Être comme l’enfant qui joue, qui donne vie aux rêves qui l’habitent avec ce qui est à sa portée. Quelques bouts de tissus en font une princesse et quelques morceaux de bois prennent l’allure d’un vaisseau intergalactique. Les traits qu’il laisse sur le papier le remplissent de fierté puisqu’il les montre à ceux qui l’aiment. Pourtant le château s’effondrera bientôt en un tas de pièces informes tandis que le dessin griffonné sera mis de côté, peut-être remplacé par un plus beau. De même, les éléments dispersés, à nouveau réunis, donneront corps à un songe nouveau dans une sorte d’éternel retour du même. Accepter que s’effondrent nos échafaudages et reprendre les morceaux pour bâtir à nouveau, c’est ressembler à l’enfant qui persiste dans l’espérance. Montrer fièrement à Dieu nos réalisations et celles de tous ceux qui nous entourent, c’est mettre de la chair dans notre prière : « que ton règne vienne ».
Pas de réel progrès dans ce qui est réalisé, rien de pérenne. L’enfant est le seul à évoluer. Si les figures qu’il arrange sont aussi vite détruites qu’elles ont vu le jour entre ses doigts, lui grandit, habité par le dynamisme vital qui l’habite.
« L’enfant est innocence et oubli, un recommencement, un jeu, une roue roulant d’elle-même, un premier mouvement, un « oui » sacré.
Oui ; pour le jeu de la création, mes frères, il est besoin d’un « oui » sacré : c’est sa volonté que l’esprit veut, à présent, c’est son propre monde que veut remporter celui qui est perdu au monde. »[1]
Commencer par un « oui » à notre monde, un « oui sacré » à la vie qui nous est offerte bien qu’il nous arrive de nous y perdre. Avant de penser à la modifier, la prendre comme un cadeau et jouer avec elle sans craindre la roue des recommencements. Aimer la vie parce que c’est notre vie. Aimer notre destin sans croire qu’il nous enferme : nous pourrons toujours jouer avec lui, créer.
La sclérose vient avec l’âge quand nous laissons nos réalisations prendre le pas sur le devenir. L’élan de la vie ne s’est pas éteint mais nous cherchons à l’enfermer dans ce que nous faisons, à le capitaliser dans un patrimoine à gérer pour le transmettre ou en jouir. Il n’est plus question de créer mais d’accumuler, de nous préserver contre les changements, de gagner en sécurité. Nous constituons autour de nous un réseau de protections qui finit en carapace où nous étouffons, comme le petit David dans l’armure du roi Saül. Pour combattre le géant Goliath, David a préféré faire confiance à Dieu en gardant sa seule fronde et cinq petits cailloux.
L’angoisse qui habite l’homme le pousse à se protéger dans des villes, à faire confiance à la force physique ou aux lois humaines. La Bible y voit des manques de foi en Dieu. L’homme, en s’enfermant dans ce qu’il produit, se rend imperméable aux influences des autres et de son Créateur or nous sommes obsédés de sécurité.
Être les acteurs de notre existence ne devrait pas nous empêcher de rester sensibles aux mouvements de la vie, en relâchant nos attaches, en repartant après chaque échec de nos initiatives, en considérant nos idéologies comme de simples pistes pour l’action. Nos réalisations sont temporaires, comme celles de l’enfant qui joue. À nous d’apprendre, comme lui, à jouer avec le réel, à le remodeler sans cesse en évitant de nous attacher exagérément à des réalisations qui ne sont que des images passagères de ce vers quoi nous porte notre désir.
Seule compte la vie qui nous entraîne, ce torrent qui nous vient de Dieu, dans lequel nous sommes pris et qui nous amènera à notre terme si nous lâchons les sécurités passagères.
« Pouvoir courir sur des sentiers bleu pervenche, vers le miracle d’or, la barque volontaire et vers son maître : mais lui c’est le vigneron qui attend avec sa serpe de diamant, ton grand libérateur, Ô mon âme ! Lui l’anonyme, — pour qui seuls les chants futurs trouveront des noms ! Et en vérité, déjà ton haleine sent les chants futurs, déjà tu brûles et tu rêves, déjà tu bois, assoiffée, à tous les puits de consolation profonds et sonores, déjà ta mélancolie repose dans la béatitude des chants futurs !… »[2]
Nos productions qui nous attachent sont trompeuses si elles ne sont pas mises en rapport avec un horizon ; il est le plus malheureux des hommes celui qui, enfermé dans l’environnement qu’il a construit, se croit à l’abri derrière ses hautes murailles. Si nous habitons dans l’avenir de Dieu, si nous apprenons à goûter les expériences fugitives de son Royaume, alors nos réalisations fragiles prendront sens comme des anticipations des chants futurs.
[1] Nietzsche Ainsi parlait Zarathoustra.
[2] Idem
