C’est pas évident !

Monseigneur Eyt, notre ancien évêque, était quelqu’un qui ne laissait pas indiffèrent. Il m’avait particulièrement impressionné lors d’une récollection qu’il avait prêchée aux prêtres. Il était déjà cardinal et touché par la maladie qui allait l’emporter.
Il était parti d’une réflexion qui avait tendance à l’agacer quand il parlait de la foi à des jeunes ou à des moins jeunes ou lors de catéchèses : « c’est pas évident ! ». Il ne comprenait pas ces hésitations, ces résistances et cherchait à témoigner de son assurance. Comment ce grand théologien qui discutait d’égal à égal avec Ratzinger, qui avait été recteur de l’Institut catholique de Toulouse et de celui de Paris aurait-il pu douter ? Il avait des réponses à toutes les questions, les siennes et celles des autres. Il cherchait à convaincre.
Pourtant, il a été rattrapé à son tour par le « c’est pas évident ». Devenu pasteur au moins autant que théologien, s’étant rapproché des hommes, touché par la maladie, les interrogations des croyants ont commencé à l’atteindre.
Ce n’était probablement pas du doute, plutôt la découverte d’une nouvelle profondeur qui l’amenait à dépasser ses certitudes intellectuelles, non pour les mettre en question mais pour les incarner. L’année suivante d’ailleurs il nous avait fait une intervention sur l’importance du corps, toute aussi étonnante pour quelqu’un comme lui. Mais non, c’était aussi un montagnard, il avait fait l’unité de son existence! Peut-être quand même que la rencontre de la maladie lui avait fait découvrir d’une manière neuve l’importance d’un corps qui commençait à être moins docile.
Le témoignage de ce basculement dans la vie d’un tel homme de foi et la simplicité avec laquelle il en avait parlé devant nous ont laissé des traces en moi. Comme la démonstration qu’une vie de foi est effectivement une histoire d’amour, comme toutes les histoires d’amour avec ses hauts et ses bas, ses moments de certitudes abstraites et d’illuminations fugitives ponctués par d’autres périodes où la relation s’approfondit mais pendant lesquelles on se rend compte qu’il est nécessaire de la construire pas à pas parce qu’elle n’a rien d’automatique. « Ce n’est pas évident », surtout quand il s’agit d’un Dieu Tout Autre, surtout quand il s’agit de configurer sa vie à la personne de Jésus-Christ et non pas seulement de parvenir à quelques certitudes intellectuelles ou d’acquérir la connaissance de quelques dogmes fondamentaux.
Le plus difficile dans nos relations habituelles c’est quand les gens que nous rencontrons ne se posent pas de questions, ou qu’ils n’ont pas d’attentes soit parce qu’ils savent tout par avance, soit parce qu’ils sont tellement engourdis que plus rien ne peut les ébranler. C’est sans doute pour cette raison qu’il est si intéressant de préparer des obsèques, des mariages et parfois des baptêmes. Les gens sont alors dans un moment particulier où ils sont bousculés dans leur quiétude par la mort, par l’amour ou par l’arrivée d’un enfant.
Les vraies rencontres viennent dans les moments où nous sommes bousculés dans nos routines. Alors les questions fondamentales émergent et inquiètent. Il est encore possible de se lancer dans des discours tout faits mais ils passent mal tant que le cœur n’y est pas. On fait l’expérience du dialogue véritable dans les moments où les questions et les réponses se cherchent et essayent de s’ajuster. Celui qui pensait avoir la vérité découvre la difficulté qu’il y a à la communiquer à celui qui cherche parce que son évidence a besoin de s’incarner. Ce n’est que lorsque l’on a éprouvé en profondeur le « c’est pas évident » que l’on devient capable de dialoguer avec ceux qui cherchent.
J’aime beaucoup l’apologue du hérisson, vieux conte germanique mettant en scène un hérisson qui propose à un lièvre un défi : sera vainqueur celui qui arrivera le premier au bout du rang de vigne, à moins qu’il ne s’agisse de maïs ! Le lièvre accepte avec dédain et ils partent à toute jambe. Pourtant, quand il parvient au but, le hérisson est déjà là à l’attendre, pas même essoufflé. La revanche ni la belle n’y changeront rien : le hérisson est toujours le premier, frais et dispos, et le lièvre de plus en plus épuisé. Bien sûr il y avait deux hérissons, le premier avait invité un autre individu de son espèce, à moins que ce ne soit sa femme, et chacun attendait le lièvre à un bout du rang.
La morale qu’en tire le théologien Jürgen Moltmann éclaire notre propos en dépassant la plaisanterie : certains, comme les théologiens, savent déjà tout par avance. C’est bien mais l’important est de faire la route. Quand nous arrivons au terme d’un épisode mouvementé de notre vie, encore marqués par les épreuves que nous avons traversées et tout joyeux de nos découvertes, il y a toujours quelqu’un pour nous dire qu’ils étaient déjà au courant, que notre aventure est classique, que nous ne sommes pas les premiers… Pourtant, l’important n’est pas de tout connaître par avance mais de parcourir le chemin. Le père Eyt est devenu un autre quand il a pris le chemin dont il connaissait par avance tous les détours. Il n’est pas pareil de savoir que Dieu est le Tout Autre et de faire l’expérience concrète de son éloignement, quand nos certitudes s’effritent. Il est bon d’avoir des hérissons qui marquent le terrain et qui nous rassurent aux étapes de notre chemin, mais ils ne nous dispensent pas de faire la route.
Quand je me pose des questions théologiques ou quand je partage mon incompréhension au sujet d’un passage de la Bible, il se trouve toujours quelqu’un pour me donner une réponse. Ils ne comprennent pas que je ne cherche pas à me rassurer. Les réponses je les connais depuis longtemps. Ce qui me manque ce sont les questions et je suis bien d’accord avec l’Anna du livre de Fynn : Anna et mister God. Si je m’interroge c’est surtout pour creuser en moi l’attente. Je ne manque pas de sécurité mais d’envie d’être comblé au-delà de mes attentes parce que j’ai peur que ce soit trop exigeant. Je connais la réponse à toutes les questions : « Dieu est amour » et « celui qui aime est né de Dieu et connais Dieu ».

Laisser un commentaire