Entre enfer et paradis : la famille…

« On choisit pas ses parents on choisit pas sa famille… » chante Maxime Leforestier. Il souligne à sa manière le statut particulier de cette cellule. Elle rassemble en effet les personnes qui sont les plus proches de nous et que, pour autant, nous n’avons pas choisies. L’origine de ces relations naturelles nous dépasse, elles nous sont imposées par la vie et s’élargissent, dans certains cas à des oncles, des tantes, des cousins et cousines, des aïeux… Cette proximité subie est-elle une chance ou un fardeau ? La question est difficile à trancher tant nous passons, au cours de notre histoire, par des phases contradictoires.

Nos contacts habituels en dehors des relations familiales sont de l’ordre des rapports sociaux plus ou moins neutres : je demande à la boulangère, même si je la vois tous les jours, qu’elle me vende du pain. La politesse est de rigueur mais pas l’amitié. D’autres personnes ont une place particulière : nous choisissons un conjoint, des amis, et nous sentons bien la nécessité de faire des efforts à leur égard pour que ce lien perdure. Les couples sont fragiles et certaines amitiés éphémères si on n’y porte pas assez d’attention. Il n’en est pas de même entre les membres d’une famille soudés par des liens qui, parce qu’ils nous précèdent, pourraient sembler ne demander aucun effort pour durer. Impossible de faire comme s’ils n’existaient pas : « je reste ton frère même si tu ne veux plus avoir de rapports avec moi ou si je te renie. » En positif, lors de moments cruciaux, il m’est arrivé de ressentir la puissance viscérale de l’attachement qui m’unit aux membres de ma famille.

Il y a un danger dans cette indissolubilité non choisie : elle risque ouvrir la porte à des violences. « Je peux tout me permettre, tout te dire puisque tu seras toujours mon frère ; pourquoi je me retiendrais ! Et puis tu me ressembles tellement ! » Les violences parsèment aussi la vie de couple ou les relations amicales mais elles peuvent se conclure par une séparation radicale, ce qui n’est pas le cas dans la famille où l’agressivité, quand elle naît, et surtout si elle n’explose pas, demeure cachée, larvée, se nourrissant de la distance et empoisonnant la vie sans répit. On trouve des haines tenaces dans les familles et pas seulement dans les romans de François Mauriac ! C’est au moment de la mort qu’elles éclatent au grand jour ; ceux qui préparent des obsèques en font régulièrement l’expérience. Si, heureusement, la haine n’atteint pas souvent des sommets, peu de familles, en revanche, peuvent se vanter d’y échapper complètement à moins, bien sûr, de rester dans le rêve des bisounours ce qui, d’ailleurs, est un réflexe fort courant aujourd’hui où la famille est tellement survalorisée que l’on ferme volontiers les yeux sur les problèmes qu’on y rencontre.

Je ne veux pas dire que la famille serait un lieu infernal, condensé de toutes les agressivités mais les tensions, rivalités, jalousies naissent entre des personnes côte-à-côte, dans des relations de proximité comme c’est le cas de la famille. Reconnaissons que, dans notre monde de violence, beaucoup considèrent la famille, au contraire, comme un havre de paix, le seul refuge contre l’hostilité du monde extérieur. Certes, dans bien des cas, nous constatons combien la famille est bénéfique mais le vérifier ne doit pas nous dispenser d’une certaine vigilance pour que le cercle familial ne devienne pas le lieu unique de notre investissement relationnel et affectif au point d’y étouffer. Une famille se construit, elle n’est pas que donnée et elle demande à s’ouvrir.

N’est-ce pas sur ce dernier point que Jésus insiste en évitant de donner la priorité aux liens du sang ? Matthieu écrit en effet :

« Comme Jésus parlait encore à la foule, voici que sa mère et ses frères se tenaient au-dehors, cherchant à lui parler. Quelqu’un lui dit : « Ta mère et tes frères sont là dehors, qui cherchent à te parler. » Jésus répondit à cet homme : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? » Puis, tendant la main vers ses disciples, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur et une mère. » 12, 46-50

De même, quand, dans les évangiles, il est question de « frères », il s’agit la plupart du temps de proches ou des disciples et non de la famille biologique. À l’invitation de Jésus les chrétiens ne nomment pas « frères », « mères » ou « pères », les seuls membres de leur famille directe mais aussi ceux qui ont fait des choix semblables aux leurs… avec parfois bien peu de discernement, il est vrai ! Contrairement à ceux qui n’attendent rien en dehors de leur cercle familial, ils se sentent particulièrement attachés à ceux qui se sont mis à la suite du Christ, au point de mettre parfois au second plan ceux qui leur sont proches par la naissance. C’est parce qu’ils sont fortifiés par les liens qu’ils entretiennent avec ce groupe particulier qu’ils peuvent partir à la rencontre des autres hommes pour leur annoncer la bonne nouvelle de l’amour de Dieu. Les liens familiaux prônés par Jésus ne reposent pas sur le sang, sur l’ethnie, sur la « race », sur la patrie… Ils sont électifs et s’étendent à chaque prochain, ce qui est autrement plus exigeant que de parler d’une fraternité universelle, trop abstraite pour être vraiment engageante.

Ne pas se focaliser sur la seule cellule familiale ne conduit pas à en abandonner les membres pour autant. C’est se rappeler que l’amour est toujours un choix et non une question de nature. Il n’est pas suffisant de reconnaître ses parents, je dois aussi les adopter et décider un jour, puis régulièrement, de les aimer avec leurs défauts, les changements qui viennent avec l’âge et leur histoire, avec mes incompréhensions, l’histoire que j’ai eue avec eux et mes agacements. Il en est de même avec mes frères et sœurs avec qui je dois aller plus loin que la tolérance. Pour parodier une autre formule : on ne naît pas père, mère, fils, fille, frère ou sœur, on le devient.

Il n’existe pas de relations humaines sans histoires, surtout pas dans les familles ! Ceux qui jouent leur équilibre personnel sur les seuls proches par le sang courent au devant de graves désillusions. Cependant, quand il s’agit de ce prochain que Jésus nous invite à aimer comme nous-mêmes, il est certain que les membres de nos familles occupent une place de choix : ils sont au plus près.

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bisounours

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