Le sujet peut sembler futile, mais il aide à penser la source de la violence. Quand nos contemporains, avec un certain sens de la provocation, parlent du plaisir qu’il y a à pécher, ils pensent essentiellement à ce genre de fautes autour des péchés capitaux qui certes ne manquent pas d’attraits, parce que sinon, le péché qui est manque d’amour n’est pas particulièrement attirant. En l’occurrence, ce n’est pas le plaisir qui pose problème à la morale, mais les dérives auxquelles conduit la recherche exclusive de la satisfaction. énoncés par Thomas d’Aquin au XIIIe siècle, ces péchés ne sont pas les plus graves mais ils sont sensés être à l’origine de tous les autres et sont capitaux en ce sens. En fait, comme les passions de Descartes, ils sont plutôt positifs tant qu’on se maintient avec eux à l’intérieur de certaines limites.
Jésus en a même commis plusieurs pourrait-on dire : la luxure, si elle consiste à aimer son prochain affectivement, l’orgueil quand il affirme qu’il est fils de Dieu et même si ce n’est pas de la vanité puisque c’est vrai, la colère au moins une fois si l’on en croit Marc 3:5 « Promenant alors sur eux un regard de colère, navré de l’endurcissement de leur cœur… » Sans compter l’épisode des marchands du Temple. On l’a accusé de gourmandise : Luc 7 : 34 « Le Fils de l’homme est venu, mangeant et buvant, et vous dites: Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs ! » Tous ces aspects le rendent plutôt sympathique, à distance des sages ou des saints dont l’ascétisme en rebute plus d’un. Ils sont la preuve d’un homme qui prend plaisir à la vie, avec un comportement positif vis-à-vis des autres et dont la joie est manifeste.
Par contre, il est difficile de trouver en lui de l’envie, lui qui vit dans la plénitude de l’amour de son Père. De même l’avarice lui est étrangère à moins que le fait d’envoyer Pierre pêcher un poisson pour payer ses impôts en fasse partie ! Il serait plutôt du genre à donner sans compter.
Les six premiers péchés capitaux sont proches de ce que Descartes appelait « passions » ou de ce que l’on entend habituellement par désir. Vécus avec tempérance, ils sont la dynamique qui nous est essentielle pour vivre et grandir, pour entretenir avec notre entourage des relations chaleureuses et constructives. Le christianisme né de la poursuite du mode de vie du Christ, ne devrait jamais oublier qu’il est une Bonne Nouvelle, une invitation à la vie en plénitude et à la joie. Il est tellement souvent associé à la tristesse, au renoncement aux plaisirs et à une vie étriquée qu’il est bon de rappeler que les péchés capitaux ne sont péchés que dans leurs excès. Ce n’est que lorsque l’un d’eux tend à prendre une trop grande place qu’ils commencent à poser problème en nous faisant entrer dans la violence.
Quand la recherche de la luxure devient la préoccupation essentielle chez quelqu’un, elle l’enferme et lui fait oublier que l’amour est un dialogue où chacun cherche à combler l’autre. Il est préoccupant que certains fassent du plaisir sexuel le but ultime de leur vie. Ils enchaînent les partenaires sans se poser dans des relations stables, ils se révèlent incapables de s’accomplir et courent sans cesse vers de nouvelles aventures dont ils se lassent aussi rapidement qu’elles les avaient exaltées au début. La remarque d’ailleurs est valable pour n’importe quel plaisir et c’est pour cela que la gourmandise est mise en cause quand elle empêche les autres joies et devient plaisir égoïste alors qu’elle devrait être l’occasion de partages. Quand la recherche du plaisir se fixe sur un comportement unique il tourne à l’obsession sans profit réel pour les personnes. Il aboutit à une existence étriquée dont la diversité s’absente. Comme de plus les plaisirs trouvés montrent rapidement leurs limites, celui qui est dans cette quête entre dans une spirale sans fin en recherchant sans cesse des sensations plus fortes ou plus délicates. Nous sommes proches alors d’un comportement de drogué, assez éloigné de la démarche de l’esthète qui cherche à profiter pleinement des plaisirs que lui offre la vie.
Si l’orgueil est un péché capital, il ne faut pas oublier pour autant que celui qui n’a pas de fierté est incapable d’exister par lui-même. Quand on est dépourvu de consistance propre on devient quelqu’un d’insignifiant ce qui n’est souhaitable en rien. Être fier de ce que l’on est, de là d’où on vient, de ce qu’on a acquis et de ce que l’on est devenu est la condition d’échanges équilibrés. Il est important de prendre sa place, où que l’on soit et de s’affirmer face aux autres. Aimer son prochain comme soi-même commence par le devoir de s’aimer en prenant conscience de ses capacités. Que l’on appelle cela fierté ou qu’on y voit une pointe d’orgueil n’empêche pas de dire que nous avons là une des dimensions essentielle de l’individu qui, en existant, permet à d’autres d’exister à leur tour. Beaucoup de saints ne manquaient pas de caractère et certains étaient difficiles à supporter. Mais peut-on devenir un saint si on manque de personnalité ?
Il est clair que quand l’orgueil consiste à faire de sa petite personne le centre de l’univers, quand il empêche de laisser une place aux autres, quand il consiste à croire que l’on s’est construit seuls et que personne n’a d’importance en dehors de moi, dans ces conditions il est une tare préoccupante. Mais il est surtout la preuve d’un manque de réalisme et une stupidité dont on a bien raison de se moquer et de se détourner. Il n’est pas un chemin de joie, encore moins d’amour, juste la preuve d’un aveuglement inquiétant.
Il en est de même de l’envie. Nous rejoignons avec elle nos découvertes autour du désir mimétique. Celui qui n’a pas d’envie est mort, rigidifié dans une position dont il ne cherche pas à sortir, comme un homme qui n’aurait plus d’espérance. La plupart des hommes, même au bord de la mort, ne cessent pas d’élaborer des projets parce qu’ils sont synonymes de vie. La jeunesse pour qui les ouvertures sont multiples est pleine d’attentes, parfois bafouées, mais elle n’est pas la seule à chercher ce qui pourrait la combler. L’envie ne devient un problème qu’à partir du moment où elle prend un tour maladif, où elle se change en jalousie, en rancune contre celui qui possède ce que je n’ai pas encore. Le ressentiment, que Nietzsche attribuait aux Chrétiens, ronge de l’intérieur celui qui s’y abandonne, le rend incapable de supporter le bonheur chez les autres, le fait souffrir de ce qui lui manque au lieu de lui donner le dynamisme nécessaire pour tenter de l’obtenir. Elle conduit alors à la violence contre les gens heureux ou elle détruit celui qu’elle habite. Nietzsche n’a pas tout à fait tort, bien des Chrétiens, fiers des efforts qu’ils déploient pour parvenir à la rigueur morale, en viennent à jalouser ceux qui n’ont pas leur vision étriquée de l’existence. Ils en oublient la grande liberté dont Jésus a fait preuve. Une envie peut rester dans le raisonnable et même donner un sens à une existence.
La colère est également pleine de contradictions. On ne la verra jamais apparaître chez quelqu’un d’inconsistant, qui n’a pas de convictions. Chez celui qui se contente de suivre la majorité en se conformant à la pensée dominante, il y a peu de chance que la colère monte. Inversement, quiconque a une personnalité construite et a structuré sa manière de penser et de vivre supportera difficilement que l’on ne tienne pas compte de ses choix ou que l’on se comporte devant lui d’une manière incohérente. Un homme pour qui l’idéal de la fraternité a un sens aura tendance à réagir vertement devant des propos ou des comportements racistes pour ne prendre que cet exemple. Il est vrai qu’il est de bon ton aujourd’hui de tout prendre à la dérision et que celui qui tente de défendre une opinion sera traité facilement de sectaire, encore plus s’il élève la voix. À force de rire de tout on en vient à ne plus penser.
Certes il y a les « soupe au lait » qui montent rapidement et à la suite de n’importe quelle contrariété. La colère se réduit dans ce cas à un trait de caractère sans grand intérêt. Elle risque surtout d’éloigner du colérique ceux qui craignent de se heurter à ses sautes d’humeur, ceux qui risqueront l’approche se contenteront de rapports qui n’engagent à rien de peur de provoquer des réactions violentes. Au lieu de rencontrer quelqu’un de vivant et d’intéressant par ses prises de positions mêmes vives, les gens se méfieront de celui avec qui on ne peut pas aligner deux mots sans se fâcher et ils parleront de la pluie et du beau temps. Dans ces conditions la colère est vraiment une mauvaise attitude puisqu’elle sépare au lieu de rassemble et fait taire au lieu d’inviter au dialogue, mais il y a d’autres colères, plus constructives quand elles suscitent des réactions et ouvrent à l’échange.
L’avarice enfin est condamnable quand elle met au centre de la vie la possession de biens matériels et non l’échange. Celui qui a toujours peur de manquer et qui est pris par l’obsession d’avoir toujours plus et de thésauriser n’est pas très intéressant parce qu’il détourne l’argent de son usage principal. Les richesses sont faites d’abord pour vivre, pour agrémenter son existence, elles ouvrent à des plaisirs et à des relations facilitées. Quand l’envie d’accumuler passe avant le reste, le plaisir lui-même s’estompe au profit de la jouissance perverse d’avoir toujours plus. Il est des gens chez qui les préoccupations matérielles sont omniprésentes parce qu’ils sont obligés de vivre au jour le jour, mais celui qui perd sa vie à la gagner alors qu’il pourrait faire autrement ne profite de rien, obsédé qu’il est par la recherche du pouvoir ou de l’avoir. Le désir mimétique n’est pas loin puisque il lui importe surtout d’avoir plus que les autres, de marquer sa supériorité dans ces domaines qu’il a privilégiés au dépend de tous les autres. Il peut même s’agir uniquement d’une folie dépourvue de toute signification rationnelle.
On peut dire alors que l’avarice est un péché, mais c’est surtout une perversion de l’existence qui détourne celui qui en est atteint de toute relation saine avec ce qu’il possède et qui l’empêche de faire servir les biens matériels pour sa satisfaction propre et celle de son entourage. L’argent vu de ce point de vue ne fait pas le bonheur bien au contraire, surtout que l’avarice pour ce qui concerne les biens matériels se complique la plupart du temps d’un repliement sur soi général, d’un refus de partager quoi que ce soit de sa vie avec ses proches. L’avare est seul, tout le monde l’évite, il se méfie de tous, personne ne vient vers lui parce qu’il ne sait rien donner, même pas un sourire.
Mais le contraire n’est pas plus profitable. Celui qui ne connaît pas l’importance des choses, se révèle incapable d’envisager l’avenir tant il dépense au jour le jour. Sa vie est une perpétuelle fuite en avant sans position d’équilibre possible. Il est à la merci du moindre bouleversement de son statut et risque de ne voir chez les autres que des béquilles quand il s’agit pour lui de pallier ses manques. L’avarice, quand elle est gestion rigoureuse de ce que l’on possède, est un moyen de maîtriser son existence. Il faut dominer les aspects matériels de sa vie pour accéder à une quiétude essentielle au bonheur. L’avarice elle aussi comporte des aspects contradictoires et on ne peut pas s’en dégager simplement comme si elle n’était que destructrice.
Finissons par le seul des sept péchés capitaux qui soit vraiment grave et c’est la paresse si on ne la réduit pas à l’envie de se reposer quand on est fatigué. L’ancienne dénomination était acédie ou dégoût des choses spirituelles, refus d’accomplir des tâches nécessaires. Contrairement aux autres péchés capitaux qui comportent en eux une dimension dynamique et constructive, l’acédie est plutôt proche de la dépression, du refus de toute démarche constructive. C’est l’inverse d’une passion.
Ce sont les Pères du désert qui ont fait l’expérience de cette perversion. Tout occupés qu’ils étaient à mettre un frein à leurs passions, à éteindre en eux tout désir, en particulier le désir sexuel, mais aussi ces envies que nous venons de décrire comme péchés capitaux, ils se sont aperçus qu’ils risquaient de détruire en même temps leur appétit de vivre. Or le christianisme est aussi une affaire de passion. Il suppose l’enthousiasme de celui qui veut prendre la suite du Christ et vivre à sa manière. Sans désir on s’éloigne peut-être du péché, mais plus sûrement encore de l’amour de Dieu et des autres qui est aussi une passion. En cassant le ressort du désir, ces saints hommes perdaient le goût de la vie, de la foi, de l’engagement humain, ils entraient dans une profonde dépression qui n’avait rien à voir avec la sainteté qu’ils recherchaient. La joie dans l’amour est le signe de la vie en Dieu et c’est pour cette raison que le dégoût de toutes choses, y compris spirituelles, leur a semblé un danger mortel qu’ils ont appelé acédie.
Six péchés capitaux ne sont donc pas bien graves, tant qu’ils restent dans les limites du raisonnable. Ils sont la marque de la vie qui cherche à s’épanouir par tous les moyens. C’est au contraire leur disparition totale qui est le danger le plus flagrant parce qu’il conduit au septième, l’acédie. Nous retrouvons ainsi ce péché originel dont nous avons parlé avec le désir mimétique, la contradiction de fond dans laquelle nous sommes pris. La source de la vie est aussi ce qui nous conduit au péché et à la violence. Mais il ne sert à rien de vouloir nous en passer, le remède serait pire que le mal et les Pères du désert en ont fait l’expérience. L’idéal du Chrétien n’est pas celui du bouddhiste, il ne cherche pas à se débarrasser de tout désir, bien au contraire parce qu’il pense que ce qui engendre la douleur apporte également la plénitude. L’acédie n’est pas la sainteté, elle en est la caricature. Le saint est vivant et il ne dédaigne pas le passage par les six premiers péchés capitaux et même par le septième s’il se limite à un peu de repos pris selon les besoins.
Jésus en a même commis plusieurs pourrait-on dire : la luxure, si elle consiste à aimer son prochain affectivement, l’orgueil quand il affirme qu’il est fils de Dieu et même si ce n’est pas de la vanité puisque c’est vrai, la colère au moins une fois si l’on en croit Marc 3:5 « Promenant alors sur eux un regard de colère, navré de l’endurcissement de leur cœur… » Sans compter l’épisode des marchands du Temple. On l’a accusé de gourmandise : Luc 7 : 34 « Le Fils de l’homme est venu, mangeant et buvant, et vous dites: Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs ! » Tous ces aspects le rendent plutôt sympathique, à distance des sages ou des saints dont l’ascétisme en rebute plus d’un. Ils sont la preuve d’un homme qui prend plaisir à la vie, avec un comportement positif vis-à-vis des autres et dont la joie est manifeste.
Par contre, il est difficile de trouver en lui de l’envie, lui qui vit dans la plénitude de l’amour de son Père. De même l’avarice lui est étrangère à moins que le fait d’envoyer Pierre pêcher un poisson pour payer ses impôts en fasse partie ! Il serait plutôt du genre à donner sans compter.
Les six premiers péchés capitaux sont proches de ce que Descartes appelait « passions » ou de ce que l’on entend habituellement par désir. Vécus avec tempérance, ils sont la dynamique qui nous est essentielle pour vivre et grandir, pour entretenir avec notre entourage des relations chaleureuses et constructives. Le christianisme né de la poursuite du mode de vie du Christ, ne devrait jamais oublier qu’il est une Bonne Nouvelle, une invitation à la vie en plénitude et à la joie. Il est tellement souvent associé à la tristesse, au renoncement aux plaisirs et à une vie étriquée qu’il est bon de rappeler que les péchés capitaux ne sont péchés que dans leurs excès. Ce n’est que lorsque l’un d’eux tend à prendre une trop grande place qu’ils commencent à poser problème en nous faisant entrer dans la violence.
Quand la recherche de la luxure devient la préoccupation essentielle chez quelqu’un, elle l’enferme et lui fait oublier que l’amour est un dialogue où chacun cherche à combler l’autre. Il est préoccupant que certains fassent du plaisir sexuel le but ultime de leur vie. Ils enchaînent les partenaires sans se poser dans des relations stables, ils se révèlent incapables de s’accomplir et courent sans cesse vers de nouvelles aventures dont ils se lassent aussi rapidement qu’elles les avaient exaltées au début. La remarque d’ailleurs est valable pour n’importe quel plaisir et c’est pour cela que la gourmandise est mise en cause quand elle empêche les autres joies et devient plaisir égoïste alors qu’elle devrait être l’occasion de partages. Quand la recherche du plaisir se fixe sur un comportement unique il tourne à l’obsession sans profit réel pour les personnes. Il aboutit à une existence étriquée dont la diversité s’absente. Comme de plus les plaisirs trouvés montrent rapidement leurs limites, celui qui est dans cette quête entre dans une spirale sans fin en recherchant sans cesse des sensations plus fortes ou plus délicates. Nous sommes proches alors d’un comportement de drogué, assez éloigné de la démarche de l’esthète qui cherche à profiter pleinement des plaisirs que lui offre la vie.
Si l’orgueil est un péché capital, il ne faut pas oublier pour autant que celui qui n’a pas de fierté est incapable d’exister par lui-même. Quand on est dépourvu de consistance propre on devient quelqu’un d’insignifiant ce qui n’est souhaitable en rien. Être fier de ce que l’on est, de là d’où on vient, de ce qu’on a acquis et de ce que l’on est devenu est la condition d’échanges équilibrés. Il est important de prendre sa place, où que l’on soit et de s’affirmer face aux autres. Aimer son prochain comme soi-même commence par le devoir de s’aimer en prenant conscience de ses capacités. Que l’on appelle cela fierté ou qu’on y voit une pointe d’orgueil n’empêche pas de dire que nous avons là une des dimensions essentielle de l’individu qui, en existant, permet à d’autres d’exister à leur tour. Beaucoup de saints ne manquaient pas de caractère et certains étaient difficiles à supporter. Mais peut-on devenir un saint si on manque de personnalité ?
Il est clair que quand l’orgueil consiste à faire de sa petite personne le centre de l’univers, quand il empêche de laisser une place aux autres, quand il consiste à croire que l’on s’est construit seuls et que personne n’a d’importance en dehors de moi, dans ces conditions il est une tare préoccupante. Mais il est surtout la preuve d’un manque de réalisme et une stupidité dont on a bien raison de se moquer et de se détourner. Il n’est pas un chemin de joie, encore moins d’amour, juste la preuve d’un aveuglement inquiétant.
Il en est de même de l’envie. Nous rejoignons avec elle nos découvertes autour du désir mimétique. Celui qui n’a pas d’envie est mort, rigidifié dans une position dont il ne cherche pas à sortir, comme un homme qui n’aurait plus d’espérance. La plupart des hommes, même au bord de la mort, ne cessent pas d’élaborer des projets parce qu’ils sont synonymes de vie. La jeunesse pour qui les ouvertures sont multiples est pleine d’attentes, parfois bafouées, mais elle n’est pas la seule à chercher ce qui pourrait la combler. L’envie ne devient un problème qu’à partir du moment où elle prend un tour maladif, où elle se change en jalousie, en rancune contre celui qui possède ce que je n’ai pas encore. Le ressentiment, que Nietzsche attribuait aux Chrétiens, ronge de l’intérieur celui qui s’y abandonne, le rend incapable de supporter le bonheur chez les autres, le fait souffrir de ce qui lui manque au lieu de lui donner le dynamisme nécessaire pour tenter de l’obtenir. Elle conduit alors à la violence contre les gens heureux ou elle détruit celui qu’elle habite. Nietzsche n’a pas tout à fait tort, bien des Chrétiens, fiers des efforts qu’ils déploient pour parvenir à la rigueur morale, en viennent à jalouser ceux qui n’ont pas leur vision étriquée de l’existence. Ils en oublient la grande liberté dont Jésus a fait preuve. Une envie peut rester dans le raisonnable et même donner un sens à une existence.
La colère est également pleine de contradictions. On ne la verra jamais apparaître chez quelqu’un d’inconsistant, qui n’a pas de convictions. Chez celui qui se contente de suivre la majorité en se conformant à la pensée dominante, il y a peu de chance que la colère monte. Inversement, quiconque a une personnalité construite et a structuré sa manière de penser et de vivre supportera difficilement que l’on ne tienne pas compte de ses choix ou que l’on se comporte devant lui d’une manière incohérente. Un homme pour qui l’idéal de la fraternité a un sens aura tendance à réagir vertement devant des propos ou des comportements racistes pour ne prendre que cet exemple. Il est vrai qu’il est de bon ton aujourd’hui de tout prendre à la dérision et que celui qui tente de défendre une opinion sera traité facilement de sectaire, encore plus s’il élève la voix. À force de rire de tout on en vient à ne plus penser.
Certes il y a les « soupe au lait » qui montent rapidement et à la suite de n’importe quelle contrariété. La colère se réduit dans ce cas à un trait de caractère sans grand intérêt. Elle risque surtout d’éloigner du colérique ceux qui craignent de se heurter à ses sautes d’humeur, ceux qui risqueront l’approche se contenteront de rapports qui n’engagent à rien de peur de provoquer des réactions violentes. Au lieu de rencontrer quelqu’un de vivant et d’intéressant par ses prises de positions mêmes vives, les gens se méfieront de celui avec qui on ne peut pas aligner deux mots sans se fâcher et ils parleront de la pluie et du beau temps. Dans ces conditions la colère est vraiment une mauvaise attitude puisqu’elle sépare au lieu de rassemble et fait taire au lieu d’inviter au dialogue, mais il y a d’autres colères, plus constructives quand elles suscitent des réactions et ouvrent à l’échange.
L’avarice enfin est condamnable quand elle met au centre de la vie la possession de biens matériels et non l’échange. Celui qui a toujours peur de manquer et qui est pris par l’obsession d’avoir toujours plus et de thésauriser n’est pas très intéressant parce qu’il détourne l’argent de son usage principal. Les richesses sont faites d’abord pour vivre, pour agrémenter son existence, elles ouvrent à des plaisirs et à des relations facilitées. Quand l’envie d’accumuler passe avant le reste, le plaisir lui-même s’estompe au profit de la jouissance perverse d’avoir toujours plus. Il est des gens chez qui les préoccupations matérielles sont omniprésentes parce qu’ils sont obligés de vivre au jour le jour, mais celui qui perd sa vie à la gagner alors qu’il pourrait faire autrement ne profite de rien, obsédé qu’il est par la recherche du pouvoir ou de l’avoir. Le désir mimétique n’est pas loin puisque il lui importe surtout d’avoir plus que les autres, de marquer sa supériorité dans ces domaines qu’il a privilégiés au dépend de tous les autres. Il peut même s’agir uniquement d’une folie dépourvue de toute signification rationnelle.
On peut dire alors que l’avarice est un péché, mais c’est surtout une perversion de l’existence qui détourne celui qui en est atteint de toute relation saine avec ce qu’il possède et qui l’empêche de faire servir les biens matériels pour sa satisfaction propre et celle de son entourage. L’argent vu de ce point de vue ne fait pas le bonheur bien au contraire, surtout que l’avarice pour ce qui concerne les biens matériels se complique la plupart du temps d’un repliement sur soi général, d’un refus de partager quoi que ce soit de sa vie avec ses proches. L’avare est seul, tout le monde l’évite, il se méfie de tous, personne ne vient vers lui parce qu’il ne sait rien donner, même pas un sourire.
Mais le contraire n’est pas plus profitable. Celui qui ne connaît pas l’importance des choses, se révèle incapable d’envisager l’avenir tant il dépense au jour le jour. Sa vie est une perpétuelle fuite en avant sans position d’équilibre possible. Il est à la merci du moindre bouleversement de son statut et risque de ne voir chez les autres que des béquilles quand il s’agit pour lui de pallier ses manques. L’avarice, quand elle est gestion rigoureuse de ce que l’on possède, est un moyen de maîtriser son existence. Il faut dominer les aspects matériels de sa vie pour accéder à une quiétude essentielle au bonheur. L’avarice elle aussi comporte des aspects contradictoires et on ne peut pas s’en dégager simplement comme si elle n’était que destructrice.
Finissons par le seul des sept péchés capitaux qui soit vraiment grave et c’est la paresse si on ne la réduit pas à l’envie de se reposer quand on est fatigué. L’ancienne dénomination était acédie ou dégoût des choses spirituelles, refus d’accomplir des tâches nécessaires. Contrairement aux autres péchés capitaux qui comportent en eux une dimension dynamique et constructive, l’acédie est plutôt proche de la dépression, du refus de toute démarche constructive. C’est l’inverse d’une passion.
Ce sont les Pères du désert qui ont fait l’expérience de cette perversion. Tout occupés qu’ils étaient à mettre un frein à leurs passions, à éteindre en eux tout désir, en particulier le désir sexuel, mais aussi ces envies que nous venons de décrire comme péchés capitaux, ils se sont aperçus qu’ils risquaient de détruire en même temps leur appétit de vivre. Or le christianisme est aussi une affaire de passion. Il suppose l’enthousiasme de celui qui veut prendre la suite du Christ et vivre à sa manière. Sans désir on s’éloigne peut-être du péché, mais plus sûrement encore de l’amour de Dieu et des autres qui est aussi une passion. En cassant le ressort du désir, ces saints hommes perdaient le goût de la vie, de la foi, de l’engagement humain, ils entraient dans une profonde dépression qui n’avait rien à voir avec la sainteté qu’ils recherchaient. La joie dans l’amour est le signe de la vie en Dieu et c’est pour cette raison que le dégoût de toutes choses, y compris spirituelles, leur a semblé un danger mortel qu’ils ont appelé acédie.
Six péchés capitaux ne sont donc pas bien graves, tant qu’ils restent dans les limites du raisonnable. Ils sont la marque de la vie qui cherche à s’épanouir par tous les moyens. C’est au contraire leur disparition totale qui est le danger le plus flagrant parce qu’il conduit au septième, l’acédie. Nous retrouvons ainsi ce péché originel dont nous avons parlé avec le désir mimétique, la contradiction de fond dans laquelle nous sommes pris. La source de la vie est aussi ce qui nous conduit au péché et à la violence. Mais il ne sert à rien de vouloir nous en passer, le remède serait pire que le mal et les Pères du désert en ont fait l’expérience. L’idéal du Chrétien n’est pas celui du bouddhiste, il ne cherche pas à se débarrasser de tout désir, bien au contraire parce qu’il pense que ce qui engendre la douleur apporte également la plénitude. L’acédie n’est pas la sainteté, elle en est la caricature. Le saint est vivant et il ne dédaigne pas le passage par les six premiers péchés capitaux et même par le septième s’il se limite à un peu de repos pris selon les besoins.
Bien joué mon père,
un bon texte. Un de plus. Que j’ai lu avec plaisir et… profit. Mince, j’ai péché.