Royaume (fin)

Le Royaume est premier

Entre l’humanisme, amour passionné de tout ce qui est humain et le christianisme, religion du détachement, de la préférence donnée à Dieu ou plutôt de l’amour exclusif de Dieu n’y a-t-il pas incompatibilité ?

Celui qui réfléchit se rend vite compte qu’il n’est lui-même que par l’humanité. Sa valeur et sa grandeur sont de tendre à s’égaler à elle et de la posséder en la vivant en profondeur dans toutes ses manifestations, dans ses inventions matérielles, dans ses aspirations sociales, dans ses conquêtes et ses recherches, dans ses relations esthétiques. Il passe donc de l’amour de lui-même à l’amour de l’humanité, comme à l’amour de tout ce qui est humain. L’amour de l’humanité est notre nature même.

Le Dieu des chrétiens nous invite pourtant à casser ce mouvement qui va de l’individu au collectif. Il se refuse à jouer un rôle subalterne. Ne pas lui donner tout c’est ne lui rien donner. On ne doit pas traiter comme un être quelconque celui qui est l’amour sans partage. Mais cette mort n’est qu’un passage qui nous introduit dans la Vie., qui nous rétablit dans le sens de la source. Grégoire de Nysse écrit (mardi de le 12e semaine du temps ordinaire) : « C’est dans le Christ, comme à une source pure et incorruptible, que l’on puise les connaissances qui conduiront à ressembler au modèle primordial ; ressemblance pareille à celle qui existe entre l’eau et l’eau, entre l’eau qui jaillit de la source et celle qui de là est venue dans l’amphore.

En effet, c’est par nature la même pureté que l’on voit dans le Christ et chez celui qui participe au Christ. Mais chez le Christ elle jaillit de la source, et celui qui participe du Christ puise à cette source et fait passer dans la vie la beauté de telles connaissances. »

La Création est la première raison qui nous fait remonter de l’humanité à sa source. Mais, par l’Incarnation, toute la nature humaine a également un lien avec le Verbe de Dieu fait chair. L’humanité se trouve, dans le Christ, associée à la divinité. C’est pourquoi nous pouvons, à l’intérieur de notre foi chrétienne et dans les perspectives que cette foi nous ouvre, porter sur l’humanité notre amour sans rien enlever à Dieu. C’est alors que nous pouvons dire avec assurance: aimer le prochain réellement pour lui-même et en lui-même, c’est l’aimer en Dieu : c’est aimer Dieu. Renoncer à l’égoïsme, c’est pratiquer la charité divine.

Il faut que chacun, suivant l’appel reçu d’en haut, consente à mourir en passant par le détachement absolu dans la nuit de l’esprit. On ne peut atteindre vraiment l’humanité en sa profondeur qu’après avoir eu le courage d’y renoncer comme à soi-même, d’un renoncement qui, à l’heure où on le consent, ne peut paraître que comme sans réserve et sans retour. Il faut vraiment consentir à prononcer ces mots : Dieu seul !

Maintenant, l’opposition n’est surmontée qu’en principe, il nous faut poursuivre tout le long de notre existence ce choix libérateur. C’est dire que la foi n’est pas un acte que l’on accomplit une fois pour toutes, mais une activité mortifiante qui doit être soutenue sans interruption. Elle nous donne ainsi les arrhes de la vie future, non cette vie elle-même en plénitude qui est pour plus tard.

Cette expérience personnelle enfin est difficile à partager. D’une part, il faut montrer à celui qui est proche du Royaume que la possession de l’humanité ne peut lui suffire. Mais d’autre part il n’est pas possible de lui montrer concrètement d’avance que la soumission totale à Dieu dans l’acceptation du surnaturel est l’accomplissement du vœu de sa nature ; on ne peut aboutir à pareille conclusion par la simple analyse de la volonté profonde. Le surnaturel n’est pas un instrument au service de l’ordre naturel. On peut seulement amener l’homme à l’alternative suivante : l’humanité ne peut lui suffire, il ne peut pourtant pas s’en détacher sans mourir à lui-même, et c’est là néanmoins ce qu’implique l’exigence de Dieu. Ceci dit, seule l’expérience de l’entrée dans le Royaume est susceptible de lui faire goûter la vérité de ce qui ne se démontre pas.

Ce texte est largement inspiré, souvent au mot près, par le livre de Yves de Montcheuil, Le Royaume et ses exigences. DDB.

 

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