Dieu est mort

Dieu est mort, c’est une évidence pour beaucoup qui nous prennent pour des demeurés parce que nous y croyons encore.

L’affirmation ne devrait cependant pas surprendre outre mesure les croyants, puisqu’on la retrouve chez les mystiques. Saint Jean de la Croix, dans sa montée vers Dieu, dit bien que sur les chemins qui mènent vers lui il n’y a « nada », rien, et au sommet de la montagne : « nada ».

Il n’est même pas nécessaire d’être un grand mystique pour faire l’expérience du vide. Elles sont loin nos émotions du début quand nous étions parcourus de frissons au cours de certaines prières, dans des célébrations, dans de grandes assemblées. Les jeunes ont été bouleversés pendant les JMJ, ils sont profondément émus à Taizé ou dans des rassemblements importants entre croyants… ou lors de concerts ! Et après ? Les frissons se font plus rares. Ils nous prennent encore à certains moments de notre vie de foi, de moins en moins souvent, comme des cadeaux à recevoir en passant. Certains font au contraire de grands efforts pour les retrouver.

Est-ce que notre cœur s’est endurci ? Sommes-nous en train de perdre la foi ?

« Pas de panique ! » nous dit Jean de la Croix, tout est normal : nous entrons dans la « nuit des sens », Dieu nous prive de certaines sensations pour que nous évitions de confondre l’attachement à Dieu et la sensibilité. C’est plutôt bon signe et tous les grands saints sont passés par cette étape de Thérèse d’Avila à Mère Teresa. Ceci dit, personne n’est obligé de le croire et beaucoup se persuadent qu’ils ont perdu la foi quand ils ne ressentent plus rien.

Ceux qui poursuivent malgré tout ne sont pas au bout de leurs peines. Comme ils croient à l’efficacité de la prière, ils prient beaucoup pour une guérison, pour être éclairés dans leurs choix, pour être libérés de telle ou telle épreuve, il leur arrive même de faire des efforts en espérant une récompense. En vain le plus souvent. Ils s’aperçoivent que les chrétiens n’ont pas droit à de grands privilèges et ont du mal à l’accepter.

Sur un plan plus général ce n’est guère mieux. Après tant de siècles de christianisme, on constate peu d’évolutions dans le monde. Les méchants ne sont pas punis, ils triompheraient même, l’argent est roi, la morale ne progresse pas, les guerres déchirent le monde, la pauvreté est encore présente quand elle n’augmente pas, des enfants meurent, les mouvements de libération des peuples s’essoufflent, l’injustice est partout… et la litanie pourrait être plus longue ! Où est Dieu ?

Pendant ce temps il se tait, au point que le plus simple est de croire qu’il n’existe pas.

« Mais non ! » nous dit Jean de la Croix : vous entrez dans la « nuit de l’esprit ». Le dieu que vous adorez est une idole et le vrai Dieu est en train de vous aider à prendre de la distance par rapport à vos phantasmes. La vraie question : « Qui donc est Dieu ? ».

À nouveau, personne ne nous oblige à croire le docteur mystique, mais c’est un peu comme le Père Noël : les enfants sont un peu déçus quand ils apprennent qu’il n’existe pas et, en même temps, ils reçoivent la révélation que la véritable origine des bienfaits qu’ils recevaient est à chercher du côté de l’amour de leurs parents. En fait, ils y gagnent en quittant les contes un peu niais : la réalité est plus belle que la fiction et avec Dieu c’est la même chose, il est plus beau que les images que nous en faisons.

On me dit que j’invente le Dieu que je prie. Je le reconnais bien volontiers, sauf pour ce que j’ai reçu de la Tradition portant la révélation venue de Jésus. Mais comment pourrais-je faire autrement que d’utiliser mon imagination ? Je ne suis qu’un homme, bien incapable de parler comme il faut du Tout Autre ! Pourtant, je persiste à croire qu’il y a un amour à l’horizon de mes mots.

En plus, j’ai moins peur quand les dieux meurent autour de moi.

Quand meurt le dieu Tout Puissant, qui dirige la terre selon son bon plaisir, au mépris des hommes et de leur liberté, j’éprouve moins de panique que de soulagement.

Quand le Dieu éternel meurt en Jésus-Christ je ne suis pas débarrassé de mes interrogations face à la souffrance, à la mort du juste et de l’innocent, mais je me prends à aimer Celui qui accepte l’extrême faiblesse par amour. Je ne saisis pas bien sa logique sans prétendre en être capable. Il ne nous facilite pas la vie avec son silence, mais je crois que je préfère ne pas être une marionnette entre ses mains.

Je n’ai aucune envie de ressusciter le dieu que Nietzsche et Freud déclarent mort : un dieu castrateur, jaloux de la liberté de l’homme et de sa joie, qui ne sert qu’à rassurer et à imposer la loi. Je sais que Marx a raison quand il écrit que mon dieu est la projection inversée de mes manques. Je ne crois plus au Père Noël, même quand on l’appelle dieu, mais je crois qu’il y a quelqu’un qui nous aime, ils sont peut-être trois dont l’amour déborde jusqu’à nous. J’accepte aussi l’idée d’un Dieu qui se retire pour nous laisser de la place.

Ceci dit, je ne tiens à sauver aucun de mes dieux ; j’en sacrifierais même d’autres avec plaisir : l’argent, le pouvoir, le sexe, l’individualisme, la force, la nation, la prétention, l’intégrisme… À quoi servirait de se débarrasser des idoles religieuses si c’était pour en créer des profanes.

Je vais trop loin ? Peut-être suis-je effectivement trop influencé par la radicalité de saint Jean de la Croix.

Alors, faut-il se taire puisqu’aucun de nos mots ne peut dire Dieu en vérité ? Surtout pas ! Il faut au contraire continuer à parler à l’exemple de Jean de la Croix. Lui préfère utiliser des images, comme Jésus avec ses paraboles, pour éviter de se prendre trop au sérieux il les multiplie hardiment. Nous ne sommes pas croyants pour dire la vérité Dieu mais pour aller vers lui en assumant les limites de notre humanité. Si nos prières ne sont pas des actes magiques sensés faire pression pour obtenir des satisfactions auxquelles nous prétendons, elles sont élans vers Dieu à la louange de sa gloire. Ainsi, tous les mots sont permis, à condition d’aller jusqu’aux actes. Changer le monde est notre affaire, dans l’espérance que, ce faisant, nous participons à l’œuvre de Création.

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