Je repense à un 14 juillet, mémorable pour moi, que j’ai passé en Grèce, il y a bien des années. C’était au temps des colonels, une sombre période où le mot de fascisme n’était pas un slogan.
Nous étions 11O jeunes européens, partis pour quinze jours de rencontre œcuménique avec l’église orthodoxe grecque. À l’arrivée, l’accueil des militaires, la radio et la télévision nous ont fait comprendre que nous serions utilisés comme des cautions du régime en place, situation peu confortable… Nous avons pourtant profité à plein de notre séjour, entre les réceptions officielles, grâce à la chaleur de nos hôtes orthodoxes ! Le positif est que nous étions accompagnés par un nombre équivalent de Grecs de nos âges ; avec eux nous avons pu largement échanger sur nos révoltes respectives, sur nos espoirs et sur notre foi. Nous avions vingt ans et débordions d’idéal, surtout dans ces années.
Les longs trajets en cars, où nous étions un peu coupés de l’environnement, étaient des moments privilégiés d’échange. Les jeunes Grecs nous chantaient des poèmes de Mikis Theodorakis, compositeur révolutionnaire à l’époque, ils traduisaient et nous parlaient de leur vie. Les popes leur demandaient juste de chanter un peu moins fort au cours de la traversée des villages ! Nous débordions d’enthousiasme.
Le 14 juillet nous avons été invité dans le plus grand restaurant d’Héraklion et il y avait foule. Après les bouzoukis et le discours officiel au cours duquel le tribun de service nous avait demandé d’aller dire en rentrant combien le régime était populaire, le petit groupe de Français que nous étions s’est mis à fredonner la Marseillaise, plus par plaisanterie que par conviction. À notre grande surprise la salle entière s’est levée dans un silence respectueux et nous avons été obligés d’aller jusqu’au bout de notre hymne national.
Quand nous avons fini, beaucoup sont venus nous remercier avec chaleur en nous disant que ce chant était pour eux l’hymne de la liberté et qu’ils avaient été heureux de pouvoir l’entendre et de le fredonner avec nous pendant la période qu’ils traversaient. Nous étions a postériori très fier de notre exploit involontaire et je n’ai jamais pu, depuis, condamner totalement la Marseillaise, malgré ses accents guerriers.
Quand je suis revenu en Grèce, tout le monde s’adressait à nous en allemand ou en anglais, nous ne faisons plus le poids, même économiquement. Le libéralisme a remplacé le fascisme, l’argent est devenu la référence, plus personne pour nous parler en français de liberté, d’égalité ou de fraternité. La France, ici comme ailleurs, a perdu son aura révolutionnaire, elle ne ressemble plus à rien.
J’ai croisé Theodorakis dans le couloir d’un hôpital parisien, soutenu par une femme, grande carcasse cassée par la maladie, comme sans doute étaient cassés ses espoirs d’antan. Lui aussi avait dérivé depuis le « Canto General ».
Le réalisme est en train de nous asphyxier progressivement. Nous économisons jusqu’à nos enthousiasmes. Sommes-nous définitivement condamnés ? Je ne parviens pas à me résigner à cette mort.