Avatar

L’Osservatore Romano, le journal du Vatican, vient de publier trois articles pour mettre en garde contre le film « Avatar » dont on sait le succès mondial. La stratégie vaticane fait souvent preuve de méthodes surprenantes par ses manières de prendre l’opinion publique à rebrousse-poil ! Du coup, après cette publicité, moi qui n’avais pas envie d’aller voir ce film je vais finir par y aller pour me faire une opinion et je vais choisir la 3D en plus! La réaction des instances romaines n’est pas isolée : devant le brusque retentissement que prend telle ou telle manifestation populaire les spécialistes se lèvent chaque fois pour donner doctement leurs avis, pour dénoncer ou condamner ce que d’autres considèrent comme un simple divertissement. Ils sont friands de « faits de société ».

Je ne veux pas dire par là que la position du Vatican serait sans intérêt. Elle prend des chemins que je trouve inappropriés mais elle pointe une question réelle : la constitution de l’écologie en nouvelle religion naturelle et en morale incontournable. Tous les enfants vous le diront : il faut trier ses déchets et fermer le robinet d’eau quand on se lave les dents. C’est la morale communément admise et elle ne manque pas de pertinence quand on voit les dangers que court la planète, mais est-ce que ce doit être la seule ? Est-ce que le respect de la nature doit aller jusqu’à sa vénération ? Elle est notre mère et c’est elle encore qui nous donne la vie de tous les jours, mais faut-il pour autant l’assimiler à une réalité personnelle avec qui il est possible de dialoguer ? Que l’on ait des rapports réciproques avec elle n’entraîne pas pour autant sa personnalisation.

Dans la même ligne, il est de bon ton aujourd’hui d’admirer les religions traditionnelles, de louer chez elles le rapport intime avec la nature qui nous fait autant défaut. C’est ce que fait le film « Avatar » avec brio. Il nous fait rêver d’une régression jusqu’à un état imaginaire, celui du bon sauvage que l’éloignement de la civilisation technicienne rapprocherait de la paix intérieure et extérieure, où la nature serait non seulement vivante mais aussi peuplée de génies, d’elfes, de farfadets, de lutins, de gnomes, de djinns et de fées. Un nouveau dogme s’impose : ce qui est naturel est bon, aussi bien les légumes que les tendances inscrites en nous qui révèlent « notre nature profonde » qu’il faut se garder de contrarier. Drôle d’illusion !

La question est particulièrement sensible pour les croyants de tradition judéo-chrétienne. La Bible, dès ses premiers chapitres, s’efforce en effet de désenchanter la nature. Elle affirme qu’elle est belle et bonne, mais elle réduit le soleil, la lune et les étoiles à des réalités matérielles, les plantes et les animaux à des vivants dont l’homme a la charge. Il s’agissait à l’origine de lutter contre les pratiques magiques centrées sur les mythes de fécondité et de recentrer l’adoration sur le Dieu unique. L’une des conséquences est qu’une telle conception a ouvert aux excès réducteurs de la science et à l’exploitation sans frein de la nature puisqu’elle était à notre disposition et désacralisée. On objectera pourtant que ce n’est pas la bonne manière de gérer la nature comme cela nous avait été demandé.

Peut-être pourtant que la Bible a trop minimisé la place de la nature en la réduisant pratiquement à un théâtre dans lequel se jouent les relations entre Dieu et les hommes. Le monde une fois débarrassé de ses génies fait un peu vide, il n’y a plus de sacré que l’homme et Dieu, la matière n’est que de la matière et on peut en user à notre guise, sauf qu’on la voit se rebeller, faisant la preuve que notre maîtrise et notre compréhension restent superficielles et entrainent bien des déchets. Il est compréhensible que certains veuillent revenir en arrière en appelant à plus de respect.

Mais il ne faudrait pas repartir trop loin en sens inverse. À force de se tourner vers la nature certains en viendraient à ne plus faire attention à l’homme. Ce dernier avait été mis par le christianisme au centre de la création et il devient un gêneur, un destructeur de l’équilibre. Un animal de compagnie est plus important parfois qu’un voisin en difficulté. Nos rapports à Dieu sont eux aussi mis en question. Il est vrai que c’est sympa de voir ces gens qui embrassent les arbres ou qui demandent pardon à la bête qu’ils viennent d’abattre. Ce serait bien de communier au cosmos, de vibrer de ses vibrations. Le monde était plus chaleureux quand il fourmillait des divinités et des esprits qui l’habitaient, quoiqu’il remplissait les hommes de crainte. Mais un monde habité par l’Esprit de Dieu n’est pas mal aussi, rechercher en soi et dans les autres la marque de l’amour créateur du Père est une saine occupation, se laisser envahir par l’amour universel du Christ est un projet de vie incomparable et sans fin. C’est un imaginaire moins enfantin.

Faut-il pour autant s’en prendre à la religion de ces peuples qui font de l’union à la nature le ciment de leur existence personnelle et collective ? Faut-il dénoncer avec toujours plus de violence les dérives païennes qui tentent nos contemporains ? Reconnaissons que nous n’avons guère les moyens de faire obstacle à ces tendances bien orchestrées, économiquement rentables et les protestations vaticanes ont peu de chances d’aboutir, elles risquent même d’avoir l’effet inverse.  Quand à partir en guerre contre le paganisme, ce qui a motivé les premiers missionnaires de l’époque contemporaine, ce n’est plus à l’ordre du jour.

Mais il faudrait faire une différence, me semble-t-il, entre la mission et le fait d’exporter dans d’autres cultures, proches ou lointaines, les formes occidentales du christianisme. La confusion entre les deux attitudes a souvent été la règle et elle demeure encore. Le christianisme romain est le centre historique et un modèle développé mais qu’il ne s’agit pas pour autant de transposer en l’état. La personne du Christ et son message continuent à bousculer les chrétiens et à questionner nos pratiques religieuses, morales et sociales. Nous sommes sans cesse remis en cause par la Bonne Nouvelle que nous portons et que nous partageons sans la posséder. Ce que nous avons à partager c’est donc ce Jésus que nous avons rencontré et qui nous fait vivre, nous avons à le proposer à des personnes d’autres cultures non pas pour qu’elles deviennent comme nous mais pour qu’à leur tour elles fassent cette rencontre et voient ce qu’elle produit chez eux, dans leur culture propre, dans leurs formes religieuses. Nous ne pouvons pas prévoir ce qui en découlera dans un contexte que nous ignorons, mais il serait intéressant de voir comment se transforme un chinois quand il devient chrétien sans cesser d’être chinois.

Ce que nous pouvons dire c’est que la parole et les actes de Jésus nous ont libérés des étroitesses de la religion juive, qu’ils nous ont arrachés à nos paganismes premiers et nous en libèrent encore, qu’ils continuent à déranger nos habitudes religieuses entachées de conformisme et de ritualisme, qu’ils interrogent nos principes moraux et nos formes de vie sociale.

Ce que nous espérons, c’est que cette même personne du Christ, plantée dans d’autres religions et d’autres cultures, aura les mêmes vertus dérangeantes et qu’elle produira des fruits dont nous n’avons même pas idée. Notre rôle est de l’annoncer, mais ensuite la croissance n’est plus de notre ressort, l’Esprit s’en charge.

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