Conférence donnée au « boeuf sur la place » à Pessac
dans la cadre du café économique
Dieu aime-t-il l’argent ? Voilà une question bien étrange ! Non seulement les voies de Dieu sont impénétrables, mais en plus on ne voit pas trop ce que pourrait faire Dieu avec de l’argent !
On pourrait donc transformer la question qui m’a été posée en : l’église aime-t-elle l’argent ? Cette fois-ci je trouve la question trop vaste et je n’ose pas m’y engager vu mon manque de compétence en la matière.
Je préfère limiter la question à l’entrée suivante : « qu’en est-il dit du rapport à l’argent dans les écritures ? » En tant que prêtre catholique j’en resterai en effet au Dieu de la Bible et tout particulièrement au Dieu tel qu’il a été présenté par Jésus selon le Nouveau Testament.
Dans l’Ancien Testament
Commençons malgré tout par un petit tour dans l’Ancien Testament. Loin de considérer la pauvreté comme un idéal spirituel, Israël y voyait plutôt un état méprisable, conséquence de l’indolence et du désordre, de la paresse, une occasion de péché. La richesse, plus que l’argent encore rare, est un signe de bénédiction du ciel dans les textes bibliques les plus anciens, au même titre que la longue vie Ps 1,3 ; 112,1-3. Celui qui mourrait riche et rassasié d’années était considéré comme aimé de Dieu, surtout que personne à l’époque ne croyait à l’éventualité d’une vie heureuse après la mort. Dans une perspective où Dieu est à l’origine de tout : de la richesse comme de la pauvreté, de la vie comme de la mort, de la victoire comme de la défaite…, le fait de posséder beaucoup de biens et d’être en bonne santé était bon signe. Les croyants actuels, mais aussi les athées, ont encore beaucoup de mal à se détacher de cette vision primitive d’un Dieu qui punit et récompense nos actions, tant elle est ancrée dans l’imaginaire d’un Dieu Tout Puissant.
Le livre de Job est le signe d’un changement important dans ces mentalités. Ce conte met en scène un homme qui perd progressivement ses propriétés, ses bêtes, ses femmes, ses fils et ses filles et jusqu’à sa santé. Ses amis en déduisent, selon la vision traditionnelle qu’il a péché d’une manière ou d’une autre pour que Dieu le punisse ainsi. Mais lui proteste jusqu’au bout de son innocence, il prétend n’avoir rien fait, sauf peut-être des peccadilles, et avoir tout perdu sans raison.
Les deux conceptions sont présentées en contradiction : celle pour qui la perte des richesses est le signe d’une punition divine et celle qui remet en cause cette manière de voir la justice rétributive. La conclusion est laissée à Dieu qui clôt le débat en donnant raison à Job. Il refuse fermement l’identification entre richesse matérielle et bénédiction de sa part, ce qui clarifie le débat sans pour autant répondre à nos questions sur le pourquoi du mal. Mais le texte de Job, tardif, a du mal à s’imposer encore de nos jours et le point de vue contraire est difficile à éradiquer.
L’idée opposée court tout au long de l’Ancien Testament, en particulier dans la bouche des prophètes. Elle veut que Yahvé éprouve une tendresse particulière pour les pauvres et les petits, les anawim, l’homme abaissé et affligé. Les deux expressions ne sont pas obligatoirement équivalentes. Les petits sont les croyants fragiles, mais aussi les immigrés, les veuves et les orphelins, ceux qui sont rejetés par la société, à l’exclusion des malades semble-t-il. Yahvé met son point d’honneur à ce que ces petits soient respectés, comme lui respecte tous les hommes, en vertu d’une sorte de discrimination positive. C’est l’honneur de Dieu, le signe de la venue de son Règne que ces gens-là trouvent une place et les croyants sont invités, à son image, à accueillir l’immigré et à respecter le droit sacré des pauvres. Jésus reprendra cette idée, au début de son ministère, dans sa réponse aux envoyés de Jean le Baptiste :
Jésus leur répondit: « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles voient et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ; et heureux celui qui ne trébuchera pas à cause de moi ! »
Mt 11, 4-6
Le cantique de Marie reprend lui aussi ces thèmes de l’Ancien Testament.
Face aux personnages importants par le pouvoir ou par la richesse, une place spéciale est réservée à ceux qui sont rejetés, l’accent étant mis moins sur la pauvreté matérielle que sur le mépris qu’ont à subir certaines catégories de la population du fait de leur statut.
La manière dont la vision de Dieu s’affine au cours de l’histoire biblique, entraîne donc une transformation dans la manière dont est jugée la richesse.
Jésus et l’argent
La position de Jésus par rapport à l’argent est plus complexe qu’il n’y paraît de premier abord, même pour un Chrétien confirmé. Deux conceptions sont présentes dans le Nouveau Testament et dans les paroles de Jésus. Elles sont en décalage.
« Vends tout ce que tu as »
Les passages qui viennent immédiatement à l’esprit invitent à vivre comme les oiseaux du ciel et les fleurs des champs, sans se préoccuper des lendemains, sans thésauriser mais sans davantage se construire une situation. Au jeune homme riche Jésus conseille d’aller vendre tout ce qu’il a et de le suivre et c’est ce que font, semble-t-il, les disciples qui se mettent à sa suite. Semble-t-il parce que Pierre et les autres retrouvent rapidement leurs filets quand le besoin s’en fait sentir, alors qu’ils étaient sensés les avoir abandonnés. Il y a une certaine distance entre la manière radicale dont sont présentés les appels et ce qui est effectivement vécu.
Il faut dire que l’obéissance à l’invitation de tout quitter n’est pas sans risques, on s’en doute. Les Actes des Apôtres rapportent que les premiers Chrétiens, qui ont tenté de suivre les recommandations de Jésus à la lettre, se sont retrouvés rapidement au bord de la famine, dépendants de la charité des églises fondées par Paul, sans compter les dissensions qui sont nées entre eux : on ne se libère pas aussi facilement des contingences matérielles. Reconnaissons aussi que les lois de l’hospitalité sont moins pratiquées dans le monde gréco-romain que dans la Palestine de l’époque.
Jésus lui-même n’était pas aussi imprévoyant qu’il n’y paraît. Il y avait un comptable dans le groupe, Judas il est vrai et l’argent récolté, s’il servait aux aumônes, devait aussi être utilisé pour faire vivre la petite communauté des disciples. On apprend également, au détour d’un évangile, que quelques femmes riches, dont Jeanne, la femme de Chouza l’intendant du roi Hérode, suivaient Jésus et l’aidaient financièrement. Luc 8,3. Il faut dire également que si Jésus avait une manière particulière de payer ses redevances: Mt 17, 24 -27, il ne décourageait pas pour autant ses compatriotes de payer l’impôt à César : Mt 22, 17 – 21.
Cela dit, le jugement de Jésus sur les riches est sévère : ils auront des difficultés à entrer dans le Royaume, c’est le fameux passage où Jésus dit qu’il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume. Luc, 18,25. Même si Jésus rajoute aussitôt que rien n’est impossible à Dieu, il laisse entendre que les riches sont trop encombrés par leurs richesses et par les soucis qu’elles occasionnent pour parvenir à se libérer facilement en vue d’autres préoccupations. Le handicap est sérieux, presque rédhibitoire. Jésus dit bien : « Quiconque parmi vous ne renonce pas à tous ses biens ne peut être mon disciple » Lc 14,33 ; cf 12,33. Dans la parabole du riche et de Lazare, Luc 16, 19-31, ce n’est pas sa richesse qui est reprochée au riche, pas plus que sa propension à faire la fête, mais qu’il n’ait pas vu Lazare à sa porte, malade et affamé. Être riche n’est pas un mal en soi, mais cela rend aveugle.
Pour autant, la pauvreté matérielle n’est pas présentée comme un réel avantage parce qu’elle n’est pas libérante. Il n’y a que Luc pour dire « Heureux les pauvres », les autres rajoutent « en esprit ». Les pauvres sont prioritaires, dans la ligne de l’Ancien Testament, le fait qu’ils ne sont pas oubliés et le signe de l’approche d’un autre monde où les valeurs sont autres, mais cela ne les rend pas heureux pour autant et la priorité quand on est pauvre est de sortir de sa pauvreté
Le bonheur est plutôt dans le sens d’un dépouillement plus large : sortie de soi, ouverture aux autres, et surtout reconnaissance que nous recevons la vie d’ailleurs et que nous ne nous la donnons pas. En ce sens la pauvreté matérielle même choisie, plus qu’un idéal, est une première étape, une image parmi d’autres du renoncement volontaire à soi-même, au même titre que le fait d’être rejeté, opprimé ou jugé comme pécheur. De plus, avec Jésus, les malades sont intégrés à nouveau dans la société. S’ils sont possédés par des esprits, Jésus les en délivre.
Le renoncement à soi est l’une des valeurs fondamentales dans les évangiles parce qu’il est en même temps la reconnaissance que nous devons tout à Dieu, jusqu’à notre existence quotidienne. Saint Jean développe largement cette idée dans son évangile comme dans ses lettres : Jésus vit par son Père, il se reçoit de lui, il est toute obéissance à sa volonté et n’agit jamais de son propre chef. Le Chrétien est invité à entrer dans ce mouvement qui, partant du Père, passe par le Fils pour revenir vers sa source. Là est la véritable pauvreté. La richesse amène au contraire au sentiment d’autosuffisance : je n’ai pas besoin des autres ni de Dieu puisque je me fais moi-même. Quand la sécurité vient de l’argent et non de l’attachement à Dieu, l’adhésion de foi perd de sa force. On pourrait en dire autant du pouvoir ou de l’intelligence, comme de la soumission à une personne, un groupe ou une organisation. Le Chrétien est souvent un peu rebelle, au moins il serait bien qu’il le soit.
Il est plus clair sans doute que la position de Jésus face à l’argent n’est pas simpliste, la suite vient encore renforcer cette impression.
« Faites-vous des amis avec l’argent trompeur »
Pour illustrer la deuxième vision de l’argent que l’on trouve dans le Nouveau Testament, je voudrais aborder la parabole de l’intendant malhonnête. Sans être en total décalage avec ce qui précède, elle est particulièrement étrange. Il est bon de la relire avec attention parce qu’elle montre une facette moins connue de la pensée de Jésus sur ce thème. Luc 16, 1 – 8 :
Il était un homme riche qui avait un intendant, et celui-ci lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens. Il le fit appeler et lui dit : « Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends compte de ta gestion, car tu ne peux plus gérer mes biens désormais ».
L’intendant se dit en lui-même : « Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gérance ? Piocher ? Je n’en ai pas la force ; mendier ? J’aurai honte… Ah ! je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois relevé de ma gérance, il y en ait qui m’accueillent chez eux. » Et, faisant venir un à un les débiteurs de son maître, il dit au premier : « Combien dois-tu à mon maître ? » « Cent barils d’huile », lui dit-il. Il lui dit : « Prends ton billet, assieds-toi et écris vite 50.
Puis il dit à un autre : « Et toi, combien dois-tu ? » « Cent mesures de blé », dit-il. Il lui dit : « Prends ton billet, et écris 80. »
Et le maître loua cet intendant malhonnête d’avoir agi de façon avisée. Car les fils de ce monde-ci sont plus avisés envers leurs propres congénères que les fils de la lumière.
L’histoire est moralement incorrecte. Quelle drôle d’idée de féliciter un voleur ? Nous le savons, les paraboles, comme les fables, sont un genre littéraire où tout n’est pas à prendre au pied de la lettre. Pourtant, dans ce cas, il s’agit bien du rapport à l’argent et si les manières de faire de l’intendant ne sont pas à imiter, son comportement à quelque chose à nous apprendre. C’est la morale qu’en tire Jésus et qui a aussi de quoi surprendre : Luc 16, 9 – 15.
« Eh bien ! moi je vous dis : faites-vous des amis avec le malhonnête Argent, afin qu’au jour où il viendra à manquer, ceux-ci vous accueillent dans les tentes éternelles.
Qui est fidèle en très peu de chose est fidèle aussi en beaucoup, et qui est malhonnête en très peu est malhonnête aussi en beaucoup. Si donc vous ne vous êtes pas montrés fidèles pour le malhonnête Argent, qui vous confiera le vrai bien ? Et si vous ne vous êtes pas montrés fidèles pour le bien étranger, qui vous donnera le vôtre ?
Le début du passage est d’une solennité surprenante par rapport au sujet du débat : « Eh bien ! moi je vous dis ». La formule est utilisée régulièrement dans les textes pour introduire une parole où Jésus prend ses distances par rapport aux enseignements traditionnels pour s’engager personnellement. L’Argent n’est pas glorifié puisqu’il est traité de « malhonnête », d’autres traductions préfèrent dire « trompeur » ce qui revient au même. Il n’est pas d’avantage tenu pour une quantité négligeable, comme s’il suffisait de se détourner de lui pour être dans la ligne. La suspicion est cependant mise d’emblée sur son existence et son utilisation : il est une réalité difficile à manipuler. D’autres formulations complètent ce premier jugement : il n’est pas le vrai bien, il est un bien étranger, en fait, il est peu de choses. Pourtant il fait office de test de moralité : malgré son peu d’importance, la manière dont on se comporte avec lui est le signe d’une manière d’être plus large, elle révèle le fondement de la personne. Affirmer qu’il n’est pas l’essentiel de la vie ne veut pas dire qu’on doive le mépriser. Celui qui n’est pas fidèle avec l’argent ne peut être dit fidèle en quoi que ce soit d’autre, ce qui montre son importance particulière. Il ne s’agit pas d’un domaine insignifiant, bien au contraire.
Tout se joue sur la destination que l’on donne à l’argent, là est la pointe de la parabole qui porte justement sur ce qu’elle a de choquant. L’argent sert à se faire des amis qui nous accueilleront, en cas de besoin, ici-bas et au-delà dans « les tentes éternelles ». Jésus, en quittant une interprétation pratico pratique : se faire bien voir pour être accueilli par la suite, nous oriente vers la visée du vrai bien qui engage totalement au point de nous mettre en rapport avec la vie en Dieu. Si l’argent est un bien étranger, son utilisation en vue de se faire des amis, nous fait entrer dans l’essentiel de la vie terrestre et éternelle : l’amour des autres. Il est clair que l’amitié ne s’achète pas, ce qui n’empêche pas chacun de se demander si l’argent qu’il possède est bien utilisé, au moins pour ce dont nous avons la charge. Il ne semble pas que l’on puisse dissocier la vie économique et l’implication religieuse.
Remarquons au passage que parler ainsi remet en cause la séparation que font les Protestants entre leurs affaires et la foi, comme les préventions exagérées des Catholiques qui ont tendance à déconsidérer tout ce qui a rapport à l’argent. Si du moins on suit les analyses de Max Weber sur l’éthique protestante qui, à force d’être popularisées, prennent des allures de poncifs manquant de fiabilité.
Mais reprenons notre lecture. La conclusion du passage que nous examinons ne manque pas de puissance :
« Nul serviteur ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent. »
La dramatisation du texte empêche à nouveau de regarder la question de l’argent avec détachement. Si Argent est écrit avec une majuscule, c’est qu’il est personnifié par Jésus en employant le mot araméen de Mamôn. Comme cela se fait couramment avec le Mal, qui est souvent crédité d’une majuscule ou est remplacé par des noms propres comme Satan, le Malin, Béelzeboul… nous sommes devant l’image de deux personnages qui s’affrontent ou du moins qui entrent en concurrence : Dieu et Mamôn. Le texte nous invite à faire un choix radical qui engage deux manières de vivre contradictoires.
Bien sûr la contradiction n’est pas aussi forte que celle qui oppose le bien et le mal. Il n’y a rien de bon dans le Mal qu’il faut rejeter absolument, ce qui n’est pas le cas de l’Argent qui comporte une ambiguïté : du bien peut-être fait par son intermédiaire. D’où la condamnation qui porte uniquement sur le fait de le servir et non sur celui d’avoir des relations avec lui.
Nous retrouvons à la base du discours l’idée déjà développée : qu’est-ce qui me donne la vie ? Rien ne peut naître du mal qui n’est que destructeur. Par contre il est possible de se construire par rapport à l’argent, de se constituer une certaine autonomie par son intermédiaire, un art de vivre. Ce n’est pas une perversion absolue, mais le servir conduit à oublier ce qui nous donne la vie véritable, c’est-à-dire la relation aux autres et à Dieu lui-même. Servir l’argent c’est se tromper sur notre origine. C’est pour cela qu’il est dit « trompeur ».
Derrière il y a sans doute la prétention prométhéenne d’exister par soi-même sans rien devoir à personne. L’engagement religieux conduit au contraire à reconnaître que c’est Dieu qui nous donne la vie, souvent par l’intermédiaire des autres hommes ; la dimension humaniste de son côté nous fait dire que nous existons par notre rapport aux autres ce qui n’est pas contradictoire mais qui peut être vécu séparément ; seule l’autonomie donnée par la richesse ou le pouvoir est mensongère parce qu’elle ne prend pas en compte notre mode de fonctionnement réel, ce qui nous constitue comme homme : le fait d’être en relations.
Il n’y a pas de quoi rire !
La conclusion du texte prend pour cible les adversaires traditionnels de Jésus : les Pharisiens, mais elle le fait d’une manière inhabituelle. En général Ils sont critiqués par Jésus pour leur attachement borné à la loi, pour leur hypocrisie et pour leur prétention à la perfection. Ici c’est à cause de leur amour de l’argent, comme si ce défaut expliquait le reste ou au moins était dans la même ligne. Il est vrai que le respect scrupuleux de la loi est aussi une manière de se vouloir autonome, de prétendre ne rien devoir à personne, de se présenter avec assurance, y compris devant Dieu. L’amour de l’argent a une fonction semblable.
Les Pharisiens, qui sont amis de l’argent, entendaient tout cela et ils se moquaient de lui. Il leur dit : « Vous êtes, vous, ceux qui se donnent pour justes devant les hommes, mais Dieu connaît vos cœurs ; car ce qui est élevé pour les hommes est objet de dégoût devant Dieu. »
La mise en parallèle de l’attachement à la perfection que donne la loi avec l’amour de l’argent est corroborée par la mention des moqueries qui viennent de la part des Pharisiens. Ils se sentent supérieurs, au-dessus des autres du fait de ce qu’ils considèrent comme leur justice. Ils sont effectivement reconnus et respectés à cause de l’image de respectabilité qu’ils donnent avec leur prétention. Jésus ne fait pas le poids face à ces champions de la pureté parce qu’il n’entre pas en compétition avec eux dans ce domaine, ni dans aucun de ceux sur lesquels ils appuient leur assurance. Il n’est donc pas pris au sérieux à partir du moment où ils font porter leurs priorités sur des valeurs antagoniques aux siennes. Jésus a un autre regard, celui de Dieu, dont les repères sont différents, ce que le texte appelle « le cœur ».
Mais il faut bien le reconnaître, sans même sortir d’une dimension tout humaine, la soumission à l’argent est à la base de rivalités mimétiques sans nombre pour reprendre le vocabulaire de René Girard, il est une des sources principales de la violence. L’argent se gagne, il se prend, il permet de se comparer, il n’est jamais en suffisance, il est la cause de conflits, il permet de dominer, de contraindre, etc. Vivre pour lui conduit à s’enfermer dans des violences permanentes, qui plus est ce choix de vie apparaît comme une manifestation de force intérieure. Ceux qui en font la valeur par excellence ont beau jeu de se moquer des faibles d’esprit qui prêchent le détachement. Pourtant, outre le fait qu’il ne s’agit pas pour le Chrétien de mépriser l’argent mais de s’en servir à bon escient, il est légitime de se demander qui sont les plus fous dans l’affaire.
Notre texte de référence affirmait plus haut que : « les fils de ce monde-ci sont plus avisés envers leurs propres congénères que les fils de la lumière. » Nous sommes sérieusement conduits à en douter au vu des événements récents. Les professionnels de l’argent ne font pas preuve d’une raison évidente quand on voit les trafics dans lesquels ils entrent et se perdent. Qu’ils méprisent l’homme est une chose, mais ils ne sont même pas compétents dans leur domaine. Est-ce bien cela vivre ? L’idéal est-il vraiment de gagner toujours plus jusqu’à mettre en danger les autres et soi-même ? Qui sont les plus fous, les parents qui envoient leurs enfants au catéchisme et ceux qui leur enseignent des valeurs de solidarité et de fraternité, ou bien ceux pour qui ne comptent que le sport et la réussite scolaire ? Qui sont les plus avisés, ceux qui passent leurs temps libres en famille quitte à s’ennuyer un peu, qui prennent du temps pour prier ou réfléchir au sens de leur vie, ou bien ceux qui s’abrutissent au travail et occupent le moindre espace de leur temps pour ne pas penser à ce qui les attend ?
Qui est le fou, qui est le sage ? Qui est le plus heureux et profite de la vie ?