Jean 3, 1-8
Nicodème vient voir Jésus, de nuit, insiste saint Jean. Pas simplement parce qu’il a peur mais aussi parce que c’est dans la nuit qu’émergent des questions essentielles. La nouveauté perce à travers l’obscurité de la recherche et non de la clarté de l’évidence. Nicodème est un pharisien qui est séduit par le personnage de Jésus et ce n’est pas une attirance temporaire puisqu’on le retrouvera au tombeau, au moment de rendre un dernier hommage au corps du crucifié.
Il s’entend dire qu’il faut renaître, naître d’en haut, ce qu’il ne comprend pas. Il se sent vieux, sans doute comme beaucoup d’entre nous, dans un monde marqué par la mort. Comment naître d’en haut, de l’eau et de l’Esprit ? Pour nous, cela évoque le baptême et la vie dans l’Esprit mais lui en reste au sens premier sans saisir l’image. Il se sent enfermé dans un monde sans ouverture, sans sortie.
À quoi bon vouloir naître d’en haut ? On peut se contenter de cette vie, dire qu’elle est ce qu’elle est. À quoi sert de rêver ? Comme Nicodème, on peut se dire qu’on est né quelque part et que ça nous suffit. Nous tirons notre existence de notre terre, de notre famille, de nos amis, de nos éducateurs, de toutes ces relations qui nous manquent aujourd’hui et qui nous montrent combien il est vain de vouloir exister seuls. Nous sommes relativement à l’aise dans ce monde, nous avons appris à le connaître, à nous familiariser avec ses logiques, nous reconnaissons que nous en faisons partie. Certes, il nous arrive d’être dépassés par sa grandeur, inquiets devant ses réactions. Il peut nous suffire et nous ne voyons pas pourquoi il nous faudrait regarder plus loin, plus haut alors qu’il s’agit surtout de nous faire une place dans son sein. Pourquoi aller chercher ailleurs ?
Pourtant, naître d’en haut, ce n’est pas renier ce monde : il est le nôtre et nous l’aimons. Il nous a formés et il nous porte, pas question de tirer un trait sur les relations qui sont notre chair. Il ne s’agit pas davantage de chercher ailleurs les réponses qui dépendent du génie humain, de combler avec du religieux les trous laissés par les sciences. Il n’y a pas de concurrence mais l’ajout d’une autre dimension, la reconnaissance d’un autre lien par où la vie nous arrive. L’en haut dont il est question n’est pas un ailleurs qui nous arracherait à l’ici-bas, il est une quatrième dimension qui ajoute une profondeur nouvelle à notre vie, la proximité d’une tendresse et d’un amour qui nous enveloppe et nous porte.
Jésus ne nous appelle pas à nous détacher de ce monde, il ne nous parle pas pour l’instant des choses d’en haut, il le fera un peu plus tard dans son dialogue avec Nicodème. Il nous parle de la manière dont nous devons vivre en chrétien dans ce monde qui est le nôtre. Cela passe, semble-t-il, par une double fidélité : fidélité aux logiques de notre monde tel qu’il est et tel qu’il serait possible de le transformer et fidélité à la force d’amour qui nous habite et qui vient d’en haut. Les deux se complètent sans s’exclure ni se contredire. Par contre elles s’interrogent mutuellement et s’interpellent.
Ça ne nous rend pas plus intelligents ou plus performants pour autant mais ça nous ouvre à une extraordinaire liberté. Libres comme le vent, dit le texte de l’évangile, assez libres pour nous permettre de nous intéresser aux affaires de ce monde, à nos problèmes, à ceux des autres sans être paralysés par nos limites, par l’angoisse de l’échec. Devenir des acteurs dans la confiance en nous, dans les autres, dans les organisations humaines, en Dieu… Ce qui est impossible ne se fera pas mais nous ferons tout notre possible en se disant que tout ne dépend pas de nous. Libres au souffle de l’Esprit.