L’aveugle né (Jean 9, 1-41

Plutôt que de multiplier les courts récits, St Jean préfère en développer un petit nombre qui sont, de ce fait, beaucoup plus circonstanciés : c’est d’ailleurs une de ses particularités. Ses récits sont également plus vivants que chez les autres évangélistes, ils sont montés comme de véritables saynètes et c’est bien le cas de l’épisode de l’aveugle né.

La narration  tourne autour de la question : qui est aveugle et qui voit vraiment ?

Ici deux groupes se font face : 

  • d’un côté les pharisiens, les spécialistes de la Loi et des Écritures, persuadés de posséder le savoir et censés être particulièrement au clair sur toutes les questions concernant la vie humaine dans sa relation avec Dieu, 
  • de l’autre un aveugle qui ne voit pas non seulement à cause de son infirmité mais encore parce qu’il n’a aucune éducation et qu’on ne lui a pas appris à distinguer le bien du mal à la lumière de la révélation divine.

Entre eux, outre la foule qui hésite sur la conduite à tenir, il y a Jésus qui, par ses actes, va renverser les rôles et obliger les protagonistes à se positionner en conscience en se basant non sur la Tradition mais sur sa personne. En conclusion de ce récit, on s’aperçoit que l’aveugle est en fait beaucoup plus clairvoyant que ceux qui prétendent voir.

Il faut dire que les pharisiens sont enfermés dans leurs idées et leurs pratiques ! Ils se révèlent incapables de se remettre en cause tant ils sont persuadés de posséder la vérité, leur science les rend imperméables à la nouveauté que propose Jésus. L’aveugle au contraire, du fait même de sa pauvreté tant matérielle que spirituelle, reste ouvert à la nouvelle perspective que Jésus propose, il est prêt à la suivre. 

Le récit est là pour que nous nous posions, à la fin, la même question que les pharisiens : « Serions-nous aveugles, nous aussi ? ».  La pire des réponses est de dire : « Nous voyons » ! Si nous ne reconnaissons pas nos manques, nous ne pouvons pas demander à Jésus de nous guérir et nous resterons dans notre médiocrité. Rien de pire que quelqu’un qui est sûr de lui… il bouche tous les accès par lesquels on pourrait le rejoindre.

Pourtant le savoir ne suffit pas, même celui qui nous amène à reconnaître nos limites, il faut que la remise en compte aille jusqu’à nous ‘’chambouler’’ profondément. Pour changer de vie, changer d’idée ne suffit pas : nous avons besoin d’un bouleversement qui nous déstabilise vraiment, la bonne volonté est insuffisante. En l’occurrence, le choc de la rencontre de Jésus et la guérison ont été décisives pour l’aveugle né. Et pour nous ?

Nous ne parlons plus que du virus ces jour-ci mais le covid 19 peut sans doute être l’un de ces facteurs déclenchant tant nous sommes incapables de changer radicalement d’orientation sans y être contraints par des événements extérieurs.

La vie qui était la nôtre, souvent menée à 100 à l’heure — ce qu’il nous arrivait de regretter—, se retrouve brusquement ralentie à l’extrême et nous faisons l’expérience d’une remise en cause de ce qui faisait notre quotidien. De grandes plages vides s’ouvrent à nous qui nous désarçonnent et nous obligent à inventer de nouveaux comportements. Seuls ou au contraire dans une nouvelle promiscuité avec un conjoint ou des enfants, il nous faut reconsidérer notre vie et lui trouver de nouveaux équilibres. Étonnamment, la nature elle-même revit, elle que nous saccagions tranquillement malgré nos prétentions écologiques : l’air se purifie et les animaux se rapprochent de nous. Sommes-nous devant un tournant de notre société ? J’aimerais y croire…

Deux éléments me laissent dubitatif. 

  • Le premier vient du fait que nous apprenons rapidement à combler les vides qui s’ouvrent devant nous. Nous rêvons de profiter de ces nouveaux temps libres pour faire tout ce que nous n’avons pas le temps de faire d’habitude et nous continuons à nous abrutir dans des occupations sans intérêt. Notre paresse naturelle prend vite le dessus et nous nous satisfaisons facilement de perdre ce temps que nous avons gagné.
  • La deuxième est que cette période risque n’être qu’une parenthèse dans notre vie. Une fois cette sourde tempête passée, nous pouvons très bien reprendre notre existence comme si de rien n’était. Si nous n’imprimons pas en profondeur un fonctionnement nouveau dans nos journées, rien ne changera, comme chaque fois que nous prenons de bonnes décisions sans y croire vraiment…

Il est vrai que le covid 19 nous renvoie à notre présent et que cela nous fait peur. Malgré notre désir proclamé de vivre pleinement chaque instant, nous restons désemparés quand nous ne pouvons plus partir à la recherche de la dernière nouveauté, quand le travail nous laisse des plages de libres, quand notre soif de consommation montre ses limites… Même les défenseurs des valeurs familiales sont déstabilisés quand il s’agit de réajuster les contacts avec leur conjoint et quand il faut laisser toute leur place aux enfants. Lorsqu’il est difficile de s’évader, le confinement peut être lourd.

Nous qui disons régulièrement ne pas avoir le temps de lire, d’écrire, de prier, d’écouter de la musique, de téléphoner à des proches… et que nous le regrettons… nous nous apercevons au terme de la journée que nous n’avons rien fait de tout cela. Nous réussissons à être débordés alors que nous n’avons pas grand-chose à faire !

Vivre au présent suppose de renoncer aux échappatoires qui nous permettent habituellement d’échapper à nos angoisses. Le covid 19 ouvre nos yeux sur la vacuité de notre existence mais nous nous dépêchons de détourner le regard. Il y a des avantages à rester aveugles, à retourner à nos aveuglements… Comme c’était le cas pour les pharisiens de l’évangile, nous sommes rassurés par nos enfermements et peu disposés à ouvrir nos fenêtres pour faire entrer un air nouveau.

La difficulté vient aussi du fait qu’il ne s’agit pas seulement d’une attitude personnelle puisque nous sommes profondément conditionnés par une société qui n’arrête pas de tenter de nous séduire par des propositions sans cesse renouvelées. De plus, les choix que nous faisons semblent tellement dérisoires par rapport aux dégâts qu’occasionnent les grands groupes que nous pouvons être tentés de démissionner. La politique, l’industrie, la finance, les positions des scientifiques plus ou moins manipulées, la domination de l’argent… toutes nous écrasent et rendent les prises de position personnelles bien difficiles. Le carcan qui nous enserre se révèle encore plus contraignant que celui dont les pharisiens étaient les victimes.

Dans ces conditions, ne pas avancer en aveugles n’est pas aisé. Choisir comment concrètement nous mettre à la suite de Jésus n’a rien d’une évidence.

Le carême confiné peut peut-être nous aider à faire des choix dans le sens d’un plus de vie, à nous libérer de ce qui est inessentiel, à inventer des manières nouvelles de nous aimer… en espérant que la situation finisse au plus vite et que nous n’oublierons pas immédiatement les voies que nous avons explorées.

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