Amor Fati

Amor fati

Aime ton destin. On trouve cette étrange invitation dans un livre de Nietzsche : Ecce homo.

Voici qui pourrait passer pour du fatalisme, si l’on ne connaissait pas l’auteur ! Il serait étonnant en effet que ce soit lui qui nous incite à accepter notre vie sans chercher à la transformer, comme ceux qui déclarent : « C’est ma nature, je ne peux rien y changer ». Oui, ce serait vraiment étrange de la part de ce philosophe qui nous incite en permanence à sortir des sentiers battus et remet en cause les traditions, les petites morales et le nihilisme. Pour avancer sur cette question, je propose un éclairage en plusieurs étapes, en commençant par Simone Weil.

1.    Simone Weil et « Que ta volonté soit faite »

Le détour par cette philosophe permet de prendre des distances par rapport au fatalisme. Dans sa méditation sur la prière du Notre Père, elle s’attarde sur le passage : « Que ta volonté soit faite ». Cela semble, à nouveau, inviter à la soumission, à une manière de se résigner et de s’abandonner entre les mains de Dieu aux dépens de toute initiative personnelle. Ce qui est là devait arriver, dirait-on, et on ne peut rien y changer puisque c’est la volonté du Tout Puissant qui, de plus, est le Tout Autre. Entre les mains de Dieu, toute initiative est inutile puisqu’il est le maître absolu… La seule chose que nous pourrions faire, en conformité avec ce qui passe pour la Tradition chrétienne, serait de nous efforcer de deviner quelle est cette fameuse volonté afin de nous y soumettre le plus fidèlement possible.

La volonté de Dieu est inconnaissable

Or c’est contre cette illusion que Simone Weil s’insurge tout d’abord : il est impossible, souligne-t-elle, de connaître la volonté de Dieu avec précision. Certes, le chrétien peut prétendre, tout au plus, se faire une idée des grandes directions de ce qu’il nous demande à partir des textes évangéliques mais sa volonté sur ce que nous avons à faire au jour le jour demeurera toujours une énigme pour nous tant notre imagination est bien incapable de comprendre ce qu’il est vraiment. Dieu est le Tout Autre et son être, de même que sa volonté, vrai défi à notre liberté, restent pour nous impossible à approcher. Le croyant n’aurait plus alors qu’à se résoudre à accepter ce mystère en essayant de l’aimer, une forme de l’amor fati. Comment s’efforcer, en tant qu’homme, de prendre les directions qui nous semblent les plus justes ? Existe-t-il pour nous des espaces de liberté ?

De fait, puisque le fidèle se retrouve sans l’appui d’une certitude absolue, il est loin d’être réduit au statut d’esclave impuissant à gérer sa vie. Bien au contraire, il se trouve dans l’obligation d’agir librement, tel un homme qui prend des risques quand il s’agit de gérer son présent et de préparer son avenir. Le croyant, pas plus qu’un autre, ne se réfère à une norme infaillible qui lui indiquerait, sans erreur possible, le comportement à adopter pour être fidèle à la volonté de Dieu. Il est mis, en permanence, devant l’obligation de faire des choix libres, de prendre des décisions qui l’engagent, de construire sa vie et de mener ses relations aux autres et au monde sans savoir avec certitude s’il a pris les bonnes directions. Pire, comme il n’est pas à l’abri des erreurs, il se voit contraint régulièrement à faire marche arrière, à accepter les errances qui sont le propre de chacun. 

Telle est la première approche critique de la compréhension de la volonté de Dieu à laquelle nous invite Simone Weil et qui est, somme toute, plutôt traditionnelle : Dieu, et en particulier sa volonté, s’il est vraiment le Tout Autre, est du domaine de l’inconnaissable. En dehors des pistes fondatrices de la foi qui nous sont révélées, il nous reste de grandes marges de manœuvres dès qu’on entre dans les détails du quotidien et qu’il s’agit du destin du monde.

Le passé est la volonté de DIeu

La deuxième étape de la réflexion de Simone Weil est autrement dérangeante. Elle soutient que la seule certitude que nous ayons sur la volonté de Dieu est le passé. Si Dieu est bien le Tout Puissant que nous présente la foi chrétienne, rien de ce qui est arrivé n’a pu advenir en dehors de sa volonté. Autant le présent, et davantage encore le futur, restent plongés pour nous dans l’incertitude et sont ouverts à notre liberté, autant ce qui a eu lieu dans le passé ne peut plus être mis en cause. Il est donc à accepter comme tel et même aimé puisque nous pouvons croire avec certitude qu’il est conforme à la volonté divine. Nous nous rapprochons par-là de la formule de Nietzsche : Amor Fati.

Cependant, une telle vision est perturbante pour les croyants : autant nous sommes prêts à reconnaître la main de Dieu dans ce que nous estimons positif dans le passé, autant nous éprouvons des réticences à la voir dans ce qui est négatif à nos yeux. Nous avons beaucoup de mal à sortir de l’anthropomorphisme qui nous fait imaginer que Dieu devrait toujours se comporter conformément à ce que nous pensons de lui. Nous jugeons de sa bonté, de ce qui doit être fait ou non par lui, à partir de nos jugements propres. La dialectique hégélienne nous avait bien proposé des pistes quant à la prise en compte du négatif dans l’histoire… mais nous préférons décider par nous-mêmes de la manière dont les choses doivent se dérouler et dont Dieu doit penser et agir !

C’est alors que l’amor fati devient insupportable à ceux qui sont sûrs de posséder la vérité sur Dieu. Les voilà qui se mettent à faire le tri dans le passé entre ce qui est intolérable et ce qui va dans la bonne direction. Ils décident avec assurance de ce que Dieu, dans sa toute bonté, peut faire ou non. Il ne saurait donc pas être à l’origine de ce qui nous révulse. Ils prétendent décider par eux-mêmes ce qui vient de Dieu et ce qui n’est pas de lui. Or aimer la vie, le monde, Dieu, les hommes… devrait passer par l’acceptation de ce qui est, sans aucune restriction et même en le reconnaissant comme étant d’origine divine et donc aimable. 

En effet, si nous avons conscience de l’anthropomorphisme de nos croyances et de leurs limites, comment oserions-nous prendre position sur ce qui vient de Dieu ? Redisons qu’acceptation ne signifie pas soumission. Au contraire, la prise en compte du réel tel qu’il est nous remet devant nos responsabilités humaines, devant la présence incontournable de ce que nous avons à gérer. En conséquence, cela nous engage à ne pas renier le fait que notre présent comme notre avenir dépendent de nos choix, avec l’aide de Dieu. 

Sauf le passé, rien n’est écrit, pas même par Dieu.

Ce qui est écrit est écrit

Si l’amor fati pourrait donc être conforté par la foi en Dieu, tout en restant dérangeant pour les croyants, cette dernière n’est pas vraiment indispensable. L’auteur de la maxime déclare, d’ailleurs, son athéisme avec violence. Une telle attitude est, avant tout, du domaine de la logique. En effet, à quoi bon regretter le passé, vouloir le nier, se compliquer l’existence en rejetant ce qui est déjà là ? Nous sommes les héritiers d’une histoire qui nous est propre, qui fait notre singularité et qu’il est impossible de changer. Ce que nous avons vécu et qui nous a définitivement marqué n’est pas modifiable, alors, autant accepter cet aspect de notre destin et, pourquoi pas, l’aimer.

Certes, il est plus facile de nous attarder sur ce que la vie nous a apporté de positif. Ainsi   remettons-nous en mémoire les bons moments en priorité, comme s’ils avaient été les seuls à nous avoir permis de grandir. Nous sommes également portés à croire que les rencontres qui nous ont fait souffrir ont détérioré des parties de nous-mêmes et nous regrettons d’avoir croisé le chemin des personnes qui nous ont semblé toxiques. De même, pour ce dont nous sommes directement à l’origine, nous regardons avec fierté certaines de nos attitudes et de nos choix qui allaient dans le sens de notre idéal alors que nous éprouvons de la honte au souvenir de certains de nos actes qu’il aurait mieux valu éviter. Au souvenir de ces derniers, nous avons du mal à cesser de nous         adresser des reproches, même des années après et nous faisons notre possible pour qu’ils ne remontent pas à la surface de notre conscience. Ainsi, le ressentiment contre certaines personnes, comme les remords au souvenir de certains de nos actes, ne cessent de nous torturer consciemment ou non. 

À quoi bon cependant ? La question mérite d’être posée.

Au lieu de ressasser à l’infini ce que nous avons fait de mal ou celui qu’on nous a fait, ne serait-il pas préférable ou bien de réparer les dégâts que nous avons commis quand cela reste possible et c’est alors urgent, ou bien, si ce que nous avons fait n’est pas rattrapable, peut-être est-il encore temps de demander pardon (et avec Dieu, il est toujours temps) afin de s’ouvrir la possibilité de passer à autre chose et peut-être renouer avec des relations rompues ? Dans la meilleure des hypothèses, la réminiscence de nos fautes passées est un remède temporaire contre notre orgueil. En outre, l’acceptation de la perte de nos illusions sur l’étendue de nos mérites est un pas vers une plus grande humilité, il est inutile cependant d’en faire une plaie à rouvrir sans cesse.

Nous sommes à la tête d’un héritage, celui de notre vie et les fruits de cette histoire nous échappent largement. La résultante est bariolée puisqu’elle est la conséquence de ce que nous avons traversé, le meilleur comme le pire. Nous ne sommes ni totalement responsables, ni pleinement conscients, de tout ce qui a laissé une trace en nous. En somme, si nous avons à rougir de certains épisodes que nous souhaiterions effacer, il y en a d’autres, dont nous aimons nous rappeler parce qu’ils nous remplissent de fierté, sans compter ceux que nous avons oubliés et qui cependant n’ont pas manqué de laisser leurs marques en nous pour le meilleur et pour le pire. 

Aussi, n’est-il pas inutile de laisser remonter à la surface tous les épisodes de notre existence sans exclusive pour apprendre à les aimer, pour oser pardonner à ceux qui nous ont fait du tort, tout en nous pardonnant à nous-mêmes les périodes sombres que nous avons traversées. Il ne s’agit ni de fixer uniquement notre regard sur les bons côtés de notre existence, ni de nous complaire dans le rappel morose de nos ombres. C’est en revanche une sorte de catharsis, de purification que de ne pas refouler les traces de notre passé, en particulier celles qui handicapent sournoisement notre vie présente. Si certaines restent obstinément enfouies et toxiques, il est toujours possible de se faire aider…

S’accepter tels que nous sommes, aller même jusqu’à aimer les pages sombres qui blessent notre ego, est une vraie libération. Une telle attitude, cet amor fati, fait de nous des hommes conscients de leurs limites, fiers de les assumer sans les nier, tout en restant attentifs à ne pas négliger les chances que nous a données la vie. Nos fêlures elles-mêmes nous évitent de nous prendre pour des êtres exceptionnels, tout en nous rendant plus tolérants face aux blessures des autres.

Aimer sa destinée, ce n’est pas l’idéaliser parce qu’il n’y a pas toujours de quoi en être fier mais plutôt l’assumer en sachant que c’est la nôtre, que nous n’en avons pas d’autre et que nous sommes bien obligés de faire avec. Aimer sa destiner, adhérer à l’amor fati, c’est considérer notre passé avec un regard apaisé, l’aimer parce que c’est le nôtre, le fruit de notre histoire qui est unique, et la base sur laquelle nous avons à construire si nous ne voulons pas bâtir sur le sable de nos illusions…

Le présent et l’amor fati

Si le passé est écrit, il nous reste à bâtir ce qui vient et à organiser notre présent pour en faire notre œuvre, œuvre d’art de préférence, en toute modestie ! Si certains hommes ont marqué l’histoire de leur empreinte, ce n’est pas l’ambition de la plupart d’entre nous… À peine envisageons-nous de maîtriser un tant soit peu notre existence propre, en collaboration avec nos proches et de créer un environnement habitable pour tous dans les limites de ce qui nous concerne. Bien sûr, nous sommes partie prenante de réseaux qui nous permettent d’aller au-delà de notre petite individualité, nous sommes engagés avec d’autres dans des projets qui ouvrent un avenir et qui impactent davantage que notre domaine immédiat. Il faut bien reconnaître cependant que nous sommes souvent renvoyés à nos petitesses et à celles de ceux dont nous sommes solidaires. Même les utopies qui nous ont portés précédemment et qui ouvraient à l’espérance de lendemains qui chantent ne nous font plus guère rêver. Nous sommes contraints de réduire grandement nos ambitions autour de perspectives bien plus terre-à-terre, ce qui ne devrait pas nous empêcher de garder quelques idées de grandeur. Il faudra voir comment…

Avant d’aller plus loin, je pense bon de revenir à quelques suggestions de Nietzsche. Elles nous éclairent sur les manières d’agir qu’il est raisonnable d’envisager tout en tenant compte de nos limites et de notre volonté d’aimer notre destinée. Le défi est d’éviter à tout prix le fatalisme, et surtout de sombrer dans le nihilisme condamné par cet auteur. Cette dernière tentation, toujours d’actualité, cherche à nous persuader que rien ne vaut la peine, qu’il est même vain de nous efforcer d’avoir une influence sur le déroulement de notre histoire et encore moins de la grande histoire.

2.    Nietzsche et Les trois métamorphoses

Le cheminement par lequel nous allons poursuivre notre recherche s’appuie sur le début du livre emblématique de Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra, où l’auteur propose, d’une manière imagée, trois pistes pour éviter le nihilisme et viser le surhomme. La question de l’amor fati demeure en filigrane.

Le chameau

La première est celle du chameau. Elle illustre la figure héroïque de celui qui accepte toutes les charges et les recherche même, comme une obligation à remplir. Dans une démarche sacrificielle, il prend sur lui ce qu’il y a de plus difficile en pensant qu’il n’y a rien de mieux pour s’affirmer en tant qu’individu supérieur, seule possibilité, à ses yeux, d’incarner une attitude propre à contrecarrer la dégénérescence d’une société en mal de repères. En engageant son existence dans cette direction, il ambitionne de donner chair aux valeurs essentielles de l’humanité : la grandeur, le dévouement, la soumission aux lois et aux autorités, l’ordre… 

Les injonctions auxquelles il se soumet sont : « Il faut », « Tu dois ». Il ne décide rien de sa propre initiative mais obéit en permanence à ce qu’il reconnaît comme une autorité, transcendante ou immanente, qui le dépasse, qui l’oblige et qui le dispense de tout jugement personnel. L’amour du destin se résume chez lui à l’acceptation sans réserve d’une situation inscrite dans l’histoire et dont le souci de la permanence donne sens à son existence. Plus il se dévoue dans une fidélité sans failles, plus il se charge des fardeaux les plus lourds possible et plus il se persuade d’accomplir sa mission en ce monde pour le plus grand bien de l’humanité. Il vit de certitudes sans rien créer de personnel puisqu’il accepte que la totalité de ses repères vient des pouvoirs du ciel ou de la terre. 

Il en résulte qu’il est plein de ressentiment vis-à-vis de la foule anonyme qui n’adhère pas à la rigueur de son engagement pour l’ordre. Il la méprise pour son manque de courage qu’il condamne comme une manifestation de tiédeur et un manque de force morale. 

Son attitude, à la fois soumise à de lois supérieures et héroïque, ne manque pas de panache mais l’empêche d’aimer ceux qui ne sont pas comme lui et qu’il prétend dominer. Il se prend pour un être qui surpasse la masse des hommes par ses engagements mais ce n’est pourtant pas de cette manière que Nietzsche entend le surhomme. 

Le lion

La deuxième figure campée par Nietzsche ne va pas davantage dans le sens de ses attentes. Elle aussi est héroïque quoique empruntant une direction radicalement opposée à la précédente. C’est celle du lion, image inversée de celle du chameau. Alors que ce dernier acceptait toutes les injonctions, lui va les rejeter systématiquement. En vrai révolutionnaire, il refuse de tenir compte des leçons apportées par l’histoire. Il se prétend capable d’être, de lui-même, créateur de valeurs. Il se pose comme sa propre origine et non comme le maillon d’une chaîne qui aurait commencé avant lui. Il fait table rase du passé. Au lieu de se soumettre au destin, le lion rejette l’amor fati, refuse de dépendre de lui et cherche à faire comme s’il n’avait jamais existé. Quand le chameau s’adosse au « tu dois », le lion orgueilleusement dit : « je veux ». 

Ressemblant en cela au chameau, le lion est, lui aussi, plein de ressentiment. Il méprise à la fois ceux qui refusent de prendre des risques et ceux qui se soumettent à l’ordre des choses à l’image du chameau qui ne connaît que le « il faut » ou le « tu dois », faisant du déterminisme de l’ordre établi l’obstacle à toute innovation. Ce sont, à ses yeux, des êtres sans consistance, incapables d’imposer leur liberté. Autre trait commun qu’il partage avec le chameau : il est tout autant persuadé de faire partie d’une race supérieure, celle des gagnants.

Il vise donc également le surhumain mais son attitude manque de réalisme si l’on en croit Nietzsche : personne ne peut faire comme si les acquis du passé étaient inutiles, nul n’a la dimension suffisante pour être créateur de valeurs et pour construire les conditions d’une vie ne prenant appui que sur la volonté d’un individu isolé ou même d’un groupe. Comme le chameau mais par un autre biais, le lion, persuadé d’être un être supérieur, rejette orgueilleusement tout ce qui ne vient pas de lui, tout en surestimant ses capacités créatrices. De plus, l’un comme l’autre se révèlent incapables de sortir du ressentiment. Ils s’y enferment au contraire par le mépris qu’ils affichent de ceux qui ne vont pas dans leur sens, c’est-à-dire le reste de l’humanité… Ils sont en permanence dans le rejet d’un monde qui ne prend pas la même direction. Leur idéal l’emporte sur le réel. Ils sont donc très loin tant de l’amor fati que du surhomme.

Nietzsche rejette donc clairement l’un et l’autre de ces comportements. Ceux qui se modèlent sur les lions ou les chameaux se prennent tous pour des hommes supérieurs. Ils se prétendent capables de ne compter que sur leurs propres forces et c’est une pure illusion : il n’est pas raisonnable de faire l’impasse sur notre dépendance vis-à-vis des autres et de notre histoire. L’amor fati prend ses distances aussi bien de la soumission servile au passé, que du refus systématique de toute tradition. 

Comment dès lors aller vers le surhomme tout en restant conscient de ses limites et en acceptant son destin, comment marier l’amor fati avec le désir de ne pas perdre la main sur son existence ? C’est ce que nous enseigne la troisième métamorphose.

L’enfant qui joue

Celui que Nietzsche considère comme le plus proche du surhomme est l’enfant qui joue. C’est la troisième et dernière métamorphose, après le chameau et le lion, proposée dans les premières pages d’Ainsi parlait Zarathoustra.

En effet, l’enfant qui joue prend son existence comme elle vient. Il ignore la révolte envers ceux qui l’ont mis dans la situation qui est la sienne, il est sans haine et sans ressentiment, il n’en veut à personne, il prend la vie comme elle est, sans se poser de questions. Son unique préoccupation est de jouer avec les éléments mis à sa disposition afin de créer un environnement dans lequel il se sentira à son aise, au besoin il l’inventera. Ses créations sont sans prétention, elles ne sont pas durables, il n’a pas l’ambition de laisser sa marque dans l’histoire, elles dépendent des circonstances et de son état d’esprit du moment. Il ne craint pas de reprendre à la base ce qu’il a édifié si d’aventure ce qui est à sa disposition s’est modifié ou si son état d’esprit n’est plus le même… Il n’hésite pas à repartir de zéro si cela ne correspond plus à ce qui le touche, il est prêt à accepter que rien ne dure éternellement et qu’il faille toujours entrer dans de nouveaux jeux en utilisant ce qui se présente à lui.

Il respire la joie. Elle habite l’enfant qui joue du fait du détachement qu’il affiche vis-à-vis de ses élaborations temporaires et de son absence de haine envers ceux qui l’entourent. Nietzsche parle de l’innocence du devenir. L’enfant accepte sans rechigner ce qui est, ceux qui l’entourent et ce qui est à sa disposition. Il n’en veut à personne et ne se chagrine pas outre mesure quand ses constructions s’écroulent puisque de nouveaux projets sont à sa portée à partir des morceaux tombés à terre. Sans prétentions démesurées, il est confiant dans sa capacité de toujours inventer des formes nouvelles.

L’enfant qui joue est le véritable surhomme dans la mesure où il est le seul à accepter la réalité telle qu’elle est et à chercher en permanence à élaborer du neuf à partir de ce donné. Il est libre des contraintes qui ne viendraient pas de la structure des choses elles-mêmes et sait qu’il ne peut pas partir de rien, conscient qu’il est de ses limites. Il aime ce réel, sans même imaginer qu’il pourrait le critiquer, parce qu’il n’en a pas d’autre à sa disposition et qu’il a envie de le modeler à sa guise. Pour ce qui concerne ce dont il hérite, il n’a rien à reprocher à quiconque parce qu’il ne croit pas qu’on pourrait modifier le passé et il ne lui vient pas à l’idée que quelqu’un pourrait lui vouloir du mal. Certains acteurs, qui sont responsables de ce qui est, restent pour lui plus ou moins mystérieux ce qui fait qu’il ne voit pas à qui il pourrait faire des reproches. Il évite l’illusion du souhait d’un retour au passé. Même quand le meilleur côtoie le pire, il fait comme s’il pouvait utiliser l’un et l’autre pour rendre la vie plus agréable.

Tandis que le chameau aborde les choses à partir de principes qui viennent d’ailleurs, c’est le réel qui prime aux yeux de l’enfant qui joue, au moins comme Nietzsche le voit, et non les idées ou une idéologie. Ces dernières font souvent écran, l’une et l’autre, à la juste perception de la réalité qui, de ce fait, n’est plus vraiment prise en compte. Le danger est de chercher à la faire entrer à toute force dans un cadre préétabli. On ne la voit plus comme ce qui nous résiste mais comme on voudrait qu’elle soit. 

La manière de se comporter du lion est, d’une autre manière, un déni de la réalité. Il lui refuse toute consistance puisqu’il se croit capable de la moduler à sa guise sans tenir compte de ses structures internes. Une fois que l’héritage du passé est jugé sans valeur, il ne peut plus servir de base à l’agir de ceux qui se prétendent au-dessus de toute contrainte. Les constructions du lion ne sont pas ce qu’il croit : elles ne sauraient changer le monde durablement parce que ce qu’il met en œuvre ne repose que sur des idées et sur des valeurs qui n’ont pas de consistance dans la mesure où elles prétendent dominer l’histoire sans respecter sa logique interne. Pour bâtir un monde nouveau, il est indispensable de s’appuyer sur ce qui est déjà là. Le révolutionnaire qui voit le monde au travers les lunettes de ses rêves idéologiques est empêché d’en découvrir les ressorts qui permettraient sa transformation. Les acquis révolutionnaires s’effondrent quand ils perdent le contact avec le réel. Le surhomme tel que le voit Nietzche, cet enfant qui joue, est donc bien loin de l’image que ceux qui connaissent mal l’auteur des Métamorphoses se font de Nietzsche, image d’ailleurs toute fabriquée, et déformée à des fins de propagande, par la propre sœur du philosophe. 

Idéologie 

Cependant, la question de l’idéologie est complexe et elle ne peut pas être mise de côté facilement. Pour la prendre en compte, il faudrait parvenir à trouver le juste milieu entre l’excès de structures, caractéristique du chameau, et leur manque absolu, caractéristique du lion. Pour sortir de l’illusion de la liberté sans entraves qui est la marque propre à ce dernier, il est indispensable d’avoir une sorte d’idéologie au sens de la mise en place personnelle d’une compréhension circonstanciée de la réalité, qui ne soit pas enfermante pour autant. L’équilibre est difficile à trouver. Celui qui est dépourvu de repères aura du mal à se situer dans son monde et à exister librement face à lui. Une appréhension globale du monde permet de découvrir par quels biais passer pour le transformer ou comment s’adapter à lui pour s’y retrouver à l’aise. Une telle construction, intériorisée par chaque individu, finit par prendre la forme d’une vision personnelle, dépendante malgré tout des divers groupes dont chacun est plus ou moins partie prenante.

C’est cette mise en réseau des approches de la réalité, définition de l’idéologie, qu’il semble utile de privilégier ; elle manque au lion quand les efforts de volonté qu’il déploie pour créer des valeurs soi-disant nouvelles se heurtent à la résistance de ce qui est déjà là et qui refuse de se plier à ses désirs ; elle se change en carcan chez le chameau et l’empêche de voir la réalité avec ses contradictions.

C’est à cette dernière définition de l’idéologie, bien plus problématique celle-là, que l’on se réfère habituellement. Le problème commence en effet à partir du moment où une construction idéologique se durcit au point de ne plus être le moyen de se situer sainement par rapport au monde mais se change en un écran qui s’interpose entre la réalité et nous. Autant il importe de planter des repères qui serviront de balises, autant il faut veiller à ce que le réel ait toujours le dernier mot, qu’en particulier il garde la capacité d’ébranler suffisamment nos convictions pour que nos constructions restent malléables et qu’elles se modifient au gré des transformations extérieures. Plus l’idéologie prend le pas sur la réalité et plus on est proche du chameau qui fait passer les certitudes qui le construisent avant tout le reste.

Le danger est d’autant plus grand que les porteurs d’idéologies s’organisent rapidement en réseaux. Les gens qui se ressemblent se rapprochent de ceux qui pensent comme eux. Ils se confortent mutuellement et s’aident dans leur construction idéale du monde qu’ils imaginent, ou qu’ils reçoivent, et qu’ils cherchent à réaliser avec d’autres. Autant le lion est solitaire, autant les chameaux se rassemblent en troupeaux autour des liens qu’ils ont en commun. Dans tous les cas, le monde réel est pris comme un obstacle à contourner et non comme une matière à respecter et à transformer. Quand l’écart se creuse entre l’idéal construit et la pesanteur des choses, c’est toujours le réel qui doit avoir le dernier mot, alors que dans le cas du chameau comme dans celui du lion, c’est l’idée qui est réputée passer en premier, elle qui cherche à soumettre le réel à son diktat et non le contraire.

Seul l’enfant qui joue avec les éléments disponibles est fidèle au monde qui l’entoure. Il est capable de le transformer au gré de ses désirs, dans la mesure où il sait bien qu’il s’agit d’un jeu et que l’existence de ses jouets est indépendante de lui. Il est dans un compromis permanent entre ce qu’il souhaite et ce qu’il peut réaliser en tenant compte de ses capacités et des propriétés de ce qu’il utilise. C’est donc lui le véritable surhomme, celui de qui Nietzsche nous invite à prendre exemple. 

Le technicien, qui aborde lui aussi le réel avec le soutien de la science, remplace dans son agir l’idéologie en tant que compréhension globale du monde par la méthode scientifique. Il gagne en efficacité puisqu’il parvient à transformer ce qu’il aborde grâce à sa connaissance de ses structures internes. Son approche est essentiellement pratique à la différence de celle de l’enfant qui privilégie plutôt la gratuité du jeu. Elle apporte énormément à la domestication de la nature et même à l’organisation de la société. Elle jouit d’un fort capital de sympathie tant elle a amélioré l’existence des hommes au point qu’on ne voit pas aujourd’hui comment on pourrait s’en passer. D’autres sociétés ont mis en place un rapport différent avec la nature mais notre société moderne séduit le plus grand nombre de ceux qui sont en recherche d’efficacité et de progrès.

Tout en restant incontournable, l’approche scientifique a cependant montré ses limites. En effet, contrairement à ce que croit le scientisme, la science ne perce pas totalement les secrets de la matière qui garde une partie d’obscurité. Elle en perçoit bien des ressorts ce qui fait son efficacité mais de nombreux éléments lui échappent. En conséquence, les activités humaines qui l’utilisent produisent de nombreux déchets, marques des résistances du réel aux tentatives de domestication par l’homme. La pollution, dont les déchets occupent une grande partie, en est la conséquence la plus visible. L’homme ferait bien de ne pas se contenter d’imposer sa loi à la nature mais d’apprendre aussi à jouer avec elle en respectant ses modes de développement. Pour que la nature ne soit plus un adversaire à maîtriser mais une partenaire à privilégier, le jeu semble une attitude raisonnable pour que nos rapports réciproques s’installent dans la durée à l’image de l’enfant.

Cependant, son imitation demande bien des renoncements et rares encore sont ceux qui sont prêts à accepter un tel lâcher prise. Les résistances ne manquent pas de la part de ceux qui restent insatisfaits devant le modèle proposé parce qu’ils ne cherchent que leur satisfaction à court terme.

3.    Que manque-t-il à l’enfant ?

La question demeure donc : peut-on se satisfaire pleinement de la figure de l’enfant qui joue, une fois reconnues les limites du chameau et du lion ? Faut-il faire notre deuil de la construction d’un monde meilleur ? Doit-on se résoudre à ne rien envisager de durable, à nous lancer sans cesse dans des aventures sans avenir, ce que Nietzsche appelle l’éternel retour du même ?

Rien ne dure !

Il est vrai que c’est ce que fait l’enfant en remettant systématiquement en chantier l’ouvrage de ses mains. Beaucoup, effectivement, regrettent ce manque de continuité. Ils préfèreraient engager leur vie de façon durable sur des projets pratiques sur le long terme au lieu de papillonner au gré des circonstances et de leur propre fantaisie. Cependant, tant qu’on est en train d’imaginer un enfant qui joue, pourquoi ne pas voir en lui quelqu’un qui a de la suite dans les idées, qui est habité par des utopies et des rêves qui organisent sa vie et lui donnent sens ? N’y a-t-il pas des permanences chez l’enfant ?

Ces dernières sont évidentes chez le chameau, qui, ayant intégré pour lui-même des règles qui viennent d’ailleurs, du ciel, de la morale, de l’État… cherche à son tour à les mettre en application autour de lui, de gré ou de force. Il considère comme son devoir d’imposer à d’autres des constructions qui sont pérennes à ses yeux puisqu’elles sont issues de décrets éternels ou considérés comme tels. Mais n’est-ce pas grandement illusoire, au vu de l’histoire, que de chercher la permanence de ce côté ? Qu’elles sont les institutions qui résistent à l’usure du temps ?

Le lion soutient lui aussi que ce qu’il veut est fait pour durer puisque cela repose sur un idéal rationnel, construit a priori, expression d’une vision personnelle qu’il cherche à réaliser en refusant toute remise en question. Dans tous les cas, c’est la volonté ou l’idée qu’ils cherchent à faire passer avant le réel en niant que ce dernier puisse être la référence première grâce à sa consistance propre. Mais nous avons vu combien une telle permanence était sujette à caution et mieux vaut chercher ailleurs en creusant par exemple du côté de l’utopie.

Sur quoi donc unifier sa vie pour construire sur la durée ?

Utopies sociales

Le fonctionnement des rêves et des utopies, bien qu’il soit loin de toute recherche d’efficacité immédiate, pourrait ouvrir à cette durabilité recherchée. Ceux qui sont habités par les uns comme par les autres souhaitent qu’ils se réalisent sans pour autant, en principe, imposer des cadres contraignants. Les utopies donnent essentiellement des directions et instaurent des lignes de force dans les manières de se comporter dans l’existence sans nier pour autant la nécessité de trouver des modes de réalisation effectifs qui les ancrent dans le réel. Elles ne revendiquent aucune antériorité par rapport au fonctionnement du monde si du moins elles sont vraiment « sans lieu », à en croire leur étymologie, et si les rêves sont des projections de nos désirs orientant nos manières d’agir sans s’imposer formellement.

De fait, deux tendances contradictoires coexistent chez ceux qui sont insatisfaits de leurs conditions et cherchent donc comment influer sur la marche des choses :

  • L’une, utopique, se manifeste par un bouillonnement de vie, le surgissement ininterrompu de désirs qui poussent en avant, invitent à la nouveauté, bousculent l’ordre établi et les habitudes prises. Elles sont irréalistes et donc irréalisables parce qu’elles visent la perfection et font de ceux qu’elles habitent d’éternels insatisfaits. Il faudrait aller toujours plus loin, toujours plus haut, tendre sans se lasser vers un idéal impossible à atteindre.
  • L’autre, qui se veut réaliste, cherche au contraire à se matérialiser dans des institutions pérennes, à sortir des rêveries pour aller jusqu’à des projets concrets capables de modifier effectivement les données de l’existence.

L’idéal voudrait que les deux tendances coexistent et que la tension soit maintenue en permanence entre ces deux courants sans qu’aucun des deux ne l’emporte. En effet, l’excès de réalisme conduit à la sclérose, à la mise en place de structures contraignantes qui empêchent, à la longue, toute innovation et conduisent à la mort lente. C’est la dérive autoritaire propre au chameau. Inversement, le tout utopique du lion, s’il a souvent une efficacité temporaire tant qu’il est porté par une dynamique suffisante, voit son efficacité baisser rapidement à moins d’être réactivée en permanence, ce qui devient épuisant à la longue. Le manque d’ancrage dans des structures matérielles conduit inévitablement cette tendance à la violence de l’échec. Le lion ne peut pas imposer sa volonté indéfiniment.

Une institution, quelle qu’elle soit, ne fonctionnera sur le long terme qu’à condition de maintenir la tension entre ces deux forces contradictoires. La dimension utopique aide à imaginer des structures nouvelles tout en bousculant les formes qui n’ont plus d’avenir tandis que le réalisme assure la continuité en créant des organisations viables qui permettent de s’inscrire dans la durée. C’est dans ce balancement ininterrompu entre ces deux tendances que se joue l’avenir de toute institution. La bascule, dans l’un ou l’autre des extrêmes, conduit à la mort.

Quoique les réalistes cherchent à créer des formes concrètes qui défient le temps, ce sont les utopies qui résistent le plus longtemps, tant qu’elles ne sont pas asséchées par un réalisme trop étroit et même dans ce cas, elles sont toujours prêtes à renaître. Les réalisations restent fragiles : toutes les sociétés, les civilisations, les politiques sont un jour remises en cause… seules les utopies ont la capacité de résister à l’usure du temps. Il n’y a que les valeurs d’amour, de justice, de paix, de solidarité, d’égalité, de sagesse, de communion avec les choses et les gens… qui survivent éternellement même s’il leur arrive d’être étouffées temporairement par des carcans qui les enferment. 

Comme les utopies n’ont pas de forme prédéfinie, ce qui est mis en place à partir de l’une d’elles n’est pas une construction pérenne et fermée. On n’enferme pas l’utopie. En revanche, elle suscite en permanence l’émergence de bouquets foisonnant de réalisations qui vivent et meurent sans jamais remettre en cause la source qui a présidé à leur naissance. Quand bien même il arriverait que les productions des utopies soient contradictoires, il y a tellement de façons par exemple de vivre l’amour… Il n’empêche qu’aucune d’elles ne s’en trouve définitivement désavouée. Seuls les intégristes, ceux qui confondent une intuition dynamique avec une forme sclérosée qu’ils voudraient éternelle, y trouveront à redire.

Ainsi, il est possible d’imaginer la fidélité à des choix sur la durée de l’enfant qui joue moins dans des réalisations concrètes que dans la constance de l’orientation de sa vie animée par la recherche de la joie, de l’amour, de l’attention aux autres, de son développement personnel… Les moyens qu’il prendra pour réaliser ses désirs auront beau varier et être d’une grande diversité, ce sont ses orientations fondamentales qui feront son unité et qui l’inscriront dans la durée. 

D’autant qu’un jeu n’est jamais gratuit chez les enfants pas plus que chez ceux qui veulent leur ressembler, puisqu’il est vital pour la construction de leur personnalité. De plus, comme il n’y a pas de jeu sans règles, ces dernières ne sont nullement exclues à condition qu’elles n’enferment pas dans un seul type de fonctionnement. Tout étant jeu, il faut aussi jouer avec les règles. Ainsi, le jeu est le mode d’expression essentiel du petit d’homme qui cherche à développer sa personnalité. En agrandissant par là ses capacités il trouve le bonheur et le jeu est le moyen d’exprimer sa joie de vivre en profitant des fantaisies que lui permettent le réel. 

Mais peut-on élargir ce fonctionnement à une vie d’adulte ou aux institutions ?

La vie des institutions

Loin d’être un obstacle, le jeu avec les conditions de vie des institutions illustre bien le balancement nécessaire entre les utopies et le réalisme. La durée de chacune est variable et aucune ne saurait prétendre à vivre indéfiniment. Seules celles qui réussissent à se renouveler régulièrement, en fidélité avec le réel et avec les utopies qui les ont faites naître, ont des chances de se maintenir sur de longues périodes.

C’est le cas par exemple des régimes politiques qui restent attractifs tant qu’ils continuent à donner vie aux rêves d’égalité, de justice, de paix, de liberté… et qu’ils les incarnent dans des formes réalistes de gouvernement. Le socialisme ou le libéralisme ont pris chair dans des régimes d’une extrême variété, s’ancrant, bien des fois, dans des types de sociétés radicalement opposées. Il arrive à chacune, du fait de ses caractéristiques propres, de combattre ses rivales et de chercher à les éliminer quand bien même les utopies humanistes qui les soutiennent diffèrent assez peu tant qu’elles ne flirtent pas avec les extrêmes.

Il arrive que d’une même utopie jaillissent des réalisations diverses et même contradictoires. Elles demeurent pourtant puissances de vie et caractérisent l’humanité dans ce qu’elle a de meilleur. Elles traversent les siècles, dépassent les frontières entre les peuples tout en faisant venir au jour perpétuellement des réalisations qui, tout en étant incontournables, ont une durée de vie limitée. 

L’idéal communiste en est une bonne illustration. Il est séduisant au point qu’il sert même à qualifier des organisations sociales qui l’ont précédé. Ne dit-on pas que Jésus était communiste comme aussi certaines sociétés d’Amérique du Sud par exemple, ou la vie dans les monastères ? Mais ce bel idéal de partage, d’égalité, de fraternité, de démocratie… a pris corps dans des gouvernements qui vont du meilleur, souvent temporaire, au pire qui, heureusement, finit par s’effondrer sous le poids de l’histoire et de la pression des peuples. Rien d’éternel dans les constructions humaines et, pour qu’elles durent, il leur faut se modifier sans cesse, au fil des événements, en revenant avec obstination à la source qui leur donne vie : les désirs utopiques qui leur sont sous-jacent. 

Les philosophies également, quant à elles, manient les utopies avec plus ou moins de bonheur. Il leur arrive de s’enliser dans des systèmes et de s’enfermer dans des politiques qui bloquent leur extension, mais les idées qu’elles manipulent leur survivent et se combinent sous des formes nouvelles. Les philosophes sont souvent des joueurs qui, à partir de la tradition, s’efforcent de donner vie à des agencements nouveaux en se référant résolument à de grandes utopies humaines. Parfois ils s’appuient sur des productions religieuses qu’ils élargissent, parfois ils les combattent mais ils proposent régulièrement de nouvelles espérances qu’ils essayent de justifier par des suggestions concrètes. Le mouvement se fait souvent dans un grand désordre mais pour le bien de tous si l’on faite le tri en fonction des orientations de la vie de chacun.

L’amour de notre destin ne saurait donc être limité à l’acceptation passive de ce qui se présente à nous, pas plus qu’à l’assurance que donnent des points d’équilibre passagers. Il suppose le maintien d’un rapport dialectique entre le respect de ce qui est et la mise en œuvre de nos désirs. Quand ce rapport s’effrite, la fin des institutions concernées est proche. Quand il demeure vivant, il est la source de la joie de l’enfant qui joue comme de celle de l’homme qui ne recule pas devant la puissance de la vie qui s’offre à lui.

4.    Jésus et les religions

Les religions occupent une place particulière dans cette galaxie. Comme elles se situent dans l’imaginaire, elles ont un rapport particulier au réel. Bien en prise avec lui, elles essayent cependant de le transcender en dépassant à leur manière les évidences premières. Elles cherchent un sens caché, l’inventent parfois et sont en quête de moyens de se situer par rapport à lui. La place de Jésus, et du christianisme issu de lui, instaure une approche nouvelle dont le fonctionnement tranche résolument avec les religions qui l’ont précédé et celles qui l’ont suivi.

Des religions

Nous avons vu comment ce qui précède s’applique à toutes les institutions humaines et les sources des utopies sont multiples : philosophiques, sociales, traditionnelles… Cependant la place des utopies dans la plupart des religions est particulièrement importante tant qu’elles ne se durcissent pas dans des institutions qui se veulent immuables, dans des textes sacrés prétendument intangibles et dans des dogmes présentés comme devant défier les siècles… C’est dans leur jaillissement premier qu’elles restent proches de leurs origines utopiques tandis qu’elles s’affadissent au fur et à mesure qu’elles s’en éloignent. Seules les plus dynamiques ont la capacité de se replonger régulièrement dans ce qui leur a donné le jour, en particulier quand elles connaissent une période de crise. L’utopie reprend alors de sa force et de nouvelles manières de croire voient le jour, en continuité ou en rupture avec celles qui les ont précédées, mais en se rapprochant de l’élan des origines.

D’autres, comme par exemple le bouddhisme, trouvent une sorte de permanence grâce aux formes diverses qu’elles prennent dans le monde : de la haute philosophie à la mystique, en passant par une multitude de religiosités naïves et même de politiques sectaires… Il devient difficile alors de leur donner une définition unique du fait de leur extrême variabilité. Cela permet à cette intuition de naviguer facilement dans cette profusion d’expressions qui diversifie les approches à l’infini. Il y a toujours un bouddhisme dont on peut se sentir proche et, au besoin, on en inventera une nouvelle voie.

Que ce soit par leur histoire chaotique ou par la profusion de leurs réalisations, la multitude des religions rend concrètes, chacune à leur manière, des utopies qui enchantent le monde et aident à le renouveler.

Le christianisme

Dans cette profusion, je voudrais donner une place particulière au christianisme que je connais mieux, sans nier que le même parcours puisse être fait à partir de l’histoire d’autres religions. Il est né à partir des utopies de Jésus qui prêchait l’amour, le pardon, l’égalité entre les hommes, la fraternité, le refus des lois mortifères, la présence d’un Dieu d’amour dans le monde, un avenir sans fin pour chacun dans l’amour de Dieu, la dignité de tout homme habité par la vie de Dieu… 

Chacune des paroles de Jésus, transmises par les Écritures, invite à des jaillissements de paix et d’amour, propose de changer de vie et de se laisser porter par la tendresse du Père. Pourtant, Jésus n’a pas fait beaucoup de propositions concrètes pour organiser une religion autour des grands principes qu’il nous a légués. C’est ce qui fait la fragilité et la force de son message par sa capacité à se renouveler en permanence. Alors que les religions, ordinairement, enferment leurs fidèles dans des cadres contraignants, la presque totalité des propositions de Jésus paraissent irréalisables et même dangereuses si on cherche à les appliquer à la lettre. Les premières communautés chrétiennes de Jérusalem en ont fait les frais et sont passées au bord de la catastrophe quand elles ont vendu tous leurs biens pour les partager et qu’elles ont attendu passivement le retour du Seigneur. Heureusement que saint Paul a instauré une collecte pour leur venir en aide et qu’il a proposé certaines formes d’organisation pour les Églises !

D’autres paroles de Jésus, si elles n’ont pas ce degré de dangerosité, paraissent, pour le moins, irréalistes comme l’amour des ennemis, la fidélité absolue, le pardon systématique… Comme elles ont gardé leur forme utopique et pour, malgré tout, les prendre au sérieux, il est nécessaire de ne pas les rejeter d’emblée mais de les prendre pour ce qu’elles sont : des directions dans lesquelles tout chrétien doit s’engager tout en étant conscient qu’elles vont au-delà de ce qu’il est capable de réaliser complètement. Nous retrouvons le balancement entre le réalisme et l’utopie.

Il était cependant indispensable que les paroles de Jésus, telles qu’elles ont été transmises par les premières communautés, trouvent leurs inscriptions réalistes dans les personnes et dans les diverses sociétés où le christianisme s’est implanté. Il était nécessaire que les intuitions de base prennent chair dans ce qui est devenu progressivement une religion. Ces utopies ont engendré des réalisations qui ont marqué l’histoire depuis la dignité redonnée aux esclaves dans les premiers temps jusqu’aux différentes configurations prises par les Églises.

Cependant, pris dans les mouvements de l’histoire, le christianisme réel, loin d’être rectiligne, est passé par une foule de remises en question, de rebondissements, de ruptures, de périodes fastes et d’autres qui sont pitoyables… Plus rien ne demeure de l’Église des débuts sinon la recherche toujours renouvelée d’une conformité avec les aspirations qui lui ont donné le jour. Elle s’est morcelée dans l’histoire en une multitude de cellules qui n’ont duré qu’un temps. Les Églises plus pérennes ont cherché quant à elles à demeurer fidèles aux intuitions du début tout en se déchirant, se rapprochant, inventant des manières différentes d’être croyant… L’Église n’a cessé de changer au fil des époques et elle s’est différenciée selon les lieux où elle s’est implantée. Hors leur souci de rester dans la ligne de Jésus Christ, on serait bien à mal de trouver une unité dans ce kaléidoscope qui a toujours été sa marque. 

Qu’y a-t-il de commun entre les périodes de l’Église ? Où trouver un fil conducteur, une réalité qui serait restée la même au fil des siècles ? Disons, en vrac, qu’elle a commencé comme une secte juive, avant de devenir triomphante, d’imposer sa loi aux peuples et aux rois ; elle est partie en Croisade pour combattre les infidèles, a perdu son âme avec les désordres des Borgia, est passée par l’Inquisition où elle était sûre de son bon droit et de sa vérité au point de brûler les hérétiques, jusqu’à l’époque actuelle où elle est remise en cause, scandalise parfois, et où sa parole n’a plus guère de poids… Où est la vérité de l’Église ?

Les Églises catholiques, orthodoxes, protestantes, anglicanes, sans compter la foule des sectes… se réfèrent toutes aux mêmes idéaux hérités de Jésus Christ tout en les vivant chacune de manières totalement différentes et même opposées de bien des façons. Il leur arrive même d’entrer en guerre les unes avec les autres. Elles se sont rapprochées à certaines périodes avant de se déchirer à nouveau. Cependant, l’universalité est à ce prix : elles ne pourraient pas répondre aux mentalités et aux attentes de peuples particuliers, évoluant au fil des siècles, si elles se ressemblaient toutes et ne changeaient pas. Les ramener à l’uniformité est donc impensable et ce serait même une atteinte à la richesse de la vie ecclésiale. 

Chacune prétend régulièrement posséder la vérité, s’installer dans une forme immuable, se rester la même dans la suite des siècles depuis les temps apostoliques, réunir le monde entier autour d’une théologie, d’une langue, d’une liturgie, être universelle au point de s’imposer en l’état à tous les pays, les continents, les cultures, les classes, les genres… et cette formule, Dieu merci, ne se réalise jamais sur la durée, même pas par la force. La diversité l’a toujours emporté dans l’histoire sur les tentatives d’uniformisation et cela reste vrai aujourd’hui. 

C’est en cela que la base utopique du christianisme montre son utilité : elle fait exploser régulièrement les réalisations qui se sclérosent et se prétendent éternelles. Il se lève régulièrement des personnages et des groupes qui, au nom des utopies évangéliques, font voler en éclat les structures établies. Les institutions ecclésiastiques se reconstituent rapidement mais sous des formes un tant soit peu renouvelées jusqu’à qu’un saint, un prophète, un Luther, un concile, un pape, un mouvement… ne contestent à nouveau l’ordre un moment figé. Elles se réforment sans cesse, en revenant pour cela aux sources évangéliques et en inventant de nouvelles manières de vivre le christianisme en prétendant retrouver la foi des origines. 

Des dissensions voient le jour dans ces phases de bouleversement, des groupes s’opposent et les divisions irréductibles s’installent sans qu’aucun ne renonce à protester de son désir de rester fidèle à Jésus Christ. À partir des utopies de base, chaque cellule d’Église joue avec la réalité de son époque et de ses cultures, recrée à sa façon des manières diverses d’exprimer l’idéal venant de Jésus. C’est ainsi que les paroles de ce dernier gardent leur fraicheur tandis que les styles de christianisme évoluent sans cesse en une suite de recréations originales qui remplacent régulièrement les précédentes. Seules les utopies initiales assurent la continuité alors que changent toutes les figures réalisées.

Il a été indubitablement indispensable que les Églises prennent chair régulièrement dans des types de structurations spécifiques à leur époque afin d’organiser leur vie et de faire le pont entre les étapes successives de leur développement. Sans cela, le christianisme aurait fini par disparaître. D’autre part, à certains moments, il a été bénéfique que des institutions d’Église remettent de l’ordre dans la prolifération des inventions qui ressemblent parfois à des dérives. Cependant ces dernières, même les plus délirantes, sont, pour l’essentiel, le fruit de la foi de chrétiens sincères qui, même illuminés, cherchent à rejoindre, le plus exactement possible, l’invitation de Jésus à une perfection impossible à réaliser pleinement. 

C’est le rôle des Églises de les réguler en sachant que tous les croyants cherchent à faire jouer de leur mieux leurs conditions de vie ainsi que leurs convictions propres, en fidélité avec les aspects qui nous ont été transmis du personnage de Jésus. La vérité est dans la multiplicité de ces approches impossible à réduire. Il n’y a pas une loi unique, un type de prière, une seule manière de se comporter en tant que chrétien, un seul mode de célébration, une organisation immuable de la hiérarchie. C’est toujours la diversité qui l’emporte, seule la Révélation reste immuable. Les premières utopies qui viennent d’elle font jaillir en permanence de nouvelles expressions de la foi impossibles à endiguer. C’est peut-être aussi ce qu’on appelle l’Esprit Saint !

Il y a des modes bien sûr, des phases qui s’imposent pour un temps que certains appellent des avancées alors que d’autres les dénoncent comme des retours en arrière. Ce que nous vivons actuellement est caractéristique de ces périodes où les Églises se cherchent et hésitent sur les directions à prendre. Le pape essaye de faire bouger la vieille institution et se heurte à des résistances opiniâtres. Le courant du concile Vatican II qui a bousculé l’Église en profondeur semble se ralentir et ouvrir la voie à un retour de formes plus conservatrices. Des tendances traditionnelles en France prônent un retour à des rites plus anciens, avec l’accent mis sur l’apparat d’une liturgie qui retrouve de belles solennités. Le souci de resserrer les rangs au sein des communautés pour sauver la foi et la morale fait obstacle à une ouverture sur les périphéries. La pauvreté est surtout approchée par le biais de l’assistanat au dépend de l’attention à d’autres formes de pauvreté qui demanderait un autre engagement dans le respect de l’autre et l’ouverture sur des conceptions diversifiées de la vie. Des groupes se sentent à nouveau reconnus alors que d’autres prennent leurs distances en faisant ou non des vagues. Les temps changent ce qui n’empêchera pas certaines tendances de perdurer : les Églises demeurent des mosaïques et les utopies qui en forment les bases persistent à faire germer une multiplicité de manières de vivre la foi qui ne s’annulent jamais totalement.

Le phénomène n’est pas nouveau : les comportements chrétiens comme les institutions ont toujours varié au fil des époques, avec des allers et venues, des périodes troublées suivies de temps de stabilité. Des régulières solutions de continuité font qu’il est impossible de tracer une histoire rectiligne entre les premiers chrétiens et ceux d’aujourd’hui. Impossible de déceler un progrès continu depuis les temps apostoliques jusqu’à maintenant tellement les événements s’enchaînent de manière chaotique. Les esclaves qui étaient reçus en grand nombre dans les premières communautés ont été rejetés par la suite ou mis à part ; l’esclavage a été reconnu avant d’être à nouveau condamné, plus du fait d’idéaux républicains que chrétiens. Les femmes ont pris leur place de manières fort diverses selon les époques et selon les pays, malgré l’attention que Jésus leur a porté, de même pour les enfants. Le cléricalisme a souvent été la norme et demeure présent, malgré les remises en cause des débuts et celles d’aujourd’hui… Difficile d’avoir une vision unifiée de ce qui se passe au sein de cette vieille institution.

On n’en finirait plus de signaler les multiples incohérences qui ont émaillé l’histoire des Églises et de souligner les dérives anciennes et actuelles qui montrent combien les chrétiens jouent en permanence avec leurs conditions de vie en tentant de les faire correspondre à l’idéal évangélique ou en imaginant au contraire des détours pour continuer à vivre de façon totalement étrangère à lui sans perdre leur bonne conscience. On a beau souligner la continuité de la lignée des papes qui se sont succédés depuis Pierre jusqu’à aujourd’hui, il suffit de comparer ceux que l’on a connus récemment pour se rendre compte de leurs différences profondes, même si eux-mêmes mettent l’accent sur leurs ressemblances, sans parler de ceux qui ont défrayé l’histoire.

Le fondateur

Mais cette prodigieuse diversité où se mêlent le meilleur et le pire n’est pas le fait du hasard. Elle est la conséquence directe de la manière dont Jésus a délivré son message et de la dynamique de l’Esprit Saint qu’il nous a promise. Contrairement à d’autres fondateurs qui ont institué des religions avec des rites, des dogmes, des vérités révélées… il n’a proposé quasiment que des utopies sans fixer les formes qui permettraient de leur donner un corps stable, encore moins immuable. De ce fait, le chrétien est contraint d’inventer en permanence de nouvelles manières de vivre sa foi au gré des circonstances. Certes, il reste intéressant de se reporter à l’histoire qui nous propose les exemples des grands anciens mais aucune vie de saint ne nous dispensera d’inventer pour nous-mêmes les contours de notre vie chrétienne, aucun ne peut nous servir de modèle tant les mondes dans lesquels ils ont vécu diffèrent des nôtres.

Cette situation est inscrite dans l’ADN du christianisme qui, à l’origine, n’était même pas une religion au sens strict parce qu’elle était sans dogme, ni loi, avec un minimum de liturgie et de morale, avec des façons de prier laissant une large part à l’improvisation, à côté de beaucoup d’idéaux en grande partie irréalisables. D’ailleurs, le principal reproche qui a été fait aux premiers chrétiens a été leur irréligion. Il n’y a pas un texte unique auquel on pourrait se référer pour acquérir des certitudes, pas de loi immuable qu’on se transmettrait de génération en génération sans en changer un mot mais 4 évangiles assez différents qui ont pris corps dans 4 communautés distinctes tant par leurs localisations que par leurs cultures. À cela se sont ajoutées les épitres de Paul qui, lui, a tenté de mettre un peu plus d’organisation dans le bouillonnement des premiers temps. Le christianisme, dès l’origine, était marqué par une forte diversité dont il ne s’est jamais totalement départi et qui reste sa principale chance de survie.

Le message s’est diffusé largement et les premières communautés se sont appropriées, chacune à sa manière, les paroles de Jésus qu’on leur a rapportées. Même si on manque de traces écrites qui soient arrivées jusqu’à aujourd’hui, dès les temps apostoliques, des Églises sont nées dans une foule de pays et de cultures et s’y sont développées. On retrouve cette mosaïque jusqu’à notre époque.

Le christianisme donc, loin d’être un bloc immuable au fil des générations, se caractérise, depuis ses débuts, par une explosion périodique de réalisations sans cesse renouvelées. Il passe par des phases de durcissement au cours desquelles il semble que plus rien ne doive bouger et par d’autres où il semble prêt à disparaître tant il est traversé par des forces de division qui mettent son existence en péril ; parfois on dirait qu’il se renouvelle, qu’il approche des idéaux qui lui ont donné le jour ; il lui arrive au contraire de dominer, de s’imposer, de tuer les tentatives de renouveau, d’empêcher le développement des sciences, des techniques ou, inversement, de les favoriser, de bloquer les mouvements de libération des pauvres, des petits, des femmes, de se mettre à la remorque des pouvoirs en place alors qu’il lui arrive également d’être en première ligne dans ces domaines, dans les combats pour la liberté, dans la libération des peuples… Il y a de tout dans les christianismes. Le meilleur et le pire alternent au cours des siècles ou même coexistent à l’intérieur des Églises particulières qui chacune se déchire et étalent leurs divisions entre elles.

Il a existé certes, au cours de l’histoire du christianisme, des modèles qui ont été particulièrement marquants, des types d’Églises qui servent encore de référence, que l’on regarde avec nostalgie. Celles des origines bien sûr, mais aussi d’autres qui ont été modelés par l’influence de grands réformateurs, d’hommes et de femmes qui ont bousculé l’ordre établi, qui ont dénoncé des dérives, qui ont remis l’institution sur des rails évangéliques… Difficile malgré tout de parler de continuité. Il s’agit le plus souvent d’a-coups, de mouvements qui naissent et disparaissent, qui laissent parfois des traces sur le long terme et parfois non. 

Dans le meilleur des cas, les Églises s’en trouvent modifiées en profondeur, comme après certains conciles. Dans d’autres circonstances, cela s’est réduit à un tremblement passager, avec des transformations limitées qui se sont suivies d’un retour aux scléroses précédentes, par une retombée dans les facilités de toute institution. Le christianisme ressemble moins à un ensemble cohérent qui se perpétuerait au fil des générations, qu’à une succession de réalisations foisonnantes et passagères qui germent à partir d’un terreau unique faisant surgir du bon et du mauvais, des forces de libération et des mouvements destructeurs. On ne peut même pas dire qu’il adhère généralement à l’invitation de l’amor fati parce qu’il est bien souvent critique vis-à-vis de la réalité des conditions historiques et sociales dans lesquelles il est plongé. Il est tellement sûr de lui qu’il lui arrive de se persuader orgueilleusement que son développement transcende le déroulement historique commun à l’humanité.

Aimer son destin

Il devrait cependant l’aimer son destin, aimer le monde dans lequel il est appelé à prendre sa place. Il nous est donné par Dieu et c’est un cadeau qui se renouvelle en permanence depuis le temps des origines. Dieu est toujours en train de créer l’univers, de le transformer. Par son Esprit, Jésus lui donne un souffle qui nous aide à vivre. Le christianisme aurait tort de faire du monde un théâtre sans vie dans lequel il devrait faire sa représentation.

Un des grands avantages de la manière dont se déroule notre foi en Dieu est qu’elle nous aide à croire que notre monde est habité. Tandis que beaucoup cherchent à lui ôter son mystère, à le réduire en l’enfermant dans des équations qui l’assèchent, les chrétiens s’efforcent d’y déceler les traces du passage de Dieu. En compagnie de ceux qui considèrent la nature comme un être vivant à respecter et à aimer, les croyants communient à la beauté de la création à la recherche, qui plus est, de la présence mystérieuse de Dieu. Ils essayent, à leur manière, de retrouver la richesse des approches animistes de tant de peuples que l’on a longtemps traités de primitifs. Ainsi, les chrétiens qui ne pratiquent pas le culte des ancêtres, croient cependant en la communion des saints, c’est-à-dire à la persistance dans la vie de ceux qui sont passés par la mort mais qui vivent désormais différemment et ne sont peut-être pas si éloignés de nous ; plongés dans l’amour de Dieu, ils continuent à nous aimer et à nous soutenir. Notre monde est habité et garde son mystère.

C’est pour toutes ces raisons, qui en rejoignent bien d’autres, que nous aimons notre monde et que nous avons envie de nous y investir. Même si certains de ses aspects nous déplaisent, il possède de multiples richesses à nous partager et nous ne nous sentons pas abandonnés dans un monde froid et hostile. Nous nous efforçons de retrouver ses enchantements même si, avec la vie moderne, nous sommes à ce point immergés dans le virtuel qu’il nous est devenu difficile de nous reconnecter à la magie de l’existence.

Aller plus loin, prétendre transformer notre monde en profondeur jusqu’à lui donner une nouvelle orientation est grandement illusoire mais cela ne nous empêche pas de retrouver la joie de communier avec ses richesses. Plutôt que d’imiter les exploiteurs qui détruisent la terre et les hommes, il vaudrait mieux nous rapprocher du comportement de l’enfant de Nietzsche qui, devant la réalité à laquelle il est affronté, essaye de trouver sa place dans le respect des choses, jamais de la même manière, en faisant preuve d’imagination. Le christianisme sait bien, quand il ne surestime pas sa mission et relit son histoire, que ses constructions sont fatalement imparfaites et sans cesse à reprendre, que seul Dieu est parfait et pourra porter à son achèvement les essais que les hommes s’efforcent de mettre en œuvre. Le Père est la mémoire longue qui manque à l’humanité et l’horizon de nos tentatives. C’est ce qu’on appelle la « résurrection de la chair » : le contenu des réalisations humaines, personnelles et collectives, n’est pas vain puisque Dieu leur donne un avenir, la dimension qu’il leur manque, une place dans l’infini de son Royaume. 

Il arrive cependant à l’homme d’oublier le caractère transitoire de tout ce qu’il met en place et, ignorant les limites de son petit espace, il se bloque sur certaines formes passagères qu’il tente d’imposer à tous. Il s’accroche à l’illusion que ce qu’il fait a un avenir en dehors de Dieu. Heureusement que les renouvellements engendrés par l’histoire sont les plus forts et mettent à mal systématiquement ce que l’on croyait éternel.

La vie du chrétien, comme celle de tout homme, est ainsi une perpétuelle remise en question de ses acquis. Il n’atteint jamais la perfection qu’il vise. Alors qu’il rêve de progrès, sa vie est un éternel retour des mêmes désillusions. Il se trouve en permanence contraint de se remettre devant l’évidence de ses limites. Pour qu’il ne désespère pas, il est vital qu’il garde la tension vers les utopies qui l’invitent à repartir sans cesse. Il lui semble, parfois à juste titre, qu’il est en train de devenir meilleur et voilà qu’il s’aperçoit qu’il revient à la case de départ dans un mouvement sans fin… La foi peut l’aider à ne pas perde de vue que l’avenir reste ouvert pour lui.

De plus, pour échapper au nihilisme, il serait bon que les chrétiens, comme les Églises, acceptent de regarder leur existence comme un jeu au cours duquel ils se doivent de mener à bien des réalisations dont le caractère transitoire est contrebalancé par la confiance que Dieu comblera leurs attentes au-delà de toute espérance. C’est lui qui reconnaît la valeur de la vie de chacun malgré ses aléas et lui promet un plein épanouissement. Le sens des tentatives individuelles, leur extension dans la durée comme dans la perfection sont apportés par la reconnaissance de l’alliance que Dieu a fait avec les hommes. Sécurisés par la promesse que notre vie n’est pas vaine, il nous devient plus facile de nous aimer, d’aimer notre prochain comme aussi le monde entier sans être découragés par le peu d’extension de nos actes.

Accepter que, pour l’instant, nos actions n’aient pas de répercussion à long terme, se contenter de les considérer comme un jeu qui nous situe dans le monde et qui nous permet de l’aménager suffisamment pour nous et pour nos proches serait alors profondément apaisant. Personne ne veut faire de nous des héros capables de bouleverser le monde. Il nous est demandé simplement de nous comporter correctement, de vivre l’amour et la paix de tout notre possible sous le regard de Dieu et de nos frères, d’agir de telle manière que nous soyons reconnus comme des justes qui mènent leur vie dans le respect des autres et qui ont une compassion active pour ceux qui ont besoin de nous. Profiter de ce qui nous est offert, en vivre pleinement, partager nos joies et nos peines, aider ceux qui souffrent selon nos capacités, c’est sans doute cela vivre de la vie de Dieu et rien de plus ne nous est demandé. 

À quoi bon nous lamenter sans cesse sur nos limites et sur nos incapacités ? Les malheurs du monde sont infinis et les vaincre totalement est hors de notre portée même si le virage décisif a été pris par la croix du Christ. Pour ce qui est de notre responsabilité, il suffit de réaliser au mieux ce qu’il nous est possible de faire, sans faiblesse mais sans remords superflus. C’est un chemin de paix et de joie, une manière de nous réconcilier avec nous-mêmes, avec nos proches en nous sentant bien avec eux et en harmonie avec le monde qui nous est offert, amor fati

Mais est-ce suffisant pour vivre en chrétien ? Nous sommes sans doute en décalage avec ce qu’on appelle communément être religieux.

Dieu et l’enfant qui joue

Toute religion part du principe que le rapport à Dieu est de l’ordre de l’utile. Les prières de la plupart des croyants débordent de demandes d’interventions de la divinité pour qu’elle apporte son appui, qu’elle modifie nos conditions d’existence, qu’elle fasse progresser le bien et diminuer le mal. Ce n’est pas ce qui intéresse l’enfant qui joue et on peut dire en ce sens qu’il n’est pas religieux. Ce n’est pas tout, Dieu est considéré par les religions comme le garant de la morale, la source des lois et celui qui gère le monde… ce qui n’est nullement la préoccupation de celui qui joue.

Si on s’appuie sur ces conceptions, l’enfant serait sans Dieu puisqu’il ne s’attache à aucune de ces déterminations. À l’inverse du chameau, il n’a rien à demander et ne se soucie pas de la pleine conformité de ses actes avec la loi morale et religieuse. S’il se réfère à Dieu, c’est, à la limite, pour prendre conscience de sa présence et pour communier à son amour dans une profonde gratuité… ce qui l’éloigne également des manières de faire du lion.

Pourtant, si l’on se place du point de vue de Dieu et s’il est vraiment la source de la vie que l’on dit, il semblerait qu’il ne puisse qu’être heureux de voir l’intérêt que l’on porte à sa création, au monde qu’il nous a offert et aux hommes qui l’habitent, difficile d’en douter. Autant qu’on puisse cerner les contours de ce qu’il est, il doit regarder avec bonheur l’enthousiasme de celui qui prend en compte, dans la joie, les richesses qu’il nous propose. Thérèse de l’Enfant Jésus de la Sainte Face, qui ne surestimait pas ses efforts vers la perfection, évoque à plusieurs reprises dans ses écrits l’image de la présence d’un Dieu d’amour qui regarde affectueusement ses enfants jouer avec sa Création, même quand ils s’endorment au cours de l’oraison ! Tout croyant de ce type, proche de l’enfance spirituelle à la manière de la petite Thérèse, ne revendique rien mais se contente de jouir de sa proximité avec Dieu et de la bienveillance de son regard. 

Thérèse, avec sa petite voie, ne fait d’ailleurs que suivre les recommandations de Jésus qui voudrait que nous ressemblions aux petits enfants qu’il nous donne pour modèles. Son invitation régulière à être des serviteurs et même des esclaves, comme il l’a été lui-même, indique un chemin de confiance et de refus de la violence. Il est illusoire de compter sur ses propres forces. Nos capacités n’ont d’efficacité que dans la mesure où nous les mettons en œuvre en nous laissant entrainer dans le flot de la vie du monde et de la dynamique divine qui sont une seule et même chose. Ce n’est pas en résistant, en nous mettant à contre-courant que nous augmenterons nos dimensions propres et que nous trouverons la joie. Ce n’est qu’en grandissant dans le sens de Dieu que nous accèderons à la béatitude.

Une telle confiance dans la source de vie qui nous dépasse et nous porte est proche de la manière dont Jésus se comporte vis-à-vis de son Père. Il lui arrive, comme au moment de son agonie, parce qu’il hésite à comprendre, de demander une faveur avant de se raviser pour dire « que ta volonté soit faite et non la mienne ». À d’autres moments, ses demandes sont accompagnées presque aussitôt de ses remerciements tant il est sûr qu’il est déjà exaucé. Nous prions, d’une manière semblable quand nous disons, dans le Notre Père : « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » : ce n’est pas à nous de décider de ce que Dieu est censé faire… pour notre plus grand bien.

Cependant, les religions chrétiennes, au fil des siècles, se sont progressivement rapprochées du mode de fonctionnement des autres religions. Les chrétiens, par les rites, les dogmes, les sacrements, les prières… ont retrouvé le chemin des certitudes et des demandes d’interventions divines, sans cesse réitérées. Parfois même elles en reviennent au « donnant donnant », les efforts accomplis par le croyant exigeant des récompenses en retour de la part de la divinité. Elles ont cherché à graver dans le marbre ce qui doit être cru et dit, tendant à dispenser les croyants de l’effort d’imagination sur les manières d’amener vers le concret les paroles de Jésus. Au contraire, retrouver l’innocence de l’enfant qui joue paisiblement sous le regard bienveillant de Dieu serait une manière de revenir aux propositions des origines utopiques de notre foi, à la nécessité d’inventer sans cesse de nouveaux chemins pour aller vers ce Père très aimant, qui est dans les cieux dans sa grandeur mais dont on n’a rien à craindre puisqu’il s’est fait homme. Il nous prend sous sa protection sans qu’on ait besoin de l’abreuver de demandes ou lui faire part de nos récriminations.

Nous sommes chacun responsables de nos entreprises, elles dépendent de la manière dont nous profitons des circonstances qui nous sont offertes. Le soutien de Dieu nous est acquis même si nous ne voyons pas toujours en quoi il consiste. La foi est surtout l’expression de la confiance qui nous habite : sa présence est de tous les instants, nous baignons dans son amour, dans les ténèbres mais en sécurité.


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