La bonne morale chrétienne nous rappelle l’importance d’accueillir son prochain, d’être gentil avec les autres… Cette obligation ne va pas sans une nécessaire réciprocité. Commençons par penser à être accueilli avant de nous efforcer à accueillir. J’ai interrogé les évangiles sur cette dialectique : accueillir et être accueilli.
Accueillir
Dans les évangiles, Jésus est rarement présenté comme quelqu’un qui accueille : 3 fois sur 49 occurrences du mot « accueil » ou de ses dérivés.
Il accueille les enfants (Marc 10, 13-15), il est dit une fois qu’il fait bon accueil aux foules pour leur parler du Royaume et guérir les malades (Luc 9, 11), enfin il est dit qu’il fait bon accueil aux pécheurs et qu’il mange avec eux, ce qui lui est reproché parce que, ce faisant, il s’éloigne des pratiques respectables (Luc 15, 2). Il exprime chaque fois par là sa miséricorde, son amour pour les petits, les malades et les pécheurs. C’est bien lui.
Il est vrai que pour accueillir il faut un chez soi, une maison, une famille, une communauté, un lieu de culte et Jésus n’a rien de tout ça, même pas une pierre pour reposer sa tête (Luc 9, 58). Il s’agit certes d’une exagération : il est question de « la maison » où il entre et d’où il sort ; peut-être pas la sienne mais celle de Simon et d’André dans laquelle il est régulièrement accueilli comme souvent chez Marthe, Marie et Lazare.
Pour prier, Jésus n’a pas non plus de lieu propre : il part dans la montagne ou dans des lieux isolés, c’est là que la foule le rejoint parfois. Pour le culte, comme les autres Juifs, il va au Temple ou dans les synagogues. Il y prend la parole, en particulier quand il est invité à le faire. S’il appelle des gens qu’il fait entrer dans son équipe, les 7 et les 72, son souci est moins d’en faire une communauté que de les instruire, en particulier, avant de les envoyer en mission.
Nous nous interrogeons sur notre ouverture aux autres. Dans les milieux chrétiens il est souvent question de se montrer accueillant. L’attitude est importante mais, après tout, c’est la moindre des choses : une preuve d’humanité tout à fait naturelle même si elle n’est pas universellement partagée dans les faits. Ne devrions-nous pas chercher ailleurs, sans abandonner notre souci des autres, mais en allant vers eux ?
Être accueilli
Jésus
Si l’accueil est pour lui naturel, la préoccupation principale de Jésus est d’être accueilli personnellement et que sa parole soit accueillie, ce qui ne va pas toujours de soi. Par cette attitude il se décentre, elle fait de lui le médiateur entre le message qu’il porte et les hommes qu’il rencontre. L’accent est mis sur ceux qui reçoivent Jésus, leur réaction est déterminante et le succès de la prédication de Jésus en dépend. Il ne ramène pas à lui, il oriente vers le Père. Celui qui accueille est préoccupé par la qualité de son accueil, il reste le personnage principal. Celui qui cherche à se faire accueillir est d’abord attentif à l’autre, il ne cherche pas à le récupérer puisqu’il est sans pouvoir face à lui, il ne veut pas l’annexer puisque c’est l’autre qui a le dernier mot, il a la prétention d’être fréquentable pour que sa personne ne fasse pas obstacle à ce qu’il souhaite transmettre.
Il est rejeté
Celui qui cherche à se faire accueillir se heurte parfois à un mur. Il arrive que Jésus soit rejeté, rapidement, avant même de commencer à parler : c’est le cas avec les Gadaréniens à qui sa puissance de guérison fait peur (Mat. 8, 28), ou dans un village samaritain parce-que lui et ses disciples faisaient route vers Jérusalem (Luc 9, 52). Jacques et Jean sont très vexés par ce dernier refus mais pas lui, il connaît le racisme ordinaire des hommes.
Le rejet le plus massif a été celui des scribes et des pharisiens. Leur refus n’a pas été immédiat puisqu’ils ont d’abord été séduits par sa rigueur et ont espéré qu’il irait dans leur sens. Ils ont même essayé, en vain, de l’amener à prendre partie dans leurs disputes théologiques. Les scribes et les pharisiens étaient pourtant en attente, mais celui qui vient n’est pas conforme à l’image qu’ils s’en faisaient, alors ils le rejettent.
L’avertissement nous est adressé à nous qui prétendons accueillir alors que nous restons sourds aux appels de ceux qui ne sont pas dans la ligne de nos attentes. Nous sommes tellement pressés de délivrer notre message que nous en oublions les besoins des hommes.
Il s’invite
Parfois Jésus se présente en demandeur : au mépris des usages il demande à boire à la Samaritaine (Jean 4, 7) ; il se fait inviter par Zachée qui en est tout bouleversé (Luc 19, 2). Contrairement aux attentes, il est accueilli par les Galiléens (Jean 4, 45) à cause de sa renommée il est vrai.
Il est plus difficile de se faire accueillir que d’accueillir parce que ce n’est plus de nous que dépend la décision finale. De celui qui donne, nous devenons celui qui reçoit, nous perdons l’initiative et souvent nous n’avons rien à donner en échange à part Celui dont nous sommes les témoins.
Il est invité
Jésus est aussi invité, comme par Simon, le pharisien (Luc 7, 36). Si nous sommes invités sans l’avoir demandé nous perdons encore plus l’initiative ; celui qui invite peut même être déçu par son invité quand il ne correspond pas à ce qu’il avait imaginé. C’est ce qui se passe avec Simon. Le jugement de Jésus à son endroit est d’une extrême sévérité montrant l’importance qu’il accorde au fait d’être bien accueilli. « Simon j’ai quelque chose à te dire ». Cette parole appelle le pharisien à s’interroger sur sa prétendue perfection puisqu’une pécheresse est plus accueillante que lui. Un accueil formel n’est pas suffisant : on n’ouvre pas sa porte pour se faire bien voir, il faut aussi se convertir à celui que l’on reçoit.
L’important est que Jésus soit accueilli, lui et sa parole et que cet accueil porte du fruit. C’est le fond de la parabole du semeur (Mat. 13, 20). Le prologue de saint Jean, dans le même sens, fait la distinction entre ceux qui ont accueilli Jésus et qui reçoivent « le pouvoir de devenir enfants de Dieu » (1, 12) et les autres qui refusent la lumière. Tout se joue dans cet accueil ou ce refus. Plus loin, avec Nicodème, Jésus reproche aux « Juifs » de ne pas avoir reçu son témoignage et celui de ses disciples (3, 11 ; 32-33 puis 5, 43).
Accueillir Jésus est donc le passage obligé vers le salut.
Les petits à accueillir
C’est aussi le sens de l’accueil des petits enfants (Mat. 18, 5) et des étrangers (Mat. 25, 35) ; il ne s’agit pas que de compassion ou d’affectivité. Il est nécessaire de les accueillir parce que Jésus fait une équivalence entre eux et lui : « qui accueille en mon nom cet enfant, m’accueille moi-même » (Luc 9, 48), « j’étais un étranger et vous m’avez recueilli » (Mat. 25, 35). Au-delà de l’obligation morale, du devoir de charité envers le prochain, le chrétien est convié à un acte de foi puisque derrière eux c’est Jésus qui est accueilli. Cela sous-entend aussi que le salut ne dépend pas de l’adhésion consciente à Jésus ou d’une appartenance à l’église, mais de la manière dont on se comporte envers ceux à qui Jésus donne la priorité que l’on soit ou non des croyants.
Les disciples
Le dernier point qui ressort des paroles de Jésus concerne les disciples qui eux aussi doivent être accueillis.
Être accueillis
Quand les 12 disciples, puis les 72 sont envoyés en mission, Jésus leur demande de partir sans rien et de se faire accueillir (Luc 9 puis 10). Ils sont invités à manger et à boire ce qui leur sera offert. La démarche prend d’autant plus de sens qu’avec le passage des disciples en visite le Royaume de Dieu s’approche de ceux qui accueillent comme des autres qui se ferment. Nous quittons le domaine des relations de convenance.
Il est important pour les disciples de prendre conscience que chaque fois qu’ils croisent la vie des gens c’est l’occasion pour le Royaume de se proposer. Les disciples sont invités à dire : « Le Règne de Dieu est arrivé jusqu’à vous » (Luc 10, 9 et 11). C’est dans le partage que la foi se vit et que le Royaume se fait proche.
Qui vous accueille m’accueille
Jésus insiste sur la place incontournable du disciple et sur l’importance qu’il soit accueilli : « En vérité, en vérité je vous le dis, recevoir celui que j’enverrai, c’est me recevoir moi-même et me recevoir c’est aussi recevoir Celui qui m’a envoyé. » (Jean 13, 20) Une cascade de relations s’installe qui part de l’accueillant du disciple pour aller jusqu’au Père en passant par le Fils avant de redescendre.
De même chez Matthieu 10, 40-42 : « Qui vous accueille, m’accueille moi-même et qui m’accueille, accueille Celui qui m’a envoyé. Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste. Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense. »
Comment mieux dire, combien, une fois que nous sommes repérés comme disciples du Christ, il est capital de continuer à être fréquentables puisque le plus petit geste d’attention à notre égard devient un culte rendu à Jésus et même à son Père.