Jésus et la famille

Ayant cherché dans les évangiles la manière dont Jésus se comportait vis-à-vis de la famille, j’ai été frappé par le fait que sa position n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire. Dès son enfance, s’il a été soumis à ses parents comme c’est écrit, il a cependant marqué régulièrement sa distance envers sa parenté.

C’est, en effet, très tôt, à 12 ans, qu’il reste trois jours à Jérusalem à l’insu de ses parents (Luc : 2, 41-51). Devant leurs reproches il répond innocemment : « Comment se fait-il que vous m’ayez cherché? Ne le saviez-vous pas ? C’est chez mon Père que je dois être. » Fils soumis sans doute, lit-on quelques lignes plus loin mais avec d’étonnantes priorités chez un enfant de cet âge !

Plus tard, lorsque Jésus, devenu un homme, commence sa vie publique, nous découvrons dans l’Évangile de Cana (Jean 2, 1-12) l’importance qu’il donne à ces noces qui scellent une vie de famille. En effet, non seulement il participe aux réjouissances avec ses disciples et sa parenté, mais en plus il pallie l’imprévoyance des organisateurs en offrant 600 litres de vin, et du bon ! Les noces, avec les réjouissances, la fête, le vin sont clairement pour Jésus un moment capital dans une vie humaine… Mais attention, dans la scène décrite par saint Jean, on a à nouveau un petit écart : le reproche très dur qu’il adresse au passage à sa mère semblant douter de ce dont il est capable. Il n’empêche, qu’après la fête, Jésus, sa famille et ses disciples repartent de concert à Capharnaüm.

Si la noce est importante, quelle est la conception de l’union que Jésus nous propose, à en croire les évangiles ? La condamnation de l’adultère est clairement affirmée par Jésus, à plusieurs reprises, quand il parle en général. Il va même très loin puisque, à l’entendre, un seul regard suffit pour être adultère : Mt 5, 28. Cependant, quand il se trouve confronté aux pécheurs, loin de condamner, il accorde son pardon. La miséricorde l’emporte alors sur la loi mais sans l’abroger.

Un texte central éclaire sa vision du mariage :

Des pharisiens s’approchèrent de lui pour le mettre à l’épreuve ; ils lui demandèrent : « Est-il permis de renvoyer sa femme pour n’importe quel motif ? » Il répondit : « N’avez-vous pas lu l’Écriture ? Au commencement, le Créateur les fit homme et femme, et il leur dit : ‘Voilà pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un.’ A cause de cela, ils ne sont plus deux, mais un seul. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! »

Les pharisiens lui répliquent : « Pourquoi donc Moïse a-t-il prescrit la remise d’un acte de divorce avant la séparation ? » Jésus leur répond : « C’est en raison de votre endurcissement que Moïse vous a concédé de renvoyer vos femmes. Mais au commencement, il n’en était pas ainsi.

Or je vous le dis : si quelqu’un renvoie sa femme – sauf en cas d’union illégitime – pour en épouser une autre, il est adultère. » Ses disciples lui disent : « Si telle est la situation de l’homme par rapport à sa femme, il n’y a pas intérêt à se marier. » Il leur répondit : « Ce n’est pas tout le monde qui peut comprendre cette parole, mais ceux à qui Dieu l’a révélée. Mt 19, 3-11

On le voit, sa parole ne faisait pas consensus ! L’Église catholique s’appuie sur ce texte pour faire du mariage un sacrement indissoluble, basé sur la fidélité. Il y a tout en effet : l’allusion à la Création qui fait de l’union de l’homme et de la femme un acte sacré voulu par Dieu et qui ne peut donc pas être mis en cause par une décision humaine. Le rejet du divorce en découle, considéré comme un comportement humain n’allant pas dans le sens de Dieu. La place centrale de la femme est clairement affirmée : c’est elle, en effet, qu’il faut protéger à cause de sa plus grande vulnérabilité en ces temps anciens. Est soulignée aussi, pour l’homme, la nécessité d’une rupture avec les siens s’il veut créer une nouvelle cellule : l’homme, est-il dit, ne doit pas rester dépendant de la famille dont il est issu, affirmation encore pleine d’actualité ! Enfin, devant la réaction de ses disciples déconcertés par de telles exigences, Jésus dit que ce choix n’est pas compris par tous, qu’il y a donc d’autres comportements possibles même s’ils sont moins souhaitables. Nous sommes bien dans un mélange de grande rigueur et de compassion pour ceux qui ne suivent pas cette voie.

Dans l’évangile de Marc on observera de même que Jésus invite à prendre une certaine distance vis-à-vis de la famille :

Beaucoup de gens étaient assis autour de lui ; et on lui dit : « Ta mère et tes frères sont là dehors, qui te cherchent. » Mais il leur répond : « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » Et parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère.» Mc 3, 32-35

Il faut dire que la priorité actuelle donnée à la famille « nucléaire » au sens strict n’a pas de sens à l’époque. Le mot lui-même n’existe pas. Comme c’est encore le cas en Afrique, la famille s’entend toujours au sens large de la parenté et la distinction entre frères et cousins, tout comme la place privilégiée des parents directs par rapport aux oncles et tantes ne sont pas clairement établies. Plus que de la famille, il est question de « la maison » : lieu regroupant plusieurs générations, la domesticité et quelques proches. Ainsi, quand il est dit que « Jésus était à table à la maison » Mt 9,10 ou bien que « Jésus était sorti de la maison » Mt 13,1 et dans bien d’autres passages, il s’agit manifestement de la maison de Pierre à Capharnaüm, sans doute celle que l’on peut voir encore à proximité de la synagogue.

Pour en revenir au texte précédant, l’élargissement à « la maison » est encore insuffisant puisque Jésus intègre à sa famille l’ensemble de ceux qui le reconnaissent et s’attachent à lui jusqu’à le suivre, de son temps et encore aujourd’hui. Les croyants, rassemblés en Église par l’Esprit, peuvent dire à leur tour « nous sommes le corps du Christ ».

C’est ainsi que l’on retrouve chez les catholiques et sans doute chez les croyants en général cette conviction de faire partie d’une famille plus large que la famille biologique. Sans renier les liens du sang, l’attachement entre personnes qui ont fait les mêmes choix de vie est nettement mis en valeur au point de passer parfois avant les premiers, donnant raison à la parole de Jésus :

Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre : je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa propre maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. Mt 10, 34-37

Suivre Jésus est un choix prioritaire qui cependant ne fait pas concurrence à nos autres attachements. L’origine de tout amour étant en Dieu, c’est à cette source qu’il faut s’abreuver pour aimer pleinement. Nos frères sont, de même, ceux que nous avons choisis parce que nous partageons la même communion. Ce choix concerne également notre attachement à nos proches qui n’est jamais sans questions : avec eux aussi nous passons par des phases où notre proximité naturelle ne suffit plus. Il faut parfois faire des efforts pour que nos liens familiaux restent des liens d’amour ou le redeviennent.

Jésus met l’accent sur une fraternité qui, sans les exclure, va plus loin que les liens du sang ou de l’affectivité, celle-ci devrait même s’ouvrir à ceux qui sont différents de nous, jusqu’à nous faire aimer nos ennemis. De fait, les liens électifs, quand ils ne nous enferment pas dans une sorte de secte, aident à la constitution d’une communauté assez forte pour s’ouvrir aux autres et oser une réponse positive face aux manifestations hostiles :

Je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. À celui qui te frappe sur une joue, présente l’autre. À celui qui te prend ton manteau, laisse prendre aussi ta tunique. Luc 6, 27-29

Un dernier texte évoque pour moi la position de Jésus au sujet de la famille : ses derniers mots sur la croix :

Jésus, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui. Jean 19, 26-27

On y retrouve l’attachement affectif de Jésus pour sa mère et pour ce disciple, complété par l’importance d’une adoption réciproque dépassant les liens du sang. Que cela nous serve de modèle : nous avons tellement de prochains à adopter ! Peut-être enfin que, par-delà le disciple qu’il aimait, Jésus voulait nous confier à sa mère…

Unknown

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