amour toujours

Mon commandement, le voici : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. …/… Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande…/… Voici ce que je vous commande : c’est de vous aimer les uns les autres. Jean 15, 12-17

Quelle étrange idée a Jésus que de nous commander de nous aimer ! L’amour est une attirance naturelle qui pousse les gens les uns vers les autres ! L’amour ne se commande pas, il se ressent, nous bouleverse, nous submerge parfois de par sa force. Il nous prend brutalement tout entier. L’amour, comme la haine, sont des passions incontrôlables, physiques, aveugles d’où peuvent sortir le meilleur comme le pire…

C’est du moins ce qu’on pourrait croire à voir les films d’amour. Ils nous parlent de rencontres passionnées entre deux êtres faits l’un pour l’autre, qui croient que c’est pour la vie et qui finissent par s’entredéchirer et se séparer avant de courir vers de nouvelles aventures.

Parfois la mise en scène de la romance s’arrête sur une fin heureuse, comme si tout était dit et que plus rien de fâcheux ne pouvait arriver. La mode n’est plus à : « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » mais à quelque chose d’approchant censé nous arracher quelques larmes. Pour en rester à une telle parenthèse en forme de point d’orgue il vaut mieux éviter de penser à la suite : la rupture qui finira par arriver ou une vie sombrant dans la banalité.

À en croire le film qui raconte « la vie d’Adèle », les amours homosexuelles n’auraient pas un meilleur avenir.

Les promesses des romans ne sont guère différentes, elles non plus. La pérennité des amours entre le grand professeur et la jeune infirmière est problématique mais, même au-delà, rares sont les récits qui racontent des attachements durables. Belle du Seigneur se veut même la démonstration que l’attachement obstiné à quelqu’un conduit à la mort. Mais peut-être faudrait-il que j’élargisse ma culture littéraire !

Quant aux chansons, elles en restent à l’ouragan qui a tout emporté… à part quelques-unes bien connues : Brel parle bien des « vieux amants » mais je préfère la poésie de Brassens dans « Saturne ». À chacun ses références et je me rends compte de la particularité des miennes !

Pour en rajouter à la désespérance, il suffit de compléter le tableau avec le taux actuel des divorces et avec la parole des « spécialistes » qui déclarent du haut de leur science qu’un amour ne peut guère durer plus de trois ans. On comprendra alors la difficulté de parler de la stabilité du couple sans provoquer des sourires. Les jeunes eux-mêmes oscillent entre l’illusion que leur amour demeurera le même au fil des années et la désillusion qui les amène à croire que, tout amour durable étant un leurre, il est préférable de passer d’aventure en aventure.

Je ne tiens pas à dévaloriser à tout prix l’amour « champagne », celui qui se contente des sensations fortes. S’il est vrai que celui-ci ne peut pas durer il reste un choix de vie. Je pense préférable, cependant, le vin vieux qui procure des plaisirs différents. Il arrive que les deux étapes se succèdent : l’amour passionnel, signe qu’une harmonie préalable existe entre deux personnes, donne envie, alors, de s’installer dans la durée. Le passage de l’attachement naturel à l’amour humain demande cependant un engagement réciproque qui ait la prétention de vaincre le temps. Certains y voient une aventure à la limite du possible tellement elle est risquée. Cependant, bien que moins exaltante, elle peut être riche et profonde. C’est autre chose. Beaucoup en rêvent, il y en a qui y entrent d’emblée, d’autres ne peuvent pas éviter des expériences négatives préalables, d’autres encore n’envisagent même pas de s’y engager. Cela dit la plupart des gens que je rencontre finissent en couple, plus ou moins bien assortis, comme si c’était la pente naturelle.

L’affectivité ne perd pas ses droits dans un amour qui dure mais elle vient en contrepoint, comme pour conforter la vérité d’un attachement qui se construit par ailleurs dans des projets, des réalisations, des pardons et des échanges, un « nous » qui s’affirme peu-à-peu sans nier les deux « je », des manifestations de tendresse, des renonciations, le sentiment de liberté qui se conjugue à celui du besoin que l’autre existe avec moi, une dépendance assumée qui appelle à l’autonomie. Un peu comme avec Dieu…

Une telle aventure est bien la réponse à une injonction, à un commandement d’aimer, tant il suppose un investissement de tout l’être au-delà du naturel des sentiments partagés. Il se reçoit et se donne, il se construit. L’amour qui a fait son deuil de la perfection se vit comme un réajustement constant dans une insatisfaction permanente. Il passe aussi par la reconnaissance de sa faiblesse. Pour ne pas être possession, l’amour doit accepter les manques, les insuffisances de celui qui n’a pas honte de faire appel à l’autre, tandis que celui qui refuse ses propres failles ne peut pas aimer : il ne saura qu’exiger et soumettre. J’aime quand je ne frime pas, que je viens avec mes blessures et que la réciproque est vraie, quand je demande surtout à l’autre d’être là, comme Dieu.

Cela ne suffit pas, voilà le pire. On a beau savoir que la quête de la perfection est inutile, que le partenaire parfait n’existe pas, qu’une nouvelle aventure ne résoudra en rien nos problèmes… nous sommes encore capables de nous laisser emporter par une passion nouvelle.

Rien n’est jamais acquis à l’homme ni sa force

Ni sa faiblesse ni son cœur et quand il croit

Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix.

Et quand il veut serrer son bonheur il le broie

Sa vie est un étrange et douloureux divorce.

Il n’y a pas d’amour heureux…

Brassens chante ces vers d’un poème d’Aragon. Je pense avec eux deux que tout amour est fragile et, pour ne pas briser le lien, il suppose une attention extrême à l’autre, jusqu’à l’oubli de soi. Il n’y a pas d’amour béat mais il y a des amours apaisées si on en croit l’image que donnent les vieux amants. Ils ont traversé des orages, sont passés parfois au bord de la rupture et ils sont là, se tenant par la main, ayant peur de se perdre, persuadés de ne plus pouvoir vivre sans l’autre, conscients de leurs fragilités. Ils ne se vantent même pas d’en être arrivés là. Bien que pleins de vie, leurs « je t’aime », s’ils se hasardent encore à les dire, n’ont plus rien de commun avec les bouillonnements de leur jeunesse. Mais que disent-ils ? Le savent-ils eux-mêmes ? Chacun garde une part de mystère. Qu’ils s’agacent encore et se disputent parfois n’entache en rien leur subtile ressemblance, leur amour est plus fort que la mort qui les prendra bientôt.

J’aime y voir la preuve que l’aventure vaut d’être vécue.

images

Laisser un commentaire