Il est vain de regretter ce qui nous est donné au départ de notre histoire ou de vouloir autre chose que ce que nous avons reçu, on ne peut rien contre la part de vie qui nous a été allouée. Alors autant regarder notre héritage avec bienveillance, l’aimer même et apprendre à faire avec. Ce serait dommage de le laisser tel quel ; nous ne pouvons pas le renier, mais nous pouvons jouer avec, faire en sorte d’être bien avec lui, le tourner à notre avantage et celui du grand nombre, sans croire que nous allons changer le monde. Le mot de jeu vient à l’esprit. L’enfant joue avec ce qui est à sa disposition, il invente des mondes nouveaux, détourne ce qui lui est donné pour se constituer un environnement qui lui convienne, pour faire en sorte qu’il fasse meilleur autour de lui. Riche ou pauvre il prend ce qu’il a, même s’il ne peut rien changer en profondeur, il aménage, invente, adapte à ses désirs, s’adapte lui-même.
Une fois qu’il a fini de jouer, les éléments utilisés reviendront à leur état d’origine, prêts à être utilisés à nouveau pour d’autres usages. Si nous avons une action sur notre entourage, il est à craindre que le résultat de notre action soit sans efficacité sur le long terme. Il ne s’agit, le plus souvent, que d’aménagements temporaires utiles à notre existence. Nos organisations vont se défaire pour être reprises par la suite, par nous ou par ceux qui viendront après pour initier des mises en forme inédites. Ce n’est que peu à peu qu’un changement se dessine.La nature nous propose à profusion des forces de vie dont nous pouvons jouer à notre guise bien qu’il faille respecter leur dynamique propre. Mais nous n’en sommes pas les maîtres, nous pouvons simplement en jouer un moment avant que les cartes ne soient rebattues pour un nouveau jeu, avec de nouvelles règles, celles que nous inventerons.
Nous mêmes sommes les produits temporaires de la vie. Un moment nous fait apparaître, un autre nous verra disparaître comme dit le psaume. Il est vain de prétendre à une pérennité quelconque, nous sommes l’expression d’un moment du flot ininterrompu de la vie.
Il est frappant de constater combien une telle affirmation est intolérable à la plupart. Nous tenons absolument à durer dans notre individualité, à persévérer dans l’existence d’une manière ou d’une autre. Cette volonté s’est manifestée dans l’histoire avec l’idée d’une vague survie dans le monde antique et encore dans beaucoup de civilisations. Une survie pas très heureuse, dans des lieux sombres comme le shéol, dans le royaume des morts de l’égypte ancienne, mais qui évitait la disparition totale. L’invention de l’âme immortelle est une autre tentative pour éviter à la personne un anéantissement total. N’étant pas matérielle, elle est censée ne pas être touchée par la corruption. J’avoue ne pas y croire. Certains mettent en place d’autres stratégies, tout aussi étranges, comme la réincarnation.
Les plus réalistes, aussi inquiets devant la perspective de leur disparition, pensent qu’ils vont se survivre dans leurs enfants ou dans le souvenir de leurs proches. Ils savent pourtant la mémoire bien fragile, elle n’excède guère quelques générations, dans le meilleur des cas. Les plus prétentieux veulent entrer dans l’histoire par des hauts faits ou par des écrits remarquables.
Ces tentatives ont quelque chose de pathétique. La constante est la volonté de survivre par soi-même, par ses actes ou par une particularité de notre être qui ne doive rien à personne une fois qu’elle est acquise. Nous sommes devant le refus de la dépendance radicale, d’une condition humaine fragile au point que nous ne pouvons pas persévérer seuls dans l’existence. Nous préférons nous bercer d’illusions.
Pourtant, ce que nous constatons et notre foi elle-même tendent à nous faire croire que nous ne nous donnons pas la vie, que nous la recevons d’une source qui nous dépasse qu’elle soit transcendante ou immanente. Il est fort prétentieux de penser pouvoir nous affranchir de cette source comme si, une fois créés ou engendrés, nous gagnions une autonomie suffisante pour tenir au-delà de la mort. L’orgueil humain est tel qu’il répugne à accepter la dépendance absolue alors que c’est notre condition la plus raisonnable. Réduire notre survie à la seule persistance d’une âme soi-disant immortelle n’est pas très chrétien puisque c’est oublier la résurrection de la chair et oublier que Dieu nous donne la vie à chaque instant.
S’il y a une vie éternelle, elle ne peut qu’être donnée par le Maître de la vie. Il n’y a pas de raison que le Père qui nous aime et nous a portés tout au long de notre existence terrestre nous oublie sous prétexte que nous sommes morts. En dehors de cette foi, il est inutile et ridicule de nous battre les flancs pour chercher désespérément des raisons objectives de croire que nous sommes immortels par quelque bout que ce soit, encore moins de compter sur la mémoire des hommes.
Jésus n’est pas revenu tout seul à la vie, grâce à je ne sais quelle propriété personnelle. L’affirmation de foi est claire : « Jésus, Dieu l’a ressuscité ». De même il nous ressuscitera à notre tour et pas simplement ce que l’on peut appeler une âme, mais avec tout ce qui nous constitue : notre histoire, ce que nous avons construit personnellement et avec d’autres, les gens que nous avons aimés et même le monde que nous aurons contribué à développer. Il n’est pas question de souhaiter une résurrection au rabais, c’est ce que nous disons dans le « Je crois en Dieu » : « je crois en la résurrection de la chair et à la vie éternelle. » Je veux plus qu’une vague survie, plus que le sauvetage du minimum qu’il serait possible de préserver. La vie en plénitude qui nous est promise ne saurait se limiter à une âme soi-disant immortelle.
Cela ne peut être dit que dans la foi en un Dieu d’amour qui n’oublie pas ceux à qui il donne la vie. Loin d’être perçus comme des attaques insupportables contre notre foi, les coups de boutoir donnés contre nos espoirs à la petite semaine nous permettent d’approfondir notre relation à Dieu. Il faut en particulier sortir de l’illusion d’une relation duale entre l’homme et Dieu, d’un homme cherchant désespérément à exister face à la divinité dont il serait séparé. Notre Dieu est Trinité, il existe en lui un mouvement d’amour entre les trois personnes et elles cherchent à nous le communiquer, elles nous invitent à y participer. À partir du moment où nous sommes entrés dans la dynamique de l’amour qui circule entre le Père, le Fils et l’Esprit, consciemment ou non puisqu’il suffit de vivre de l’amour, il n’y a aucune raison pour que nous en sortions un jour. La conviction de notre dépendance absolue vis-à-vis de Dieu, loin de nous enfermer, ouvre à notre espérance des dimensions infinies.
Les attaques contre l’immortalité, loin de mettre en cause notre foi, nous invitent à l’approfondir en la radicalisant. Notre espérance peut survivre à leurs mises en cause et même y trouver des dimensions nouvelles. Mais ce n’est possible que si nous ne jouons pas les hérissons qui se mettent en boule et sortent les piquants à la moindre agression. Le véritable amour ignore la peur parce qu’il vit de la confiance en l’amour infini qui nous est donné.
« Rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu. » Romains 8, 31-39.
Comme illustration, voici l’épitaphe composée par Benjamin Franklin à 22 ans :
"Le corps de Benjamin Franklin, Imprimeur,
(Telle la Couverture d’un Vieux Livre,
Son Contenu arraché,
Et dépouillé de son Titre et de sa Dorure)
Repose Ici, Nourriture pour les Vers.
Mais l’Ouvrage ne sera pas perdu;
(Comme il le croit) Il reparaîtra, une Fois encore,
Dans une Nouvelle et plus Elégante Edition
Revue et Corrigée
Par l’Auteur."
