Le bureau du conseil presbytéral m’a demandé de parler des événements qui ont suivi la parution sur mon blog d’une page sur Benoît XVI le 27 janvier 2009 intitulée « la paix Benoît ».
Des « faits »
J’ai commencé un blog pendant mon séjour à Madagascar, c’était un moyen pratique de garder le contact avec mes amis et de les tenir au courant de ma vie là-bas. J’ai poursuivi ensuite d’une manière épisodique. L’intérêt qui lui était porté était limité à quelques connaissances.
J’avais déjà écrit : « détends-toi Benoît » en janvier 2008, et cela n’avait pas ému grand monde. Cette fois, le contexte était différent en ce début d’année et surtout le texte a été repéré par un site d’extrême droite qui en a fait une certaine publicité. Il a été relayé sur lemonde.fr, ensuite j’ai été interviewé par téléphone pour lefigaro.fr et la parution le 6 février 2009 dans ce dernier media a provoqué une avalanche de réactions : 252, sans compter les commentaires de commentaires. Ont suivi quelques secondes sur Fr3 à la sortie de la messe de saint Jean Marie Vianney et une interview pour l’émission de France Inter : « interception » dont il n’est rien ressorti.
Il est impressionnant de voir comment un certain nombre de personnes se lâchent quand ils se sentent protégés par l’anonymat d’un commentaire sur le net. J’ai eu droit à beaucoup d’insultes, de calomnies, des réactions haineuses qui ont fini par me toucher, surtout quand elles semblaient venir de personnes qui me connaissaient. Le père Ricard m’a conseillé d’arrêter de lire cette prose, ce que j’ai fait.
J’ai reçu également des messages d’encouragement, ce qui fait plutôt plaisir, surtout qu’ils n’étaient pas anonymes pour la plupart. Quelques personnes qui étaient en désaccord m’ont écrit également et j’ai répondu à certains. J’ai même eu une rencontre approfondie avec un de mes paroissiens et le dialogue se poursuit paisiblement. J’ai entendu dire que, depuis, certains autres ne venaient plus à la messe à Pessac.
J’ai repéré sur le net, au passage, deux forums de discussion à propos de mon blog et un article élogieux sur le site des « Patrons et professionnels Juifs de France ».
Des réactions
J’ai été surpris par l’ampleur que la polémique a prise autour de mon petit papier. On a beau savoir que ce qu’on écrit sur le net peut être lu par quiconque se connecte dans le monde, ce n’est pas pareil d’en faire l’expérience. J’ai pris conscience également combien le sujet était sensible et pouvait mettre en fureur certaines catégories de chrétiens et même de non chrétiens.
Que m’a-t-on reproché ? D’abord mon tutoiement vis-à-vis du pape. Manifestement beaucoup estiment que cela ne se fait pas, ce qui est vrai sans doute. D’autres estiment que je n’ai pas à dire publiquement mon désaccord avec le pape, que je n’ai même pas à le penser. Prendre des distances, c’est être de mauvaise foi, donner des leçons, faire preuve d’orgueil, créer la guerre, c’est faire œuvre de division que de penser par soi-même. Manifestement pour ces gens, l’église doit être monolithe, au moins parler d’une seule voix.
Beaucoup de mes contradicteurs avaient privilégié la démarche de pardon du pape en direction des intégristes. De ce fait, émettre une critique revenait selon eux à refuser tout accueil du différent, être sectaire à son tour. D’autres, plus gentiment, m’ont fait remarquer que certaines de mes expressions étaient trop abruptes et empêchaient les gens de me suivre parce qu’ils en étaient choqués.
Des réflexions
Je comprends la dernière réaction. Il est vrai que si j’avais prévu que mes propos allaient avoir un tel retentissement, j’aurais écrit différemment, je ne cherche pas la publicité. Mais du coup, ils seraient passés inaperçus ! Là est la contradiction dans laquelle nous nous trouvons avec les médias.
Se conformer aux attentes ?
La lettre ouverte de Jean Rouet n’était pas plus tendre, elle était plus documentée, mais elle n’avait pas la forme simplifiée de pamphlet de la mienne. De ce fait elle a trouvé moins d’écho, alors qu’elle était tout aussi polémique. Même pour une excellente émission comme « interception », mes propos, comme ceux du père Ricard, ont paru trop mesurés et ont été peu ou pas retenus. Leur ont été préférées les déclarations plus tranchées des Laguérie et autres du même acabit, plus radiophoniques. On regarde des faits de société, on ne s’intéresse pas aux questions de fond.
Alors, faut-il travailler notre communication pour avoir un meilleur impact dans les médias d’aujourd’hui ? Je n’en suis pas pleinement persuadé. Nous avons certes à parler, à annoncer l’évangile dans notre monde d’une manière audible. Par contre, il s’agit moins de convaincre par des démonstrations que de témoigner, saint Paul en a fait l’expérience à Athènes. Notre seule limite est le respect et même l’amour du prochain, en particulier des plus petits et des pauvres. Il arrive que l’église dépasse cette limite, au nom de la morale en particulier, et cela me préoccupe, mais nous n’avons pas à nous conformer aux attentes de sensationnel. Je ne crois pas davantage qu’il faille se préoccuper exagérément du politiquement correct. À force d’avoir peur de choquer ou de ne pas être compris, nous stérilisons notre proclamation de l’évangile du Christ et nous en affadissons le sel.
La difficulté est de tenir ensemble deux objectifs en tension : affirmer avec force une parole exigeante appuyée sur notre rencontre du Christ et faire preuve de miséricorde à l’égard des petits et des pécheurs. Jésus s’est toujours comporté de cette manière, les évangiles en témoignent en particulier dans l’épisode de la femme adultère, mais c’est une constante. Pour ce qui est des interventions autour du préservatif et de l’avortement, autant ce qui a été dit sur le respect de la vie et sur la grandeur de l’amour était respectable, autant beaucoup de déclarations manquaient de miséricorde. Ce n’est pas le tout d’affirmer des principes avec rigueur, encore faut-il ne pas oublier qu’ils s’adressent à des hommes concrets qui sont parfois pris dans des contradictions plus dures que les nôtres. L’église se doit d’être attentive aux hommes de son temps, de les rejoindre dans leurs douleurs, leurs attentes et leurs joies, avant de proposer quelques avancées concrètes et un idéal. Comme de plus notre église ne manque pas de faire preuve de ses limites humaines, il sera toujours facile de trouver des raisons de la critiquer ou de la condamner.
Il est vrai que nous n’échapperons jamais totalement à la critique aussi bien au niveau de nos principes que de nos efforts de miséricorde, Jésus ne nous a pas promis le contraire et il est plutôt rassurant que nous soyons encore capables de choquer. À nous de rester fidèles à l’ensemble de son message, entre idéal et miséricorde, et pas simplement à ses conséquences morales.
Ceci dit, autant je ne regrette pas ce qui s’est passé, autant je ne suis pas prêt à rechercher comment poursuivre dans ce mode de communication. D’ailleurs, après une flambée de mille connexions, la fréquentation de mon blog a beaucoup chuté, les amateurs de sensationnel se lassent vite quand on aborde des questions de fond. Mais je n’ai envie de communiquer qu’avec ceux qui restent et qui cherchent. La publicité ne me tente pas, je n’ai aucune envie de me conformer aux usages de ce monde. Il est impossible de faire passer sans douleur ce qui reste un scandale pour beaucoup et pour nous aussi, même si nous le considérons comme le secret du bonheur et de la vie.
Il y a-t-il plusieurs paroles de possibles dans l’église ?
Le problème de fond est, selon moi, celui des limites de la libre expression dans l’église. A-t-on oui ou non le droit de ne pas suivre en tout la hiérarchie et d’exprimer publiquement des opinions divergentes ? Si l’on prend exemple sur les usages de ce monde, il n’est pas convenable d’émettre des critiques visant les groupes dont on fait partie. Cela reste très mal vu dans les entreprises, dans les partis politiques ou dans les associations, dans tous les endroits où des pouvoirs sont en jeu. On me demande souvent « ce que pense mon patron » ; or je n’ai pas de patron et j’appelle mon supérieur « père ».
Il y a-t-il place dans l’église pour des voies différentes ? Si la moindre critique est perçue comme un acte de désobéissance condamnable ou une mise en cause de la stabilité de l’église nous perdons toute liberté d’expression. Ce n’est pas faire preuve d’orgueil que de ne pas adhérer en tout aux paroles et aux actes d’un pape, surtout si notre opinion n’est pas isolée. La hiérarchie est d’un autre ordre, l’ultime référence pour tous les Chrétiens est la personne de Jésus-Christ même si notre rapport à lui passe par l’institution ecclésiale.
Je pense que l’on peut exprimer des divergences sans tomber pour autant dans le syncrétisme ni prétendre que toutes les opinions se valent. Il est possible d’être catholique romain tout en pensant que la contraception est une bonne chose pour l’amour dans le couple ou que l’on peut donner la communion à des divorcés remariés. Il n’y a pas de dogmes dans les évangiles, juste des chemins balisés vers Dieu que l’église tente de préciser pour raffermir notre foi.
Si je prends l’exemple de ce prêtre que nous avons rencontré le lundi saint, en responsabilité dans l’église orthodoxe russe. Je ne pense pas être le seul à avoir été séduit par la qualité de cet homme, par la profondeur de sa foi et la justesse de ses engagements.
Est-ce de ma part un manquement à la foi catholique ? J’aime bien aller de temps en temps dans des célébrations orthodoxes, j’apprécie leur liturgie et leurs chants, mais je ne suis pas prêt à en faire ma forme habituelle de célébration. Je suis trop occidental. De même, je me sens profondément catholique quand il s’agit du « filioque », je suis sensible à la conception qui considère l’Esprit comme engendré par l’amour du Père et du Fils. De là à en faire un schisme…
Il en est de même avec les Protestants. Je trouve leurs célébrations trop austères en général, mais leur interprétation de la justification par la foi me fait beaucoup réfléchir et me séduit assez. Je ne partage pas la conception de beaucoup d’entre eux sur la présence réelle, mais je pense que certains de mes paroissiens ont une foi tout aussi protestante. Ne peut-on pas être de vrais catholiques tout en supportant que des frères pensent différemment ? Est-il impossible de se tolérer dans une même église ?
Pour y parvenir, il faudrait déjà que les Catholiques apprennent la liberté de penser. Il ne s’agit pas de langue liturgique, de costume ou de mode de célébration. Ce n’est pas de là que vient ma répulsion pour l’intégrisme mais de leur refus de la diversité. Je me sens davantage en communion avec certains Orthodoxes ou Protestants quand ils sont ouverts et partagent leur foi. Nous avons tous nos révisionnistes et nos nostalgiques et là n’est pas le problème, mais s’agit-il encore de pardonner quand des personnes refusent ceux qui ne partagent pas leur opinion ? Comment discuter avec ceux qui sont persuadés être les seuls dans la vérité ?
Je reconnais que les réactions que j’ai provoquées m’ont rendu mal à l’aise, comme un gamin pris en faute. J’ai eu peur de faire mal à l’église. étant viscéralement en accord avec elle et fondamentalement avec le pape, j’ai été meurtri que l’on me croie en rupture. Comme ma mère devant un plat d’huîtres, je me demandais « à combien on a droit ? » Quelles sont les limites à ne pas franchir ?
La réponse n’est pas claire, entre l’intransigeance intégriste (au moins pour ce qui les arrange !) et les dérives du n’importe quoi qui ne prennent en compte que des impressions subjectives. Comment nous situer en adultes vis-à-vis d’une hiérarchie que nous ne mettons pas en cause, qui nous est souvent d’un grand secours, mais dont nous contestons parfois certaines prises de position ? Quelles sont les limites du tolérable dans les dissensions qui traversent nos communautés ? Lesquelles sont des divergences qui peuvent être profitables à l’ensemble et lesquelles sont mortifères ?
Notre hiérarchie n’est pas de droit divin. Les responsables sont, comme tous les autres Chrétiens, au service d’une parole qui les dépasse. Mais nous ne sommes pas non plus une démocratie où les délégués dépendent des suffrages de la base et où la base se doit de soutenir ceux qu’elle a élus. L’église n’est pas davantage un club où on entre et on sort selon les opinions que l’on a sur les dirigeants, elle rassemble ceux qui s’efforcent de vivre à l’image du Christ. Notre appartenance vient de plus haut.
Excellent texte … Nous sommes des Chrétiens, nous sommes responsables, nous avons un message d’Amour à transmettre. Nous comprenont bien les chrétiens doivent aimer leurs prochains, mais qu’ils ne peuvent pas toujours ressentir de l’affection pour eux, comme vous nous l’avez si bien dit lors d’une de vos homélies.
Vous n’avez envie de communiquer qu’avec ceux qui restent et qui cherchent ? Vous avez bien raison de vous recentrer sur l’essentiel. Laissons désormais la polémique. Mème si on n’oublie pas, on peut se pardonner. Bravo pour ce message de réconciliation qui montre que l’unité des chrétiens, ca doit se travailler avec bonne volonté et persevérence.
Alors, on relève les manches et au travail, vous pourrez compter sur moi.
Beaucoup de choses à dire, trop d’ailleurs, alors on va essayer d’ètre synthétique.
Oui, il n’y a pas une parole. Si il y a bien une chose qui soit le coeur mème de la Tradition (pas celle qui nous arrange avec un petit t, style supermarché o๠je me sers de ce que j’aime…) c’est le fait que l’Eglise, dans son immense sagesse, quand la question s’est posé, à décider de conserver 4 évangiles et non un seul.
Dès les origines, elle reconnaêt qu’il n’y a pas une façon de dire Dieu. Et on pourrait mème aller plus loin en se disant qu’elle a conserver de nombreux autres livres qui vont former le premier Testament.
Après l’Eglise a toujours vécu sur cette tension entre des prophètes et des gardiens.
Prenons un exemple : le Cardinal Congar a été condamné pour ses travaux, réduit au silence. Sur son lit de mort il a été fait Cardinal. Et il est unanimement reconnu aujourd’hui comme l’un des plus grand théologien du concile dans ses aspects ecclésiologiques.
C’est triste, mais il faut que des personnes osent poser une parole prophétique, mème si souvent elles ont conscience que la réception ne sera pas évidente.
Enfin il faut conserver cette exigence de précision, d’argumentation, au delà des effets de mode, ne pas craindre la controverse et parfois les insultes, mais il ne faut pas y prèter trop d’importance, elle ne sont souvent que le jeu de quelques petits groupes passéistes.