Le Carême, nous essayons de le vivre tout en hésitant entre deux attitudes : multiplier les efforts pour nous rapprocher de ce que Jésus attend de nous ou privilégier le « lâcher prise » afin de nous rendre plus disponibles à sa grâce.
Il est bon d’abandonner l’idée que nous pourrions nous faire par nous-mêmes et de prendre conscience que nous avons besoin les uns des autres pour progresser, de ressentir notre incapacité à tenir seuls. La prière, que nous privilégions tout au long de ces semaines préparatoires à Pâques, nous aide à percevoir combien Dieu nous fait vivre, elle nous détache de l’illusion qui nous porterait à croire que nous pouvons être sans les autres. Découvrant notre dépendance de créatures, nous pourrons expérimenter le laisser faire, la paix que l’on éprouve à baigner dans la vie de Dieu.
Pourtant, nous sentons bien qu’il ne faut pas rester inactif, nous voudrions progresser en sainteté, mais nous hésitons, pris par la peur de nous laisser embarquer plus loin que prévu, d’en faire trop. « Vous êtes aussi saints que vous désirez l’être » dit Ruysbroeck, un mystique rhénan. Nous manquons d’envie.
Voilà pourquoi il faut prier : pour faire grandir en nous le désir de sainteté, l’ouverture à Dieu qui pourrait faire craquer nos barrières. Lui est toujours là, prêt à nous offrir son amour, alors que nous sommes réticents, trop heureux dans notre médiocrité. C’est dans ce sens que nous devons faire porter nos efforts pour nous dégager de nos conformismes et des habitudes qui nous alourdissent.
Ainsi, la prière peut faire sauter certains verrous que nous entretenons par peur d’être déstabilisés. Nos efforts ne visent pas à construire : nous ne serions guère capables que de fabriquer de nouvelles idoles, des images idéales de nous-mêmes auxquelles nous chercherions à nous conformer. Nous devons plutôt nous efforcer de faire du vide pour que l’amour de Dieu puisse parvenir jusqu’à nous.
C’est à cela que sert le jeûne. Loin des fiertés devant des performances à accomplir, il nous permet d’expérimenter le manque en nous, ce qui nous fait le plus défaut tellement nous sommes rassasiés de tout, encombrés de nous-mêmes, de nos richesses, de nos angoisses, de nos certitudes et de nos doutes. Le jeûne utilise parfois la privation de nourriture parce qu’ainsi nous mettons notre corps à contribution en réveillant en nous le désir émoussé mais ce n’est pas la seule voie. Il peut se vivre également par la souffrance que nous éprouvons devant nos limites, notre incapacité à vivre comme nous le souhaiterions. Nous éprouvons le manque face à notre difficulté à aimer pleinement comme réciproquement nous souffrons du peu d’amour que nous recevons. Accepter ces limites, les assumer comme des marques de notre humanité et de l’imperfection de notre monde est une manière de jeûner en remettant notre orgueil à sa place, pour notre plus grand bien ! Dire « oui » à notre humanité en oubliant nos fantasmes enfantins est la première marche vers la sainteté.
Car il est bien clair que le jeûne, loin de nous détruire, est un facteur déterminant d’ouverture à Dieu, aux autres et au monde. La reconnaissance de nos manques et de nos limites ne devrait pas nous conduire à une morosité destructrice mais, au contraire, à un élan renouvelé. Alors que le gavage perpétuel que nous subissons, ou que nous entretenons, tend à obscurcir notre esprit, le manque, en étant réactivé, nous redonne envie d’aller vers les autres, de ne pas nous contenter de ce que nous avons, d’exprimer de nouvelles exigences, d’oser de nouveaux partages.
En même temps que grandit la conscience de nos limites, l’appel à la vie prend de plus en plus de place. Il faut mourir à nos suffisances pour avoir le courage de ressusciter.
