Désir mimétique

Rencontrer des gens instruits est rarement sans intérêt, surtout s’ils sont intelligents. Il y a de quoi apprendre avec eux. Mais les rencontres que je préfère sont celles où les intervenants viennent me voir après avoir pris la parole pour me demander ce que j’ai pensé de leur apport, moi ou un autre. Je sais alors qu’ils sont à la limite de ce qu’ils sont en train de chercher. Ils ne se sont pas contentés de répéter ce qu’ils ont rabâché des dizaines de fois à leurs étudiants, ils sont allés plus loin, jusqu’au point où ils ne sont plus parfaitement sûrs de ce qu’ils racontent. C’est là qu’ils sont passionnants en général, même s’ils se trompent, parce qu’ils montrent leur humanité et proposent des ouvertures, invitent à la recherche, s’ouvrent à l’échange.
Ils sont tout heureux de ce qu’ils ont découvert, du pas qu’ils ont réussi à franchir, mais, encore un peu hésitants, ils se demandent si leur découverte est pertinente. Ce n’est pas le tout de se faire plaisir, encore faut-il que ce que l’on propose soit utile et ne se réduise pas à une vaine élucubration intellectuelle. Une vérification auprès des autres se révèle nécessaire, « est-ce qu’ils sont touchés ? », l’enthousiasme personnel devant la nouveauté ne suffit pas.
La rencontre avec des personnes en responsabilité ne manque pas d’intérêt elle non plus, surtout quand elles restent ouvertes. Celui qui ne cherche qu’à imposer son autorité n’est pas fréquentable : on ne peut devant lui que se soumettre ou se révolter. D’autres sont capables de se remettre en question sans renier leur rôle pour autant. Ils ont des perspectives, mais attendent de l’aide pour les étoffer, voire les rectifier, ils ont des méthodes dont ils ne font pas des absolus, des convictions qui ne sont pas des certitudes. Il y en a tellement qui sont persuadés être dans la vérité au point de ne pas comprendre que l’on puisse être en désaccord avec eux ! Quand il y a des frictions, ils pensent que l’autre est de mauvaise foi ou bien qu’il n’a pas compris et ils recommencent à expliquer, font de la communication alors qu’il leur faudrait entrer en dialogue.
Certes, il est difficile de se situer en vérité devant des gens intelligents ou en forte responsabilité. On navigue souvent dans les eaux troubles de la jalousie, on est tenté par la violence, on cherche l’affrontement. Devenir un disciple soumis n’est guère préférable. Il convient de commencer par trouver une place respectable. S’il en est qui nous dépassent dans tel ou tel domaine, nous pouvons leur apporter quelque chose dans d’autres dimensions, au moins l’encouragement dont ils ont besoin. Personne n’est assez nul pour n’avoir rien à donner, pour ne pas pouvoir exister devant les autres. En faire l’expérience, c’est s’ouvrir la possibilité de sortir de la violence.
Il faut reconnaître que nous sommes souvent dépassés et en bien des domaines, mais je n’ai rien à gagner à ce que l’autre disparaisse. Il est tout à fait raisonnable au contraire d’écouter, d’essayer de comprendre, d’obéir, de faire nôtre ce que d’autres ont à nous offrir. Je ne peux me construire qu’en prenant ce qui me manque en dehors de ce que je maîtrise, il n’y a en moi aucune profondeur naturelle où je pourrais puiser pour en tirer du neuf, je n’existe que par les autres et c’est eux qui me donnent la vie. Réciproquement, je suis source pour mon entourage qui cherche en moi le partenaire qui lui manque.
Le tout est de savoir comment je prends. Les parasites pompent la sève de leur support jusqu’à le faire mourir en mourant avec lui. Les symbiotes au contraire sont dans un rapport d’échange où ils donnent et reçoivent. L’apport réciproque permet à chacun de vivre et la survie des partenaires est essentielle au développement de l’ensemble. La symbiose est sans nul doute l’idéal de l’association entre les hommes dans la mesure où ils découvrent qu’ils ne peuvent pas vivre seuls parce que la vie est un échange et que la violence faite à l’autre, loin d’être un gain pour celui qui est le plus fort, l’affaiblit au contraire.
Une telle attitude suppose fierté et modestie. Si celui qui se sent en inferiorité ne retrouve pas la fierté de ce qu’il est, il demeurera incapable de se trouver une place, de sortir du ressentiment, d’entrer dans un échange équilibré. Il se soumettra sans réaction ou bien tentera de faire disparaître celui qui le gêne. À moins qu’il ne parvienne à se persuader qu’il possède des supériorités imaginaires, ce qui va l’aigrir d’autant plus qu’il pensera qu’elles ne sont pas reconnues à leur juste valeur. Mais il est toujours temps de sortir de l’adolescence !
La modestie est donc bonne pour tout le monde, aussi bien pour celui qui cherche à compenser son sentiment d’infériorité, que pour qui doit assumer sa responsabilité ou sa tâche d’enseignement. Il n’y a pas de service de l’autre sans vérification de l’intérêt pour lui de ce que je pense devoir lui apporter et sans respect de ce qu’il m’offre à son tour. La modestie consiste aussi à ne jamais se croire arrivé dans la vérité toute entière, que l’on effleure parfois. Elle permet de privilégier une recherche continue qui invite à repartir sans cesse. Le souci d’ouverture persiste alors, y compris dans la joie de la découverte et dans le sentiment d’aboutissement éprouvé parfois quand on touche au sublime.
Dieu lui-même n’abuse pas de sa toute puissance, c’est le moins qu’on puisse dire ! Ce qui n’empêche pas certains de lui dire ce qu’il doit faire, de penser à sa place ou de chercher à le détruire parce qu’ils le considèrent comme un gêneur. Être fils, à la manière de Jésus consiste au contraire à accepter de n’exister que par lui sans abandonner pour autant la fierté de ce que nous sommes grâce à lui.
En fait, la seule attitude véritablement humaine est de nous reconnaître introduits dans la vie et sans cesse enrichis par les relations que nous entretenons avec les autres membres de l’humanité. Se prétendre autosuffisant équivaut à se couper de nos racines et donc de la vie. L’attitude chrétienne complète l’attitude précédente qu’elle assume en rajoutant que notre énergie vitale, comme notre force d’aimer, ont leur origine dans la passion du Père qui veut que nous vivions.
Alors la violence disparaît. Je n’ai plus d’adversaire à dépasser ou à détruire, je me retrouve avec une multitude de partenaires qui ont chacun quelque chose à m’offrir dont je peux profiter. Je n’ai plus ni dieu ni maître, mais un chemin à me frayer, une place à trouver dans un monde qui cherche à m’exclure ou à me soumettre, parmi des personnes qui m’impressionnent par ce qu’elles ont de plus que moi mais dont je suis solidaire et qui m’attendent. Dieu lui-même se fait discret pour que je ne voie pas dans sa toute puissance un obstacle à ma liberté mais un intérêt pour celui qui est ma source.

Une réflexion sur « Désir mimétique »

  1. Plusieurs passages m’ont marqués, mais si je devais en sélectionner un seul, le best of reviendrait à  celui-là  :
    « àŠtre fils, à  la manière de Jésus consiste au contraire à  accepter de n’exister que par lui sans abandonner pour autant la fierté de ce que nous sommes grà¢ce à  lui. »
    Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serais guéri.
    Merci Seigneur de nous avoir fait à  ton image.
    Bonne journée à  tous.

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