Des livres ont laissé des traces profondes chez moi.
Je mets les évangiles hors concours ainsi que quelques épîtres, en particulier celles de saint Jean et d’autres livres de l’Ancien Testament comme Job et Jonas. Ils m’ont permis de me constituer une colonne vertébrale souple qui se modifie et se conforte au jour le jour. Avec des crises…
En dehors de la Bible, le premier livre que je voudrais signaler est celui de Fynn : Anna et Mister God. Il s’agit d’une sorte de conte théologique montrant comment Anna, une petite fille de 6 ans, dans le quartier des docks londoniens, imagine Dieu et le cherche à partir d’expériences quotidiennes et de questionnements scientifiques. Il y a derrière le récit un vrai théologien mais l’approche est simple, directe, émouvante, pratique…, toujours surprenante. Difficile d’en sortir indemne. Juste un exemple :
« Quand on est petit, on « comprend » Mister God. Il trône là-haut, sur un trône d’or, bien sûr, il a une barbe et une couronne, et tout le monde lui chante des cantiques. Dieu est utile, on peut s’en servir. On peut lui demander des choses, il ne fait qu’une bouchée de ceux qui nous embêtent, il peut jeter un sort, les oreillons par exemple, à cette grande brute de voisin. Mister God est « compréhensible », utile, pratique, comme un objet, le plus important des objets peut-être, mais on le comprend. Plus tard, on « comprend » qu’il n’est pas tout à fait comme ça, mais on arrive encore à s’en faire une idée. Seulement, si nous, nous le comprenons, lui n’a pas l’air de nous comprendre. Par exemple, il n’a pas l’air d’avoir compris que nous voudrions bien un vélo neuf. Et notre « compréhension » se modifie peu à peu. Quoi qu’on fasse, quand on « comprend » Mister God, on le rapetisse. Il devient une chose compréhensible parmi d’autres. Ainsi, à mesure que nous prenons de l’âge, l’image de Mister God ne cesse de se défaire, jusqu’au jour où nous avouons franchement, honnêtement, que nous ne comprenons rien à Mister God. Ce jour là, nous avons laissé Dieu prendre sa vraie dimension. Et pan ! Voici qu’il se penche sur nous, et nous sourit. »
Elle nous dit aussi que ce ne sont pas les réponses qui nous manquent, on en trouve partout. Non, ce qui nous manque ce sont les questions, la curiosité de chercher, l’envie de sortir de nos conformismes. Il faut la lire.
Le deuxième est de Maurice Bellet : Thérèse et l’illusion. La tendance habituelle est de montrer la foi comme ce qui nous fait grandir, qui donne du sens ; elle montre les saints comme des modèles de perfection qui ont trouvé leur bonheur en Dieu. Maurice Bellet nous prend à contre-pied en s’appuyant sur l’exemple de Thérèse de l’Enfant Jésus qui n’était pas un modèle d’équilibre psychologique ! C’est un livre qui fait peur mais j’aime bien avoir peur, je n’apprécie pas ceux qui nous confortent dans nos opinions. Thérèse était dérangée, ce qui ne l’a pas empêchée de vivre une foi authentique. La manière qu’elle avait de s’attacher à l’amour de Dieu et du prochain, par-delà les doutes qui l’assaillaient, lui a évité de sombrer dans la folie mystique. Les fous se laissent entraîner par leurs délires, ils les prennent au sérieux et en font le centre de leur foi. Thérèse est trop ancrée dans le réel pour se perdre de la sorte et la voilà docteur de l’Église !
La foi, selon Maurice Bellet, n’est pas que dans les élans positifs. Loin du souci de perfection, elle habite jusqu’à nos blessures profondes, conséquences des manques d’amour qui ont laissé des traces en nous, des marques de notre histoire ou des relations qui nous ont fragilisés.
Rassurant ? Pas autant que l’on pourrait le croire puisque cela signifie que la foi n’est en rien une garantie d’efficacité, d’équilibre psychologique, de vérité, de fidélité, encore moins de tolérance et de justesse de jugement… Elle est la croyance que Dieu est proche de nous, que son amour nous anime et qu’il nous appelle à aimer notre prochain. Mais le grand Inquisiteur croyait faire le bonheur éternel de ceux qu’il envoyait au bûcher et l’Église en général, comme les chrétiens en particulier et nous avec, s’est comportée et se comporte encore de manières indignes envers ceux qu’elle considère comme des pêcheurs. La certitude d’être dans la vérité est souvent plus dangereuse que la conscience de nos faiblesses et ce n’est pas vrai que pour les croyants en Dieu.
Une telle conception nous amène, par contre, à ne pas juger de la foi de quelqu’un à l’aune de son équilibre, de ses opinions politiques, de sa rigueur morale, de ses orientations sexuelles, de son intelligence… Il est possible d’être en profond désaccord avec quelqu’un sans pour autant suspecter sa foi. L’expérience de nos manques devrait nous ouvrir à une grande humilité mais plus que cela : la force de vie qui nous vient de notre conviction d’être habité par l’amour de Dieu peut être dévoyée, servir, volontairement ou non, à notre propre destruction ou à celle des autres. Impossible de compter sur la foi pour garantir notre jugement, la vérification passe par des moyens humains, elle est donc risquée et sujette à caution. La foi est une vie d’amour mais qui peut prendre de bien mauvais chemins ; elle soutient les projets les plus nobles comme ceux qui ne manquent pas de perversions. Quoi qu’il en soit, j’aime bien que Maurice Bellet prenne Édith Piaf comme exemple de croyante malgré ses errements parce qu’elle s’est profondément reconnue dans sainte Thérèse et qu’elle lui était attachée.
Le dernier livre est plus récent : Vivre sans pourquoi d’Alexandre Jollien. Je partage avec lui la philosophie, le besoin de spiritualité, l’attirance pour la mystique et la soif d’absolu. Il professe sa foi en Jésus-Christ et pratique la méditation zen. Il affirme sa volonté de se détacher de ce qui encombre notre vie, des préoccupations dans lesquelles nous sommes empêtrés. Il voudrait vivre simplement, dans l’ouverture aux autres et à leur service et il nous fait part de sa difficulté à y parvenir. « Des heures de méditation pour avancer de quelques millimètres ! » ou même ne pas avancer du tout. J’apprécie cette tension et je m’y retrouve.
Je consonne aussi avec Alexandre Jollien quand il nous invite à nous détacher du regard des autres, objectif qui va dans le sens de notre libération. Si je suis préoccupé en permanence de l’opinion que mon entourage a de ce que je fais, je n’agis plus conformément à mes choix. Je cherche à me conformer à la mentalité générale. En perpétuelle représentation, je n’ai plus de vie propre. La grande Thérèse appelait cela le « point d’honneur ».
Je voudrais, comme Alexandre Jollien, avancer dans la gratuité de la foi : aimer Dieu et le prier seulement parce qu’il est là et que je voudrais être mieux connecté à cette source de vie qui me renvoie vers mes frères. Je suis en accord profond avec cette phrase de Maître Eckart qu’il cite : « Tu es mon Dieu car je n’ai pas besoin de toi. » Je n’ai rien de spécial à Lui demander, je voudrais juste Lui laisser de la place.… sans y parvenir tellement je suis encombré !
Sans doute que ces trois livres se rejoignent et se complètent. La simplicité d’Anna me bouscule autant que les dérangements de Thérèse et l’humour d’Alexandre. Ils sont tendus vers l’absolu et empêtrés dans le quotidien sauf Anna, morte trop tôt. À les lire on brûle de vivre autrement avant d’être repris par la quotidienneté de notre existence. Je les ai lus plusieurs fois et chaque fois ils m’ont transporté avant que je ne retombe. Mais ils maintiennent l’envie de se réveiller.
