Pour les plus anciens d’entre nous, nous avons vécu le bouleversement du concile Vatican II. Ce dernier a profondément transformé nos pratiques, nos conceptions de l’Église et nous a invités à de nouveaux rapports entre les prêtres et les laïcs. L’Église en avait bien besoin après de longs temps d’immobilisme et de sclérose. J’ai vécu cette période comme une nouvelle Création à la manière de ce que dit le livre de la Genèse : « Dieu dit et cela s’est fait ». L’Église se réformait en conformité à une parole qui se rapprochait du message apporté par le Christ. Une dynamique était donnée qui nous remplissait d’espérance et dont la pleine réalisation est encore à venir.
Nous avions sans doute oublié le deuxième récit de la Genèse, le plus ancien, profondément imbriqué dans le premier. Dans celui-ci, ce n’est pas le néant qui est à l’origine mais le chaos et Dieu ne crée pas par une simple parole mais en mettant de l’ordre et en modelant l’homme à partir de la boue dans laquelle il insuffle son Esprit.
Nous avons cru qu’un simple concile, aussi puissant soit-il, pouvait réformer l’Église et nous nous rendons compte aujourd’hui que le mal était plus profond que ce que nous pensions. Il ne s’agissait pas que de liturgie, de soutanes, de latin, de hiérarchie… même si ces réformes n‘ont pas été inutiles. Il émerge désormais une boue autrement plus préoccupante. Elle n’est pas nouvelle. Elle remonte régulièrement à la surface au long des siècles ou demeure présente d’une manière souterraine. Certains s’efforcent de la masquer, d’autres tentent de l’ignorer mais rares sont ceux qui ne l’ont jamais rencontrée.
Difficile désormais de détourner le regard en se contentant de dire : « Il n’y a pas que nous »… La véritable espérance passe par l’acceptation de ce chaos qui nous effraie parce qu’il nous met devant la réalité difficile à regarder en face. Inutile de détourner le regard. Sans nous réjouir de ce qui se passe, nous pouvons cependant y reconnaître la main de Dieu qui, du chaos, peut faire naitre du neuf pour son Église. Cette dernière, si elle a été toujours faite d’hommes avec leurs faiblesses, ne s’est pas bâtie, depuis l’origine, sur le mensonge, l’orgueil, l’exploitation des petits… Elle s’est d’abord développée pour et avec les esclaves, les pauvres, elle a prêché l’amour, la paix, la justice… Elle se laisse aller régulièrement à des tentations de pouvoir jusqu’à se croire au-dessus des lois mais la société la remet chaque fois à sa place en lui rappelant, de force s’il le faut, qu’elle est là pour servir et non pour dominer.
J’espère que c’est ce qui se passe actuellement : un rappel cinglant de la misère qui nous habite. De ce chaos peut naître une Église renouvelée parce que le message dont nous sommes porteurs est d’une portée fantastique pour le monde, nous le croyons. Le danger est d’oublier que ce trésor, nous le portons avec toutes nos faiblesses : nous sommes des contenants sans valeur. Ne rêvons pas : même si l’Église n’est pas K.O., nous n’allons pas la débarrasser comme par enchantement du mal qui la pourrit en profondeur, il persistera. Mais la racine de l’Eglise, elle, n’est pas pourrie et la force du Ressuscité peut encore percer la misère de nos pauvres constructions, à condition que nous acceptions de nous laisser renouveler.
