin d’amour et en particulier de l’amour de Dieu. Parce qu’il sait que rien ne pourra le désaltérer vraiment, il garde une ouverture infinie.

Ceci dit, inutile de faire du zèle pour devenir pauvre : il n’est vraiment pas obligatoire d’en rajouter du côté de la pauvreté ! À moins d’être habité par un orgueil démesuré, un peu de lucidité suffit pour se rendre compte de nos manques, de nos imperfections, de l’intérêt que nous avons à entrer en communion avec les autres sur le plan matériel et spirituel. C’est là la première marche sur le chemin de la pauvreté évangélique.

Loin des injonctions actuelles de notre société qui engage chacun à gagner en autonomie jusqu’à s’efforcer de ne dépendre de personne, le pauvre est celui qui sait qu’il n’est pas autosuffisant. N’est-ce pas ce à quoi nous invite Jésus quand il nous demande de ressembler à de petits enfants ? Un enfant ne peut subsister par lui-même, il dépend radicalement de son entourage. Nous aussi, bien sûr, mais, nous, nous cherchons à l’oublier en refusant la nécessité de la solidarité et en nous repliant sur des environnements étroits qui nous sécurisent mais nous enferment.

Dépendance vis-à-vis de la nature

Dans un domaine différent mais d’une grande actualité, la conscience d’une autre dépendance, celle que nous avons à l’égard de la nature, gagne du terrain de nos jours. Elle met en lumière une fragilité radicale que nous avons longtemps préféré ignorer. Elle devient une évidence pour beaucoup et elle nous aide à nous détacher de notre prétention à dominer l’univers alors que nous devrions apprendre à dialoguer avec lui.

Cette prétention est aggravée par le fait que nous sommes marqués par la théorie darwinienne de la lutte pour la vie, celle-ci voudrait nous faire croire que seuls les plus forts survivent dans les difficultés de l’existence : nous sommes au sommet de l’évolution et les faibles doivent être éliminés. Cette idéologie a particulièrement envahi le domaine économique tout en débordant sur les autres domaines de notre vie. Or cette lecture de Darwin n’est pas aussi évidente qu’elle le paraît, il semble en effet que les plus gros, les plus forts sont régulièrement éliminés au bénéfice des plus ‘’adaptables’’, de ceux qui savent jouer de leur faiblesse pour inventer des techniques de survie basées essentiellement sur l’entraide et la solidarité qui, en biologie par exemple, privilégie les saprophytes par rapport aux parasites.

Les hommes en font la dure expérience aujourd’hui : eux qui se pensaient les plus forts et donc les maîtres de la nature sont renvoyés aux limites de leur connaissance et aux dangers de leurs comportements. Ils se voient obligés de tenir compte d’un monde naturel qui a ses logiques propres et qu’on ne peut négliger sans mettre en péril notre existence même. On ne méprise pas sans danger notre mère la terre. Les hommes commencent à se rendre compte de leur dépendance, ils gagnent en modestie et en conscience de leurs pauvretés.

Dépendance vis-à-vis de Dieu

Notre foi nous amène à croire également que nous ne pouvons pas exister en dehors de la mouvance divine qui est à l’origine de toutes choses et qui nous maintient en permanence dans l’existence. Beaucoup le refusent. L’orgueil humain est particulièrement mis en cause par cette croyance quand elle nous place dans une position de totale dépendance. C’est une des causes essentielles de l’athéisme : « ni Dieu ni maître » proclament les anarchistes. Une filiation divine, entraînant l’acceptation de la réalité d’une source de vie en amont de mon existence et que je ne maitrise pas, est considérée par beaucoup comme incompatible avec la liberté. Être sa propre origine est un fantasme courant chez ceux qui sont incapables de concilier la reconnaissance d’une origine qui nous serait extérieure et la liberté individuelle. Or l’acceptation d’une dépendance radicale est une des caractéristiques essentielles du croyant en général et du chrétien en particulier. 

« Heureux les pauvres » suggère même que l’on trouve le bonheur dans cette relation filiale bien plus que dans une autonomie illusoire fondée sur un orgueil qui refuse les limites. La promesse du serpent de la Genèse, « Vous serez comme des dieux », est condamnable non par la démesure du désir qu’elle exprime mais parce qu’être comme des dieux implique une rupture avec notre origine, avec l’attachement permanent qui nous permet de nous maintenir dans l’existence.

De plus, ce refus du lien essentiel avec Dieu repose sur une mauvaise compréhension de sa toute-puissance. Ce qui est vrai des dieux des religions ne l’est pas en effet du Dieu des chrétiens, nous avons sans doute nous-mêmes du mal à nous en persuader…

La pauvreté de Dieu

Ainsi la pauvreté qui nous est présentée comme un idéal rendant heureux n’est pas réservée à l’homme seulement : les Écritures nous parlent d’un Dieu qui, de tout-puissant qu’il est, s’est fait pauvre. Le cas me semble assez unique dans l’histoire des religions : un Dieu qui a des pratiques de pauvre, qui ne s’impose pas, qui ne fait pas étalage de sa puissance, qui va jusqu’à mourir… Cela le rend assez incompréhensible et inintéressant pour tous ceux qui sont en quête d’un Dieu qui corresponde à leur attente. La prière du chrétien ne peut dès lors que trancher avec celle des autres croyants dans la mesure où elle ne cherche pas à faire fléchir la divinité, ni à obtenir de sa puissance une intervention miraculeuse qui aille dans le sens de son désir. À un Dieu pauvre correspond la prière d’un pauvre…

L’inconvénient d’un Dieu pauvre, c’est qu’il est difficilement pris au sérieux : soit on décide qu’il n’existe pas puisqu’il n’agit pas dans le sens que l’on attendrait de lui, soit on essaye à toute force de le faire entrer dans nos catégories en préférant ignorer les démentis apportés par nos expériences. Quant à la prière du pauvre, elle se garde d’exiger en prétendant avoir barre sur Dieu : elle contemple, remercie, exprime sa confiance, se remet entre les mains de celui qui donne sa vie. Quand le pauvre prie, c’est sa manière à lui d’être à l’image de Dieu en prenant à contre-pied la promesse du serpent « vous serez comme des dieux ».

Jésus

Cette pauvreté de Dieu culmine dans la venue de son Fils. Celui-ci n’a pas fait étalage de sa puissance ni cherché à nous sauver malgré nous. Il a été d’une grande discrétion, un peu trop pourrait-on dire ! Il a fait, certes, quelques miracles mais son enseignement n’a rien de dogmatique : il n’impose rien, il nous donne à penser, il suggère, utilise les paraboles qui sont des récits ouverts, essaye de nous entrainer à sa suite en respectant nos limites… Il vient comme un pauvre qui n’a rien à donner mais veut nous faire goûter à l’amour de son Père.

Comme c’est le cas de beaucoup de pauvres, on a préféré le sacrifier : on pensait ne pas prendre beaucoup de risques avec sa mort ! Les riches, les puissants, les forts résolvent leurs problèmes en imposant leur point de vue, au besoin par la violence : c’est ce qui s’est passé pour Jésus. Ils réussissent même à persuader les gens que leur manière de faire était « la »bonne solution, qu’il fallait en passer par là : c’était un moindre mal, voire ce n’était que justice parce que celui qui a été sacrifié mettait en danger la communauté et portait donc une part de responsabilité. De fait, la foule elle aussi a crié : « crucifie-le ! »

Si ce processus n’a pas parfaitement fonctionné avec Jésus, c’est que, lui, était parfaitement innocent : le Père l’a d’ailleurs prouvé en le ressuscitant. La résolution des problèmes par la violence s’en est trouvée désavouée au bénéfice de la méthode qui passe par la douceur des pauvres. C’est ce que les disciples de Jésus ne vont cesser de rappeler et de mettre en pratique par la suite, tant qu’au moins ils demeurent fidèles à leur maitre, ce qui est loin d’être toujours le cas !

Les chrétiens ne sont pas encore tous convertis, et le reste des hommes encore moins ! Les Béatitudes sont bien là pour nous le rappeler : heureux les pauvres, heureux les doux, heureux les miséricordieux… Mais il est difficile de mettre en pratique des injonctions qui vont à l’encontre du fond de violence fondamentale qui nous constitue et régit nos réactions spontanées. Jésus, selon Matthieu 5, 39, nous invite à sortir des cercles de violence qui conduisent à la mort : « Eh bien moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre. » Luc fait de même au chapitre 6, 27-30 : « Je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. A celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre. A celui qui te prend ton manteau, laisse prendre aussi ta tunique. Donne à quiconque te demande, et ne réclame pas à celui qui te vole. » Si je réponds à la violence par une violence similaire, je provoque une réaction en chaîne qui est sans fin et c’est la violence du plus fort qui prendra le dessus temporairement. La seule manière de sortir de la violence passe par une réponse basée sur l’amour qui désamorce les attaques subies.

La paix passant par la disparition des relations de violence serait à ce prix mais nous en sommes encore à la préhistoire de l’humanité… en espérant que nous parviendrons un jour à en sortir pour devenir des pauvres comme Dieu. En attendant, apprendre à reconnaître nos manques et à les accepter, vivre positivement nos dépendances avec la nature, avec nos semblables et avec Dieu, c’est prendre le chemin des Béatitudes et de leurs promesses de bonheur…

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