
Le mal est-il nécessaire ?
Est-ce que ce qui se passe actuellement va provoquer un changement profond dans notre monde et dans nos mentalités ? Cette croyance est utopique et moi qui suis un fervent partisan de l’utopie, je ne vais pas la rejeter carrément. Mais il faut bien la situer à son niveau. L’utopie est par définition un programme impossible à atteindre puisqu’il s’éloigne au fur et à mesure qu’on avance.
On serait bien naïf de croire que la prophétie de lendemains meilleurs, de la leçon qui va être retenue une fois les problèmes passés va se réaliser. Je suis pessimiste quant à moi et je pense que malheureusement, nous n’allons pas tarder à retomber dans nos errements passés une fois le danger éloigné, d’autant plus qu’il n’est pas certain que le pouvoir (les Principautés et les Puissances des évangiles) abandonne facilement les entraves à la liberté qu’il a testées en ces temps de crise ! Mais l’utopie reste utile si elle nous permet de faire quelques pas dans la direction qu’elle propose. Tout ne va pas changer parce que nous en rêvons mais des choses peuvent évoluer si on se motive en tendant vers le but dont nous rêvons. Que la nature aille mieux quand nous sommes confinés n’est pas le signe qu’un changement radical est enclenché mais au moins qu’un changement est possible et à notre portée…
Mais une autre opinion semble voir le jour actuellement : le malheur serait une « nécessité » pour nous permettre d’avancer. Je ne crois pas que ce soit une position chrétienne. Le malheur n’est pas nécessaire, par contre il est là présent. Nous l’oublions souvent quand tout va bien et la crise actuelle est utile en ce sens qu’elle nous met le nez dans la réalité du mal qui frappe notre monde.
En l’occurrence je suis plutôt nietzschéen. J’ai été heurté puis séduit par la formule du philosophe allemand « amor fati » : il faut aimer son destin. Après réflexion je suis arrivé à la conclusion suivante : que nous le voulions ou non, nous sommes pris dans une histoire avec ses bons et ses mauvais côtés, nous avons été façonnés au cours de notre existence par les expériences vécues avec nos familles, nos relations, par ce que nous avons appris ou refusé… Tout cela a laissé des traces en nous et a fait ce que nous sommes devenus. Au total, notre aujourd’hui est ce qu’il est et cela ne sert à rien de le regretter, de le nier ou de fantasmer sur ce que nous aurions pu être si les choses avaient été différentes. Commençons donc par nous accepter tels que nous sommes et à accepter notre monde tel qu’il est parce que nous n’avons pas le choix, puisqu’il est là et qu’il n’y en a pas d’autre. À l’invitation de Nietzsche, il faut même aller plus loin : jusqu’à nous aimer et aimer notre monde.
Ce n’est qu’une fois cette étape passée que nous pouvons penser à ce qu’il est envisageable de changer en nous et autour de nous. Rien n’est possible si nous commençons par nous boucher les yeux, par dire « non » au monde parce qu’il ne nous plait pas, par refuser de voir qu’il est là. Dire un « oui sacré », pour reprendre la formule de Nietzsche, est la base incontournable avant de nous lancer dans des projets de transformation.
Je pense que Jésus s’appuie sur la même conviction. Un des textes fondamentaux selon moi est l’épisode de la tour de Siloé (Luc 13, 4-5). On vient raconter à Jésus qu’une tour s’est effondrée tuant dix-huit personnes. La question qui vient immédiatement à l’esprit des gens de l’époque (et on n’en est malheureusement pas sorti !), c’est « pourquoi eux ? », « est-ce qu’ils étaient plus pécheurs que les autres pour que Dieu les punisse ainsi ? » La réponse de Jésus est un « non » catégorique. Il est clair pour moi qu’il rejette toute idée de punition divine et qu’il reconnaît que nous sommes devant une fatalité, qu’au moins Dieu n’y est pour rien. Il aura la même réaction quand on lui amène un aveugle né : personne n’est responsable de son état (Jean 9).
Mais la réponse de Jésus ne s’arrête pas là : « Eh bien non, je vous le dis ; et si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de la même manière. » Une fois acceptée la situation, il nous demande de voir quelle leçon nous pouvons en tirer. Loin de nous résigner devant la réalité, il nous faut découvrir comment nous pouvons jouer avec elle pour la rendre meilleure.
Cette conception est fondamentale dans les temps que nous vivons. Au lieu de chercher les « pourquoi ? », il faut regarder la réalité en face et nous demander comment nous nous situons par rapport à elle, quels changements sont à notre portée. Chaque événement est à prendre comme une interpellation à décrypter, une leçon dont nous ferions bien de tenir compte. Et nous voilà renvoyés à l’interrogation du début, à notre utopie qui nous met devant l’impossible mais qui nous ouvre des possibles. Jésus ne nous invite pas à rêver ou à attendre le miracle, il veut que nous acceptions ce qui est, que nous le prenions en compte et que nous en tirions les leçons pour avancer. L’épidémie actuelle n’est pas une chance mais si nous ignorons la leçon, nous allons tous périr et ce n’est pas une image ! Après tout, reconnaissons que Jésus, même dépendant de son époque, a quand même un temps d’avance sur elle sinon sur la nôtre !
Une autre source d’interrogation sur la nécessité du mal est le mot terrible qu’on retrouve dans les évangiles : « il fallait ». En substance : « il fallait que Jésus endure ces souffrances et la mort sur la croix pour que nous soyons sauvés ». Comme dans ce qui précède, on a vite fait de voir dans ce « Il faut » le prétendu dolorisme du christianisme qui affirmerait que le salut doit passer obligatoirement par la souffrance. Il faudrait gagner son salut à coup de bonnes actions, de sacrifices au minimum et en donnant sa vie si besoin.
J’avoue que le « il fallait » m’a toujours posé beaucoup de questions et qu’il m’en pose encore… Je n’ai jamais cru possible qu’un Dieu amour pourrait exiger la mort de son Fils pour pardonner nos fautes, mais alors pourquoi ? Je pense de plus en plus fortement que pour ce qui concerne le mal et la souffrance, la question « pourquoi ? » n’a pas de sens y compris quand il s’agit de la mort de Jésus. Par contre j’arrive à croire que, pour nous prouver son amour, il s’est fait l’un de nous au point de naître comme tous les enfants et de porter son témoignage jusqu’au bout, en acceptant la mort. Sa mort, ni lui ni le Père ne l’ont voulue mais elle était inévitable dans les conditions réelles de sa vie à partir du moment où il se refusait à tout échappatoire. Jésus n’est ni le premier ni le dernier à mourir alors qu’il ne parlait que d’amour…
La difficulté est d’accepter qu’un Dieu puisse rejoindre jusqu’au bout notre humanité avec la faiblesse qui va avec. Un « vrai » Dieu ne devrait pas épouser notre fragilité, il s’impose en montrant qu’il est le plus fort. Il démontre qu’il est le meilleur en multipliant les miracles… c’est le Dieu des religions. Or le Dieu des chrétiens vient vers l’homme avec respect, avec humilité, en demandant à être aimé. C’est difficile à comprendre et pourtant c’est cela, l’amour ! Celui qui aime sait bien qu’il ne peut pas imposer son amour par la force. Être aimé suppose d’engager un dialogue, de créer progressivement un lien puissant, un attachement qui mélange la tendresse et la reconnaissance réciproque. L’entreprise est délicate, pleine d’incertitudes. Difficile d’imaginer un Dieu de la sorte et c’est pourtant de lui que Jésus nous a parlé et dont il est l’image. Celle-ci a été déformée au fil des siècles par la religion qui l’a accommodée à sa sauce et c’est pour cette raison qu’il faut revenir aux évangiles sans cesse.
Nous avons encore beaucoup de chemin à faire avant d’approcher de ce Dieu amour…
“Il n’y a pas d’Espoir sans Crainte ni de Crainte sans Espoir”
Spinoza, Éthique, III, “De l’origine et de la nature des affections”, proposition L, scolie (traduction de Charles Appuhn)