Je trouve particulièrement excitants les moments où l’on est à fond. Je ne parle pas de ces périodes pendant lesquelles il n’est plus possible de respirer tellement nous sommes surchargés de travail, quand les dossiers s’accumulent et qu’on n’en voit pas la fin, que les réunions succèdent aux réunions, les rendez-vous aux rendez-vous, les sollicitations aux sollicitations, le travail au travail, au point que l’on n’a plus de temps pour prendre le recul nécessaire, où l’on n’aspire plus qu’aux vacances. Ces périodes nous laissent abrutis, vidés de toute envie de bouger. Certains sont fiers de se dire surbookés, je ne suis pas de ceux-là. J’aime bien profiter de mon temps et le perdre à l’occasion.
Nous ne sommes pas à l’initiative dans les moments de surcharge, mais plutôt les jouets d’obligations qui nous manipulent comme de ceux qui nous les imposent, surtout si nous sommes obligés de les assumer du fait de nos responsabilités. Il ne nous reste plus alors qu’à rentrer la tête dans les épaules et à avancer quoi qu’il arrive pour faire ce que nous devons faire, en attendant des jours meilleurs.
Pour l’heure, je pense plutôt à ces moments où l’on est pris par un projet important qui nous possède tout entier. Il faut imaginer, construire, élaborer des manières de faire, chercher qui associer. Alors ça chauffe dans les têtes, les idées se bousculent. La nuit on est réveillé par nos préoccupations et des plans se mettent en place, des idées nouvelles se bousculent à notre propre étonnement souvent ; il faut les trier, les organiser et on a bien du mal à retrouver le sommeil. À tout moment dans la journée ces préoccupations reviennent au point que certains nous trouvent parfois un peu absents voire franchement désagréables !
Ce sont des moments d’intense création qui prennent des formes variées : un projet à présenter, une décision à prendre, une réunion à organiser, un article à écrire ou un livre, un rassemblement à structurer, un temps de prière, j’ai même éprouvé cette impression en prenant des pinceaux et de la couleur pour me lancer dans un tableau moi qui suis loin d’être un artiste !
L’excitation est forte, pas besoin de prendre des substances interdites pour y parvenir, juste se laisser gagner par les enjeux et par l’envie de réussir pour vivre ces moments intenses.
La seule solution pour retrouver un semblant de paix est de faire aboutir le projet qui nous préoccupe. Quand elles sont mises noir sur blanc, les idées se mettent en place et le calme se fait dans les têtes. Quand l’article est rédigé, que la réunion est préparée, la décision est prise, le travail achevé, la fête mise au point il devient plus facile de trouver le sommeil du juste. Même des réalisations partielles parviennent en général à faire baisser la pression, au point que l’on regrette parfois l’excitation précédente. J’aime comparer cette situation à la déprime de la jeune mère qui, peu après son accouchement, passe par une période de blues comme s’il lui manquait le temps de l’attente, la tension vers ce qui va venir. Nous sommes tous un peu déconcertés quand nous sommes arrivés au bout de l’une de nos démarches.
Il peut se faire aussi que la pression ne retombe pas, soit que l’on se soit révélés incapables de réaliser ce que l’on avait mis en œuvre, soit que l’on se laisse déborder par des préoccupations qui se succèdent sans fin et se surajoutent au point de nous faire perdre le repos. Dans ces cas, il y a juste un impératif à ne pas oublier : le moment est venu de tout débrancher, d’arrêter la machine à penser, de stopper le mouvement. Les drogues en apparence les plus anodines peuvent se révéler dangereuses. Nous sommes des êtres fragiles et notre cerveau ne supporte pas les emballements en continu. Il a besoin lui aussi, régulièrement, de reprendre un rythme plus tranquille. Tant mieux si nous sommes capables de nous en apercevoir par nous-mêmes, sinon notre entourage est là pour nous signaler que nous sommes en train de dérailler.
Car il est difficile d’arrêter juste au moment où l’on se sent tellement vivants, responsables, utiles, alors que nous avons l’impression de vivre une richesse dont nous ne nous croyions pas capables. Pourtant, l’efficacité de telles périodes n’est que pour un temps, la suite n’est souvent plus aussi prolifique. Les idées nouvelles se changent en obsessions, les périodes fécondes de la nuit ne sont plus que des insomnies, nous devenons carrément insupportables et tout cela pour rien.
Il doit avoir une vie bien terne celui qui n’a jamais vécu de tels moments de plénitude, quand il faut faire des choix, prendre une orientation nouvelle, s’engager, réaliser un projet, transmettre à d’autres ce qui nous fait vivre. Mais est-ce possible ? Et puis il n’est jamais trop tard.