Charlie

« On peut rire de tout, disait Desproges, mais pas avec n’importe qui». J’aimerais ajouter : pas n’importe comment.

Je supporte de moins en moins ces émissions où les gens ne cessent de ricaner quel que soit le sujet. Les participants sont là pour rire et pour faire rire et ils s’esclaffent à jet continu. Ils en ont le droit comme nous avons le droit de ne pas les écouter. Malheureusement (?) il y a souvent dans la bande un humoriste qui tranche un peu par sa tendresse ou sa causticité et qui donne envie de continuer à écouter.

Mais les interventions de ces derniers sont rares et de telles émissions endorment les auditeurs et les téléspectateurs, les démobilisent, renforcent leur apathie. En se moquant de tout, elles en viennent à tout relativiser. À quoi bon s’engager puisque tous les politiques sont pourris ? Comme ils font croire que les idéaux sont des illusions, autant se noyer dans le quotidien, dans la routine, rechercher les petits plaisirs de l’instant sans se laisser prendre par l’envie de changer de vie ou de s’engager pour une autre vie. Il est de bon ton d’être désabusé, de ne croire en rien, de proclamer haut et fort que de toute façon il n’y a rien à faire et qu’il faut accepter le monde tel qu’il est ; il n’y a pas d’alternative alors autant s’en sortir par la dérision et se laisser faire.

J’ai envie de rapprocher ce qui précède de la déclaration de Marx :    « La religion est l’opium du peuple ». Même si ce n’est pas ma conception de la religion, c’est vrai pour les croyants qui utilisent Dieu pour masquer leur douleur sans s’attaquer à ses causes réelles. On survit comme on peut et on a le droit de prendre du paracétamol même s’il ne guérit pas ! Je voudrais rajouter que notre société a trouvé désormais bien d’autres formes d’opium et ce genre d’humour qui désenchante l’existence en fait partie : pas de foi, ni de valeurs, ni de règles, chacun fait ce qu’il veut quand il veut…, voilà qui arrange bien des puissants.

L’humour de Charlie Hebdo n’est pas de ce type sinon il n’aurait pas provoqué une telle haine mortelle. Loin d’apaiser les souffrances, il est plutôt du genre à mettre du sel sur les plaies. Il est provocateur, injuste, grossier et volontiers scatophage, je n’apprécie pas toujours: je n’aime pas trop qu’on caricature Jésus ni même Dieu mais c’est mon problème. Quant à sa critique acerbe de l’Église, elle ne devrait pas nous perturber exagérément à une époque où même le pape avoue passer par des périodes d’anticléricalisme !

Charlie Hebdo n’est pas fait pour nous plaire mais pour nous réveiller, nous agacer. Il a une fonction de poil à gratter quand tant d’autres cherchent à nous endormir. Celui qui n’est pas perturbé par ce qui est croqué, s’il n’est pas déstabilisé dans ses certitudes et qu’il se contente de rire, celui-là n’a pas tout compris… En rester à la dérision est un danger qui guette aussi les adeptes de Charlie.

À cause de tout cela, j’ai été agréablement surpris par les réactions nationales et internationales. Je pensais les Français davantage anesthésiés par les traitements qu’on nous fait subir. J’ai peur que nous nous rendormions bientôt mais ces manifestations sont au moins la preuve qu’il y a en l’homme plus grand que ce qu’il montre habituellement, une profondeur en attente ; ceux qui ne croient pas en cette grandeur ont tort. Il reste à la mettre en œuvre !

Faut-il élargir le propos ? Après coup, comme Sarkozy, tout le monde veut être sur la photo mais je pense qu’il ne faut pas oublier le facteur déclenchant : l’assassinat de dessinateurs. Comment se fait-il que nous soyons aussi bouleversés par la mort de personnages qui faisaient aussi peu l’unanimité ? À cause de « RécréA2 » ? Parce que nous aurions un vieux fond libertaire ? Par amour de la liberté ? La bande des quatre rit probablement de nos manières d’exprimer notre révolte et pourtant elles sont sincères !

Je m’interroge sur l’Islam et sur Israël, et je suis Charlie… malgré tout

.th

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