Amour toujours

Je vois la fin du livre de chevet qui me suit depuis des mois : Que nous est-il permis d’espérer ? de Ghislain Lafont. Il m’a semblé très difficile, je n’ai pas tout saisi, et pourtant je me suis retrouvé en connivence avec les pistes qu’il ouvre.

Comme dans tous les livres qui ne font pas semblant, il y a aussi des passages d’une grande clarté qui frappent par leur simplicité biblique. C’est le cas de sa définition de l’amour. Loin des poncifs, il en parle comme d’un désir acceptant de s’interrompre à la parole d’un autre qui nous invite à entrer en communion avec lui.

Je trouve très forte l’idée d’interrompre son désir. À la différence de philosophes de salon qui enferment la vie dans la recherche du plaisir, l’auteur suggère que l’amour prend consistance quand il se retient pour laisser de la place à l’autre, quand il consent à la parole de l’autre qui sollicite une pause dans l’envie que j’ai de lui. L’amour prend corps quand j’accepte d’abandonner l’initiative de la relation amoureuse. Dans la mesure où je perds la maîtrise de la situation, l’autre, s’il a reconnu mon désir, peut prendre sa place afin qu’une communion s’ébauche. Si je reste dans la ligne de mon désir, même irréprochable, je suis incapable d’aimer.

C’est vrai même pour Dieu. Son amour créateur l’amène à donner la vie, mais immédiatement après, il se met en retrait pour permettre à l’homme d’aimer à son tour. Son désir d’aimer et d’être aimé suppose cette prise de distance, une interruption de son désir qui ouvre à un dialogue dans la liberté. Ne voulant pas faire de nous ses esclaves, il s’est contenté de se proposer en se mettant en attente de notre réponse.

Nous vivons cela avec les enfants. S’il est possible de les obliger à poser certains actes, dans un souci éducatif en particulier, on ne peut pas les contraindre à aimer. Ils donnent leur affection comme ils le veulent et ils se refusent quand on les enferme. Je trouve instructif ce type de relation qui associe le désir d’affection à la retenue qu’implique le souci de ne pas empiéter sur la personne d’un enfant.

C’est un bon entraînement pour réussir le reste de nos relations afin qu’elles se déroulent selon le même principe du désir qui se retient. Même les manœuvres de séduction et de persuasion, notre lot quotidien dans les échanges et les efforts de communion, doivent se garder d’une trop forte implication. Quand nous parvenons à cette ascèse, nos relations s’apaisent, nous gagnons en tolérance et nous entrons en communion avec ceux dont nous avons accepté la différence. Rien de pire que celui qui, sûr de son bon droit et de sa vérité, ne comprend pas que son entourage n’abonde pas dans son sens. Cela dit quelque chose de l’amour.

J’ai retrouvé avec plaisir, dans diverses publications récentes, les nuances anciennes de la notion d’amour qui font référence aux trois mots qui le désignent en grec : éros, agapè et philia. Elles parlent aussi de pause dans le désir.

L’éros est l’amour passionné, absolu. Il recherche la fusion d’une manière inconditionnelle. Il est recherche du plaisir et donne, quand il est partagé, l’impression d’une communion intense. C’est de lui qu’il est question dans la plupart des films et des romans, c’est en lui que les amants rêvent de se maintenir pour toujours tellement il les bouleverse et les transporte au-delà du quotidien.

Pourtant, inexorablement, il s’épuise avec le temps et c’est pour cela que ceux qui ne connaissent que lui affirment que l’amour dans la durée est impossible. Il a besoin d’être réactivé sans cesse, au prix d’efforts constants, jusqu’au moment où la réanimation devient impossible. Il ne reste plus alors qu’à changer de partenaire pour entrer dans un nouveau cycle ou à évoluer vers un autre type d’amour.

En l’absence de régulation et quand il est incapable de laisser de la place à la liberté de l’autre, le désir ne peut tenir. Il fait illusion tant que l’on est deux à se mentir, mais il n’est que l’ébauche d’une relation, par ailleurs bien agréable, un appel à aller ailleurs. On parle aussi d’éros à propos de la consommation, de la connaissance et de la technique quand ces activités refusent toute limite, mais c’est une autre histoire.

Agapè est le deuxième mot pour dire l’amour en grec. À l’inverse de l’éros, l’accent est mis sur le don de soi à la manière des parents vis-à-vis de leurs enfants, des éducateurs, des militants au service de causes diverses, de tous ceux qui s’oublient pour se consacrer aux autres. Lui aussi a du mal à tenir dans la durée où il s’épuise. Impossible de donner longtemps sans attendre le moindre retour. Dieu lui-même, selon la Bible, est à l’affut d’une réponse de l’homme. Il est inhumain de nier son désir : il est le moteur de notre vie et, sans lui, nous nous éteignons progressivement. Les parents attendent une réponse d’amour de leurs enfants même quand ils acceptent de s’en passer et quiconque s’engage en faveur d’une cause ou d’une personne espère le succès de son entreprise.

Jésus nous invite pourtant à aimer comme il aime, en oubliant totalement notre désir. Pour autant il n’est pas sans désir puisqu’il n’oublie le sien que pour mieux correspondre à celui de son Père, il entre dans un désir qui le précède et auquel il adhère sans réserve. Tel est l’idéal du chrétien, à la suite du Christ, oublier son désir non par goût de la mort mais parce qu’il lui semble plus profitable d’entrer dans le désir de l’autre, davantage porteur de vie. L’autre en l’occurrence ne peut être que Dieu, tout autre abandon total serait soumission à un semblable, destructeur.

La philia est, quant à elle, l’idéal de l’amour humain ou du moins son aboutissement souhaitable, de même que l’agapè est l’aboutissement utopique de l’amour chrétien. Elle est l’amour de l’amitié, la tendresse des vieux amants, l’oubli de soi sans soumission qui permet les échanges à égalité, le respect des différences qui conduit à l’enrichissement réciproque sans s’imposer ni mettre la main sur l’autre. Elle est le seul amour vraiment raisonnable, capable de se développer dans la durée, parce qu’elle pose l’échange sur un désir maitrisé, où l’autre a sans cesse son mot à dire. Il est création d’un espace de liberté où les protagonistes se sentent libres de prendre la parole et de faire des propositions.

La philia est l’amour humainement le plus raisonnable, mais faut-il être toujours raisonnable ? Nous pouvons orienter l’éros quand il nous saisit pour l’utiliser dans un moment difficile et l’agapè s’il est hors de notre atteinte dans sa forme absolue est un aiguillon utile pour nous rappeler que la source de l’amour est en dehors de nous.

Et le Paradis ? N’est-il pas la combinaison des trois formes d’amour ? S’il n’y a que de l’amour il ressemble sans doute à la satisfaction de nos désirs dans leur totalité. Mais en présence de Dieu il doit être impossible de ne pas s’ouvrir totalement au désir de l’autre et j’espère que nous aurons de l’espace pour échanger avec les autres.

 

Laisser un commentaire