Merci à ceux qui ne pouvaient pas lire de me dire s’ils lisent maintenant
Mon entrée dans l’oraison est passée par l’intermédiaire de la nuit, à cause d’une période particulièrement déstabilisante de ma vie.
Jeune prêtre, j’ai été envoyé à Paris pour des études de philosophie par mon évêque de l’époque, le père Maziers. À la fois à l’Institut Catholique et à la Sorbonne, je me suis retrouvé avec des étudiants qui sortaient du bac alors que j’approchais de la trentaine. Le milieu était plutôt protecteur, j’avais déjà fait de la philosophie et de la théologie au grand séminaire, et pourtant le choc avec les grands philosophes a été une épreuve pour ma foi. Moi qui étais bien structuré, je sentais mes certitudes s’effriter au fur et à mesure que je m’affrontais à ces pensées fortes.
Je n’étais pas le seul : nous étions un petit groupe d’étudiants chrétiens à paniquer devant ce qui nous arrivait. Nous avons fini par nous retrouver toutes les semaines pour en parler, accompagnés par un grand Dominicain, le Père Dominique Dubarle qui nous a aidés à calmer nos angoisses et à faire face à nos interrogations. Affrontés à l’athéisme, bousculés par des questions nouvelles, nous étions devant l’alternative : ou bien arrêter pour se protéger ou bien continuer au risque de notre foi. D’autres voyaient, avec soulagement il est vrai, disparaître leurs restes de foi.
L’expérience était double puisque la gravité des questions qui se posaient à nous était relativisée par le fait que nous les posions ensemble.
Mais c’est saint Jean de la Croix qui a vraiment sauvé ma vie de foi. Je l’ai lu longuement dans mes moments de doute, j’ai même soutenu mon mémoire de maitrise sur le thème de la nuit. La Montée du Carmel, La Nuit Obscure ont été des guides fondamentaux dans ces moments difficiles, mais aussi les Vives Flammes d’Amour, livre débordant de paix et de joie alors qu’il a été écrit dans une période sombre, quand Jean de la Croix, abandonné des siens, n’avait plus qu’une femme et sa fille pour le soutenir. Devant le schéma de La Montée du Carmel avec sa route semée de nada, nada, nada et au sommet : nada, on est porté à se dire que les interrogations qui nous traversent n’ont rien d’extraordinaire et qu’elles ne sont pas aussi tragiques qu’il y paraît.
J’ai compris grâce à lui que l’éloignement de Dieu que j’éprouvais au niveau de mes représentations intellectuelles et sensibles n’était en fait que l’expérience de la distance réelle existant entre ce que je pouvais penser et ressentir et ce que Dieu est vraiment. Il est tout proche mais je ne peux le saisir, il se rapproche même d’autant plus que mon imagination ne fait pas obstacle à sa venue, c’est ce que dit l’image de la bûche prise par le feu ou du rayon de ténèbres : c’est quand il n’y a plus de poussières que le rayon entre sans gêne dans une pièce noire, mais on ne le voit plus puisque les obstacles qui révélaient sa présence ont disparu.
Mon oraison s’est construite ainsi dans l’acceptation de ne pas comprendre, de rester en silence et de ne pas sentir, tout en restant fidèle à ces temps pour Dieu. « Dans les ténèbres, mais en sécurité » est la phrase de Jean de la Croix qui m’a suivi et qui me suit encore.
J’ai partagé avec beaucoup de monde cette expérience de dépouillement avec l’inquiétude qui l’accompagne : à la JOC, lors de retraites ou de sessions avec des religieuses, à la Formation des Animateurs Pastoraux… Je me suis aperçu qu’elle était partagée par bien des croyants ce qui m’a encouragé à écrire mon livre Être mystique où je parle longuement de l’expérience de la nuit et des rencontres que j’ai faites autour de ce thème avec toutes sortes de gens. Il est rassurant et encourageant de se rendre compte qu’une aventure traumatisante pour les croyants est en fait propre au grand nombre. Qui ne se rend pas compte que ce qu’il pense de Dieu, ce qu’on lui a enseigné, est en décalage avec ce qu’il peut en vivre ?
Un de mes amis théologiens, Bernard Mercier, en a fait l’expérience lors d’un épisode tragique de sa vie : pris sous le feu ennemi lors de la guerre d’Algérie, caché sous un camion et voyant sa dernière heure arrivée, une phrase lui a traversé l’esprit : « il est descendu aux enfers ». Il m’a confié que, pour lui aussi, la lecture de la nuit chez saint Jean de la Croix avait été son salut. Quand on est touché par des interrogations vitales, les théories théologiques ne suffisent plus et les consolations sensibles disparaissent. Il en a rendu compte dans un livre : Plongé dans les ténèbres.
Une aventure que je raconte dans mon livre est restée pour moi l’image de la foi. Lors d’une session avec des religieuses nous avons décidé de faire une promenade en forêt. Nous n’étions pas perdus mais le tour entrepris s’est révélé beaucoup plus long que prévu. Nous avons été obligés de poursuivre à travers bois alors que la nuit tombait. Nous étions accompagnés par une religieuse mal voyante. Elle nous a beaucoup gêné dans notre progression tant qu’elle percevait encore le relief, elle interprétait mal les détours et les obstacles et voulait suivre son idée. Elle se fiait à ce que lui disaient ses sens handicapés au lieu de nous faire confiance. Tout a changé quand la nuit est complètement tombée : n’y voyant plus rien elle est devenue subitement docile, faisant confiance à la main qui la guidait. Il en est ainsi du croyant qui renonce à se fier à ses conceptions et à ses sensations pour se laisser guider dans la nuit.
Voilà ce que j’ai retenu de la nuit chez saint Jean de la Croix : quand on a perdu ses repères on avance dans la nuit mais en sûreté. En effet nous avons une main qui nous guide, celle du Christ à partir des évangiles relus en église. Sans toujours comprendre, sans rien ressentir, si nous faisons confiance, nous n’avons besoin de rien d’autre, nous avons tout ce qui faut. Ainsi, je sais comment me comporter en chrétien et je peux continuer à prier, à rester en présence de Dieu, sans trop savoir quoi dire ou quoi faire, dans la confiance que Dieu est à mes côtés. C’est austère mais on fait comme on peut !
Jean de la Croix se moque gentiment des commençants qui pensent dialoguer avec Dieu, confondant leurs impressions avec un échange supposé avec lui. Il est vrai que cette illusion ne pose pas de problèmes jusqu’à ce qu’elle se dissipe, laissant celui qui prie dans le désarroi et le doute. Il croit perdre la foi alors qu’il est invité à faire un pas supplémentaire. La qualité de l’oraison ne se juge pas aux sensations que l’on éprouve ou à la qualité des discours que nous faisons à Dieu. J’ai remarqué par contre qu’il m’arrivait d’être bougé dans ma vie quand j’étais fidèle à des temps d’oraison, alors que j’avais l’impression de perdre mon temps. Comme si Dieu me poussait gentiment pour me faire avancer dans sa direction. L’efficacité de l’oraison se découvre souvent après coup. Jean de la Croix appelle cela les paroles substantielles…, si du moins je l’ai bien compris.
Suis-je en parfaite sécurité ? Pas vraiment. Je me dis souvent qu’il ne faut pas confondre l’expérience de la nuit avec la tiédeur et le laisser aller. Celui qui est dans la nuit brûle d’amour et « meurt de ne pas mourir » ce qui est rarement mon cas. J’ai des progrès à faire. Ma deuxième inquiétude vient de ce qui est arrivé à sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face pendant les 9 derniers mois de sa vie, de ce qu’a dit aussi Mère Teresa de son angoisse mortelle. L’athéisme n’était guère imaginable pour un Jean de la Croix ou pour une Thérèse d’Avila, il n’en est plus de même aujourd’hui. Si tout cela était une illusion, si Dieu n’existait pas ? La petite Thérèse et Mère Theresa sont allées jusque là, rejoignant l’expérience du grand nombre, dans la douleur. Est-ce qu’il me reste encore cette étape à franchir ? J’espère bien que non, qu’elle est réservée aux grands saints ! Je préférais rester tranquille dans le noir tant qu’il ne me fait plus peur.
Je voudrais dire pour conclure que l’oraison, comme la foi, est une histoire d’amour. Pas une histoire d’amour à l’eau de rose où les infirmières épousent leur patron, mais une vraie histoire avec des rebondissements, des fâcheries, des temps forts et des moments où on est proche de la rupture, des moments intenses et d’autres où se construit peu à peu une tendresse qui dure, des périodes où il semble que l’on s’éloigne inexorablement et d’autres où on s’accroche à l’amour de sa vie. Il y en a aussi qui finissent mal. Dieu m’en garde.
Donné à l’école d’oraison à Pessac