Intuition immédiate

première neige
première neige

Au temps où beaucoup ne jurent que par le naturel et le spontané, le concept d’intuition immédiate semble une évidence, voire une tautologie ou au moins un objectif à la portée de chacun. L’approche du philosophe Henri Bergson m’a amené à critiquer ce point de vue. Selon lui, l’intuition immédiate demande que nous passions par un effort de purification avant de prétendre communier avec le réel. Pour faciliter l’accès à cette démarche intéressante mais déroutante, je propose un détour par quelques exemples : la marche, la prière, la musique…

Ainsi, alors que certains disent que marcher les aide à penser, je fais plutôt l’expérience inverse. Plus je monte en montagne et plus ma tête se vide. Je laisse de côté les tracas, j’abandonne progressivement les préoccupations et les projets qui se bousculent. La marche est scandée par le balancement du corps et le crissement de la neige sous mes crampons ; le reste s’évanouit, me permettant d’entrer petit à petit en communion avec la nature qui m’entoure. Je suis sensible à la chaleur timide du soleil, à l’éclat de tant de blancheur et charmé par la beauté des sommets enneigés. La fatigue vient puis s’estompe, ma chaleur prend le pas sur le froid ambiant, je jouis du silence qui m’entoure et qui me pénètre, je goûte ma solitude au milieu de tant de grandeur, j’avance et je sens la paix qui m’envahit. Je suis bien. Il va falloir redescendre et, à l’approche de la route, je suis choqué par l’odeur des pots d’échappement : elle me fait prendre conscience que depuis quatre heures, j’en étais préservé. Mais je suis transformé par ce temps, revigoré et prêt à affronter le quotidien. Bergson a bien raison : impossible d’atteindre ce sentiment de paix sans passer par des purifications successives qui sortent de la routine et ouvrent à un instant privilégié de communion.

Cette première expérience m’a fait penser à ce qui se passe dans l’intimité de celui qui prie : il lui faut d’abord laisser s’apaiser le tumulte intérieur, abandonner les discours silencieux qui l’habitent et les désirs qui empêchent l’abandon. Se tenir là en présence de Dieu qui est là aussi, goûter le calme et la paix quand c’est possible, ou bien souffrir de ce vide qui fait peur, s’essayer à la confiance, résister à l’envie de fuir comme on résiste à l’envie de redescendre trop vite de la montagne.

On a souvent besoin de mots, de prières toutes faites pour se mettre en condition. On passe par un texte saint que l’on médite, sur lequel on s’escrime pour maitriser nos pensées. Jusqu’au moment où on lâche pour privilégier le silence, accepter le vide en espérant qu’il sera rempli par celui vers qui on se tourne. La confiance prend alors le pas sur l’effort par lequel il a fallu passer pourtant. La foi dans la proximité de Dieu est à ce prix. L’essentiel de la prière n’est pas dans la qualité théologique du discours mais dans la communion retrouvée avec celui qui nous attend.

D’autres expériences me viennent à l’esprit. J’ai eu l’occasion, une fois, d’approcher l’intuition immédiate de la musique grâce à un ami qui m’a initié à la compréhension d’une symphonie en se servant d’une partition qu’utilisent les chefs d’orchestre. Il fallait faire vite tant il y a de lignes par page dans ce genre de document : autant que d’instruments. Tout en écoutant le morceau, il me faisait sauter d’une portée à l’autre, et me guidait dans la découverte successive des mélodies propres à chaque instrument. Celles qu’il me montrait se détachaient alors pour moi de la masse sonore, donnant plus de précision à mon écoute. La pièce a pris, par cette gymnastique, une ampleur que je n’avais jamais perçue auparavant et que je fais l’effort de retrouver parfois, seul ou aidé par les gestes du chef d’orchestre et les gros plans des caméras dans certains concerts télévisés. L’intuition a besoin d’être guidée et éduquée si nous voulons passer d’un magma sonore à la richesse différenciée des dialogues instrumentaux.

On trouve la même exigence avec le bon vin quand on cherche autre chose que l’ivresse. Il m’arrive d’hésiter à ouvrir une bonne bouteille avec des amis qui n’apprécient pas vraiment. La boire seul n’est pas davantage satisfaisant parce qu’elle est le moyen de communier entre proches dans un moment de plaisir partagé. La perception immédiate de la richesse des saveurs ne s’impose pas d’emblée et la délicatesse d’un bouquet subtil ne se découvre qu’après une bonne pratique et même une initiation, elle suppose en effet l’éducation du goût. On peut boire de la même bouteille et éprouver des sensations bien différentes.

Il en est ainsi pour tous les aspects de la vie. Vivre pleinement le présent n’est pas donné d’emblée et les émotions violentes ne sont pas les meilleurs chemins pour y parvenir bien que certains confondent ivresse des sens et plénitude. Nous sommes pris par une foule d’habitudes, de présupposés, par des systèmes de pensée et de comportements qui font écran en permanence au mouvement de vie qui entraîne le réel. Il est impossible de s’en débarrasser totalement parce que c’est par eux que nous arrivons à nous situer dans le quotidien en communion avec notre entourage. Impossible de retrouver une hypothétique virginité qui nous replacerait dans une soi-disant proximité immédiate avec les gens et avec les choses. Cependant, un effort de purification de nos approches et une éducation de nos sensations peuvent nous permettre de percevoir plus immédiatement la richesse du présent pour nous en imprégner. Tant de gens prétendent vivre au présent qui se font ballotter par des idées préconçues, qui prennent leurs rêves pour la réalité, qui s’abrutissent par le bruit, l’agitation, le jeu… Ils oublient simplement d’être là, de s’arrêter pour trouver du goût à leur existence, de prendre du temps pour laisser de la place aux autres en les écoutant et en étant attentifs à leurs richesses.

Vivre au présent est une chose qui s’apprend, qui demande un entraînement, un oubli de soi. L’intuition qui nous met en lien de proximité immédiate avec la réalité et les hommes qui nous entourent ne vient qu’après un long cheminement, comme l’amour qui unit les vieux couples. Elle est toujours à reprendre au gré des situations parce qu’elle n’est jamais acquise pour toujours, jamais complète.

Les enfants y parviennent plus rapidement que nous tant qu’ils ne sont pas encombrés par les préoccupations et les conditionnements qui étouffent, par les images de leurs jeux vidéos ou d’internet. Ils sont plus affectifs, plus imaginatifs, davantage prêts à communier à ce qui les entoure, à jouir de la beauté, de la paix, de l’amour, à souffrir plus immédiatement des injustices auxquelles ils sont affrontés. Ils ont cette immédiateté de perception qui va de pair avec la fragilité dont nous voulons sortir parce qu’elle nous inquiète.

Ma dernière expérience : je me suis trouvé à genoux devant une quarantaine d’enfants de 3 à 7 ans en train de raconter Noé. Ils m’écoutaient, fascinés par le mythe, rétrécissant peu à peu le cercle qu’ils formaient autour de moi. Quand l’un d’eux a rebondi sur mes paroles en soulignant que Dieu faisait la paix avec les hommes en mettant son arc (de guerre) dans le ciel, j’ai su que le récit avait atteint son but. Les parents qui étaient présents ont eu plus de mal, il a fallu que j’utilise des mots et des raisonnements de grandes personnes pour parvenir au même résultat. J’espère que ma démonstration ne les a pas empêchés de revenir ensuite à la fraicheur de ce mythe millénaire. Garder l’esprit d’enfance consiste sans doute à utiliser les mots de la raison sans qu’ils nous empêchent de rejoindre l’intuition immédiate…

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