Être libre c’est commencer, poser un acte qui ouvre une situation nouvelle.
Voilà qui est difficile à admettre par ceux pour qui la liberté consiste à faire ce qu’on veut quand on veut, en ignorant les conditionnements et en enfreignant les règles. Affirmer sa liberté est pour beaucoup le pouvoir de dire non, de laisser libre cours à sa fantaisie. Ce serait la preuve de sa force, un rêve de toute puissance. Alors la déprime est proche quand il devient évident que nous sommes enfermés dans des limites qui mettent un frein à nos désirs sans bornes.
Beaucoup de chefs se comportent de la sorte. Ils sont persuadés que l’arbitraire est la preuve suprême de leur supériorité. Les rois ne justifiaient leurs actes que par un « tel est mon bon plaisir » sensé ne supporter aucune contradiction. Les princes d’aujourd’hui étalent leurs frasques avec complaisance, persuadés qu’ils sont au dessus des comportements du vulgaire et qu’ils mènent le pays à leur guise.
Les dieux des anciennes mythologies imposaient eux aussi aux hommes leurs caprices, tant sexuels que guerriers, utilisant souvent la violence pour faire la preuve de leur supériorité et de leur suprême indépendance.
N’est-ce pas une démonstration de faiblesse que d’avoir besoin de passer par ce genre de démonstration pour faire montre de sa supériorité ?
La liberté du Dieu des chrétiens en tout cas n’est pas de cet ordre. Parce qu’il est tout-puissant et sûr de sa toute- puissance, il n’a pas besoin d’utiliser la violence pour s’imposer, il n’y a pas d’arbitraire en lui. Bien au contraire, il crée, il permet à d’autres vies de commencer et il leur accorde la liberté au risque de se faire rejeter ou ignorer. Il est tout amour parce que tout puissant, imperméable à l’envie de s’imposer par quelque biais que ce soit.
Non seulement il s’embarrasse des hommes, mais, en plus, il fait alliance avec eux, se mettant des contraintes supplémentaires. Il se révèle en mettant son Fils en danger, montre le chemin qui mène vers lui. Il n’arrête pas de créer, de proposer des formes nouvelles. Il est libre parce qu’il est en création continue.
Ce serait bien qu’à son image, nous apprenions à ne pas être jaloux de notre petite indépendance et de nos ébauches d’autonomie. Contrairement à Dieu, nous sommes pris dans des systèmes qui nous enserrent et nous empêchent de donner toute la mesure de notre créativité. Tout ne nous est pas ouvert, mais il y a toujours des possibles qui sont à notre portée et pour l’impossible nous pouvons toujours espérer son aide !
C’est une des idées que je préfère chez Sartre : même le prisonnier enfermé dans sa cellule a des espaces de liberté et Nietzsche dit qu’au milieu des souffrances et des angoisses de sa maladie, il a vécu l’expérience bouleversante du dépassement de soi. Son surhomme est quelqu’un qui souffre.
Il ne sert à rien de rêver d’une existence dépourvue de contraintes, d’une soudaine richesse qui nous libèrerait de nos misères, d’un pouvoir supérieur qui nous procurerait l’assurance qui nous manque. La véritable liberté consiste à mettre en œuvre des projets qui soient de véritables commencements dans notre vie. Faire des choix, prendre des engagements qui donnent sens à ce que nous vivons, s’investir dans des démarches concrètes, se lier avec d’autres…, c’est vivre sa liberté à la manière de Dieu.
