Tandis que certains invitent à prier pour Paris, d’autres refusent cette démarche qu’ils jugent inutile : pour eux, il s’agit en effet d’un contresens puisqu’ils voient dans la religion l’origine de toutes les violences. Voici même le gentil Pierre Perret qui défend cette thèse…
Une telle accusation choque profondément le croyant qui est persuadé que sa religion ne parle que d’amour et de paix. Il refuse ces critiques en protestant de sa bonne foi. Il est vrai que, pour le christianisme au moins, on cherchera vainement des appels à la violence, à la haine et encore moins au meurtre dans les paroles de Jésus que rapportent les évangiles mais ce constat ne doit pas dédouaner les Églises pour autant.
Devant l’ampleur des critiques, il est difficile d’exonérer les religions de toute responsabilité. Je reste un fervent partisan de René Girard et de la racine mimétique de la violence qu’il a mise en lumière mais je préfère m’en tenir ici à une analyse plus simple qui nous éclaire sur un point : les religions sont à l’origine de violences chaque fois qu’elles prétendent posséder la vérité. On me dira que la saint Barthélémy n’avait rien à voir avec la religion, ce dont je suis d’ailleurs persuadé ; il n’empêche que les politiques qui tiraient les ficelles s’appuyaient sur des croyants convaincus de posséder une vérité qui les invitait à combattre les erreurs de leurs adversaires jusqu’à la mort.
Certains croient défendre la religion en remarquant qu’elle n’est pas la seule à manipuler des personnes et à leur faire croire qu’elles sont dans la vérité. Les athées à tendance écologique comme Hitler, ou à tendance socialiste comme Staline, ou encore à tendance économique comme les tenants d’un capitalisme radical ont accumulé les morts en jouant eux aussi sur l’intolérance de ceux qui sont accrochés à leurs idéologies. De même, lorsqu’ils restent attachés à leur point de vue, les politiciens n’évitent pas le ridicule quand ils se disputent.
J’entends déjà les écologistes, les communistes, les économistes, les politiques protester, avec raison, à l’unisson des croyants, pour contester ces réductions scandaleuses de leurs approches. Certes, on ne fera pas avancer le problème en montrant que « les autres font pareil », qu’un idéal premier ne va pas sans déviations et on n’avancera pas non plus en suivant ceux qui refusent tout engagement, toute analyse, tout sens à la vie comportant un idéal : s’ils ne sont à l’origine d’aucune violence ceux-là en effet laissent la porte ouverte à toutes les violences. Faire l’apologie de la fête et de l’insouciance est un écran de fumée.
Si élargir la question à la politique, à la société… n’avance à rien, revenons à la seule religion, puisqu’elle est attaquée, en nous demandant s’il elle est indissociable des approches dogmatiques qui la rendent potentiellement dangereuse.
Peut-être faudrait-il commencer par regarder avec suspicion les croyants qui parlent de Dieu avec une pleine assurance. Si Dieu est le Tout Autre, Tout Puissant, éternel, omniscient, omnipotent, immuable… comment un homme peut-il prétendre en avoir une connaissance adéquate ? Les noms de Dieu ne manquent pas, les musulmans en comptent au moins 99 et ils sentent bien qu’ils sont loin du compte. En fait, toutes les religions ont accumulé les conceptions de la divinité, les images comme les dogmes qui en proposent des approches multiples. Le christianisme y a largement contribué. La nature humaine est ainsi faite que les croyants ne peuvent se passer de ces repères. Pour les chrétiens, certains de ces éléments qui les guident ont un enracinement scripturaire, ils sont authentifiés par les Églises parce qu’ils dérivent directement de paroles de Jésus. Ils ne sont pas pour autant à confondre avec des définitions rigoureuses de Dieu qui l’enserreraient dans un réseau de concepts nous donnant prise sur lui. Dieu est toujours infiniment au-delà de ce que l’on peut en dire. Les noms qui le désignent, les images qui l’évoquent, le culte qu’on lui rend ne sont que des propositions qui ouvrent des chemins vers lui, comme des points de départ vers un horizon inaccessible. Même un dogme comme celui de la Trinité est une ouverture vers Dieu et non une description de ce qu’il est. Si j’apprécie ce chemin qui m’oriente vers le divin, je n’oublie pas que le but vers lequel je tends reste un mystère insondable ; c’est ce qui m’empêche d’être intolérant en acceptant qu’il y ait d’autres voies.
Affirmer : « je crois » n’est en rien l’expression d’un savoir absolu, d’une connaissance qui se suffirait à elle-même. Celui qui parle ainsi veut dire qu’il a la foi, mot qui vient du latin fides signifiant confiance. Son « je crois » équivaut à un « j’ai confiance » : confiance en un Dieu que Jésus a désigné comme un Père, en Jésus lui-même qui m’ouvre le chemin du salut, en la force d’amour de l’Esprit qui dynamise mon existence, en l’Église qui m’aide à vivre en me procurant des jalons, aux hommes, à moi-même…
Quand je dis : « je t’aime », je ne pense pas : « je te connais », mais : « j’ai confiance en toi ». C’est particulièrement vrai avec Dieu : plus je tente de m’approcher de lui et plus je me rends compte que rien de ce que je crois savoir ne lui correspond vraiment. Je fais silence, je n’ose plus rien lui demander, je me dis qu’il est là et que cela me suffit. Je n’abandonne pas les chemins balisés : ils sont faits pour l’homme et au besoin j’emprunte ceux d’autres croyants mais pour dire celui qui est au-delà de tout, je me retrouve vite sans mots dans la paix d’un amour qui me dépasse. C’est ainsi que je n’ai plus peur des opinions que je ne partage pas. Même l’assurance dédaigneuse des athées n’ébranle pas la faiblesse de celui qui a délaissé toutes les certitudes hors celle d’être aimé.
Comment pourrais-je alors réduire ce Dieu à l’image d’un justicier qui punit les bons et récompense les méchants ? Je peux encore moins penser qu’il me demande de faire la justice à sa place. Comment penser qu’on lui rend hommage avec un costume particulier, soutane ou foulard ? Comment croire que notre amour passe par des histoires de nourriture ou de boisson ? Un Dieu qui se rend proche des hommes dans leur diversité ne saurait leur imposer un comportement unique, une seule morale, un mode de prière identique pour tous. Il n’attend de nous que l’amour ; à nous d’en trouver les chemins dans la diversité de nos existences.

