Dans les évangiles, Jésus évoque 125 fois le Royaume (ou le règne, c’est le même mot en grec) contre 92 fois l’amour. De quoi parle-t-il ? Nous avons une foule de paraboles sur le sujet : le filet, la perle, le bon grain et l’ivraie, le festin… Il envoie ses disciples proclamer que le Royaume est proche et il leur dit de le chercher en priorité tout en les assurant qu’il leur est donné de connaître ses mystères ; Jésus proclame la bonne nouvelle du Royaume, il dit que c’est pour cette raison qu’il a été envoyé… Ça devait être passionnant puisque la foule en oublie de manger et que Jésus est obligé de la nourrir ! Que pouvait-il bien dire ?
Le Royaume est parfois une promesse, parfois il est déjà là, ou il est proche, voire au milieu de nous… Comment comprendre ? Et Jésus n’en fait pas la théologie, il nous invite à l’expérimenter dans notre aujourd’hui qui n’a rien à voir avec le temps où il était sur terre. Du coup nous voilà frustrés avec notre soif d’éclaircissements.
Que ton Règne vienne
Dans le Notre Père, nous demandons que son « Règne vienne sur la terre comme au ciel ». Serions-nous partie prenante de sa venue ?
Nous avons pensé un temps que le Père allait reprendre ce que nous ébauchions par nos activités humaines, que l’humanité progressait naturellement vers la perfection du Christ. Nous sommes moins optimistes désormais, plus sensibles à la méchanceté humaine, au chaos de l’histoire, à la vanité de nos efforts, inquiets sur l’avenir de notre écosystème et de l’humanité. Notre monde a-t-
il encore un sens ? Difficile de s’y retrouver, d’autant que le mot Royaume nous gêne en ces temps de république.
Aussi nous abordons trop rarement le sujet. Nous sommes tentés de transformer les paraboles qui en parlent en leçons de morale ou en règles de vie. Nos discours se banalisent et se limitent à des prêches sur l’amour de Dieu et l’amour des autres, nous y encourageons à la prière et au partage de la Parole comme si là était l’essentiel alors que sans la clef du Royaume, tout cela perd beaucoup de son sens.
Pourquoi aimer ?
Ainsi, pourquoi aimer les autres ? Parce qu’ils sont aimables ? Parce qu’à cause de notre cœur tendre nous sommes émus par leur misère ? Pourquoi pas… mais les chrétiens n’ont pas le monopole du cœur. Quant à notre degré d’amour, il ne se juge pas sur notre capacité d’attendrissement mais sur la manière dont nos proches et notre monde grandissent grâce à nous… ou malgré nous.
Saint Jean, l’évangéliste, lui qui parle d’amour le plus souvent, nous révèle, dans sa première lettre, les fondements de l’amour chrétien :
Mes bien-aimés, puisque Dieu nous a tant aimés, nous devons aussi nous aimer les uns les autres. Dieu, personne ne l’a jamais vu. Mais si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour atteint en nous sa perfection. […] Et nous, nous avons reconnu et nous avons cru que l’amour de Dieu est parmi nous. Dieu est amour : celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu en lui. 4, 11-12 et 16
Aucun amour n’existe en dehors de Dieu, il en est la source, et quiconque aime s’y abreuve. C’est pourquoi une chose importe au chrétien par dessus tout : demeurer en Dieu et que Dieu demeure en lui, vivre de lui et par lui ; elle est là la définition du Royaume ! En dehors de l’amour de nos frères, des plus petits en particulier, aucune voie pour participer à la vie de Dieu, pour entrer dans ce Royaume. L’honneur de Dieu c’est que les pauvres soient reconnus et qu’une place leur soit donnée. Chaque fois que nous aimons, nous vivons de la vie de Dieu, Dieu vient en nous et nous demeurons en lui : nous sommes dans le Royaume et c’est vrai pour les non-croyants.
Pris par le doute
Quand, au quotidien, nous nous interrogeons sur l’efficacité de nos actions et de nos engagements pour transformer le monde une telle révélation nous donne de l’assurance. Sinon, à regarder comment tourne le monde, il y a de quoi être pris par le doute. Pas une institution qui demeure, pas une ville modèle où il fasse bon vivre, même les actions les plus généreuses tournent mal sur le long terme ; pas un régime politique, une organisation sociale qui ne nous déçoive un jour. Nos engagements personnels, malgré notre bonne volonté, ne sont jamais à la hauteur de nos espérances, nos amitiés comme nos amours restent fragiles. Sur quoi pourrions-nous miser en pensant que cela a de l’avenir pour toujours ? Avec lesquels de nos matériaux Dieu pourrait-il construire son Royaume ?
Dieu passe
Et pourtant, ce que nous faisons de bien est bien, il y a des avancées sociales réelles, des hommes s’unissent, s’organisent, défendent le droit et la justice, nous rencontrons de l’amour, du dévouement, de l’oubli de soi, nous participons à des fêtes, des actions sont faites pour la paix, des frontières sont abaissées… Tout cela, certes, est négligeable au regard de l’histoire, remis en cause sur le long terme, nous ne croyons plus au « grand soir » et pourtant, ces moments forts existent, nous aimons nous en rappeler, nous en sommes témoins : « Dieu a visité son peuple ». Le Royaume n’est pas qu’une utopie.
Illusions, méthode Coué ? Non, mais anticipations de l’avenir promis par Dieu. Ces réalisations parcellaires prennent sens si nous les mettons en perspective avec le Royaume qui vient, elles deviennent la preuve qu’il est déjà là. Il faut que ce dernier soit un cadeau de Dieu parce que nous reconnaissons les limites de nos réalisations ; le fait qu’elles existent montre, cependant, que nous sommes capables d’accueillir le Royaume promis et qu’il va dans le sens de nos espérances les plus profondes.
Fidélité
Il y a un côté inquiétant dans cette approche : si rien ne tient dans la durée, peut-on encore croire en la fidélité ? Faudrait-il se contenter de satisfactions parcellaires en attendant le ciel ? Ce ne serait pas assez : nous pouvons rester fidèles à une personne, à un type de société, à un choix de vie… à condition d’accepter de décliner ces engagements dans l’histoire en leur faisant prendre des formes successives qui s’adaptent aux réalités. Celui qui bloque sa relation amoureuse sur une phase qui l’a satisfait est bien prêt de voir son amour disparaître. Il n’y a d’amour éternel qu’en Dieu et, ici-bas, l’amour pour toujours suppose des ajustements incessants. Quiconque concentre ses espoirs sur une forme d’organisation sociale ou politique ne peut qu’être déçu : il ne verra jamais la réalisation de ses désirs s’il n’accepte pas d’évoluer dans les modes de réalisation de ses choix, en fidélité à l’histoire des hommes.
Des axes
Les constantes de notre vie sont à chercher du côté de nos lignes de forces fondamentales, de nos espérances jamais réalisées, mais qui renaissent en permanence, du côté de ce désir souterrain qui nous pousse à vivre… C’est à cela qu’il nous faut rester fidèles et non à des programmes particuliers parce que c’est cela qui est le plus conforme au Royaume attendu. Ce dernier juge nos choix, valide les axes essentiels de notre existence, justifie nos fidélités, conforte nos choix d’aimer. Nous y retrouvons un des sens de notre prière : « que ton Règne vienne ».
Faire la preuve de l’intérêt du Royaume
Dans un autre sens, il y a, dans la promesse du Règne, un appel à l’engagement : celui de témoigner auprès des hommes de l’importance d’entrer dans le Royaume tout de suite. Notre devoir est d’aider à comprendre l’intérêt de vivre avec Dieu et de lui. Si beaucoup en vivent sans le savoir parce qu’ils vivent dans l’amour, leur faire franchir le pas suivant, l’adhésion volontaire au projet de Dieu, serait pour eux une avancée importante.
Mais ce n’est pas simple : si témoigner du Royaume est un objectif louable, il suppose que je commence par relire ma vie au jour le jour pour trouver la réponse à cette question : quand ai-je vécu aujourd’hui de l’amour de Dieu, quand ai-je vu autour de moi des hommes qui en vivaient, où ai-je détecté récemment des traces du Royaume qui vient, dans quels actes d’amour puis-je dire qu’il pointe, où se montre-t-il dans le monde ? Sinon je n’aurais rien à dire…
Mon Royaume de ce monde
Pour moi, je crois qu’il a été là, dernièrement, dans la rencontre de ce couple qui parle de l’avenir de son enfant, dans cette communauté qui se mobilise pour que la célébration qui unit catholiques latins et maronites avec les protestants soit un temps fort de prière pour les chrétiens d’Orient, dans ces plats partagés qui parlent de plusieurs pays ; il est avec Marie-Julie qui joue avec des enfants roms sur le squat, il est dans cet intérêt des petits enfants pour Dieu, comme dans le visage rayonnant des plus grands qui ont reçu le pardon ; je l’ai vu dans ces appels à la justice, dans ces engagements pour la paix, dans cette association grâce à laquelle les habitants du quartier seront relogés, dans ce mouvement pour la survie des abeilles… Je suis sans illusions : rien de pérenne dans tout cela et pourtant, le Royaume est là dès que la vie grandit. Saurons-nous nous arrêter pour le contempler, pour en rendre grâce, pour le révéler ?
Le règne de Dieu ne viendra pas sur la terre définitivement tant que les hommes n’auront pas envie de l’accueillir et d’en vivre tout de suite. Pour qu’ils se rendent compte que c’est l’idéal de toute existence heureuse inutile de leur raconter notre vie, racontons plutôt la leur en leur montrant comment ils font déjà l’expérience du Royaume, en les aidant à relire ce qu’ils vivent de beau et de grand et réveillons leur attente.
