Esprit es-tu là  ?

Je rencontre de plus en plus de personnes en lien direct avec l’Esprit Saint. Heure par heure, jour après jour, il leur dit ce qu’elles doivent faire dans les moindres détails, il les oriente dans leurs décisions et dans leurs choix de vie, il leur indique les personnes à rencontrer et ce qu’il faut leur dire. « Voilà ce que l’Esprit m’a chargé de vous dire », « le Seigneur veut que… », « je suis le Saint Esprit »… du verbe « suivre » j’espère !

Comment discuter avec quelqu’un qui reçoit ses ordres directement de l’Esprit Saint ?

Comment faire église avec ceux qui n’ont pas besoin d’elle puisqu’ils ont un mode de communication particulier avec le ciel ? Ils ont du mal avec la durée : le vent souffle où il veut.

Cela donne des gens obsédés par eux-mêmes. Ils sont à l’affut du moindre mouvement de leur sensibilité, de la plus petite idée qui leur traverse l’esprit de peur de rater un message d’en haut. Ce qui se passe autour d’eux, les paroles qu’ils entendent, les rencontres qu’ils font sont obligatoirement des signes, des attaques, des encouragements qui leur sont destinés quand bien même ils n’auraient rien à voir avec eux… Ils sont le centre du monde.

Sous leurs dehors de douceur et d’humilité, ils sont habités d’un orgueil impressionnant. Ils ont l’assurance de celui qui est dans la vérité puisqu’ils sont inspirés par Dieu. Ils peuvent faire la leçon à n’importe qui au nom de cette inspiration. Le dialogue est difficile avec des gens obstinés.

Il leur arrive de faire de la théologie ou des études bibliques bien qu’ils n’en aient pas vraiment besoin puisqu’ils ont ouvert une ligne directe avec le Seigneur. Quant à la Bible, il leur suffit de l’ouvrir au hasard : le passage qui tombe sous leurs yeux est forcément un message spécial adressé par le Très-Haut.

Ils ne sont pas vraiment dangereux et restent de bons chrétiens. Ce qui leur vient à l’esprit est en général fortement teinté d’évangile. Leurs paroles doucereuses  ne sont qu’amour et paix malgré les tensions qui existent entre eux et la violence qui les habite et qu’ils se contentent de masquer.

Ce ne sont pas des mystiques, bien que certains le deviennent quand ils acceptent les leçons de la vie et de leur histoire de foi. Ils ressemblent plutôt à des illuminés, ces alumbrados que rejetait fortement la grande Thérèse.

Ils agacent surtout du fait de leur assurance d’être dans la vérité et il faut supporter le récit, qui revient en boucle, de leur conversion et des moments forts de leur existence, comme leurs louanges à cause du sourire que leur a accordé un passant ou pour la Mère Michel qui a retrouvé son chat… mais c’est leur manière de témoigner de la foi, dans l’affectif.

Plus dangereux sont ceux qui les accompagnent. Certains prêtres entrent dans leur jeu et les encouragent, satisfaits d’avoir sur eux le pouvoir que d’autres leur refusent. Ils retrouvent grâce à eux des « fils spirituels » qu’ils semblent pouvoir diriger. Il y a aussi les autres, les soi-disant bergers qui font d’eux des moutons, les guides et les gardiens qui, parce qu’ils prétendent avoir reçu des révélations particulières, cherchent à imposer leur emprise sur le groupe. Des gourous en fait. Tant que les participants réfléchiront le moins possible, s’ils laissent libre-cours à leur affectivité débordante, et sont gagnés par la chaleur communicative du groupe, s’ils se laissent porter par la reprise lancinante des « alléluia » et des « gloire et louange à Dieu », la continuité de leur pouvoir est assurée. Ce dernier n’est pas facile à garder parce que beaucoup de participants se lassent et partent, rendant nécessaires la relance incessante du mouvement et la quête continuelle de nouveaux disciples pour combler les défections ; un vrai travail qui rapporte, sinon matériellement, au moins en terme de reconnaissance et de pouvoir.

Les guides, plus ou moins auto-proclamés, posent des exigences fortes, proposent des épreuves à surmonter, des règles de vie contraignantes qui ne vont jamais dans le sens d’une libération. Elles enferment au contraire dans des carcans qui profitent à ceux qui cherchent à créer une dépendance.

Nous voulions laisser de la place aux laïcs, certains en ont vraiment profité !

Il est clair que ce phénomène dépasse le domaine du religieux. Beaucoup de nos contemporains sont en manque de repères. En même temps que les idéologies, ils ont perdu leur approche rationnelle du monde. Ils ne font plus confiance aux institutions, à la morale… sans savoir quoi mettre à la place. Ils vivent dans l’affectif, parlent de naturel, se fient à leur instinct, aux fluctuations de leur désir et deviennent facilement manipulables. La différence des croyants tient au fait qu’ils nomment Esprit, inspiration divine, parole de Dieu ceux que d’autres appellent nature, désir, spontanéité. Les méthodes sont les mêmes qu’elles viennent de religieux, de gourous, de philosophes, de publicitaires ou d’hommes politiques. Le but : endormir les gens en flattant leurs désirs et leur tendance à se laisser guider, pour mieux profiter d’eux et imposer leur pouvoir. Les soi-disant libérations auxquelles ils invitent créent de nouvelles dépendances. Il ne sert à rien de se libérer de la morale ou de la religion si c’est pour devenir esclave de son fonctionnement pulsionnel, de l’argent, de la nouveauté ou du pouvoir. L’essentiel pour les nouveaux gourous est de séduire, de déstructurer, de ne pas choquer, de caresser dans le sens du poil afin de prendre l’ascendant sur les gens… exactement le contraire de ce qu’a fait Jésus.

 

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