Cela fait longtemps. J’étais jeune…, au temps des grandes manifs ouvrières, avec des milliers de travailleurs dans les rues, il y en avait pour plusieurs heures de défilé avec des prises de parole enflammées à la fin… Il arrivait que les grèves paralysent le pays. On parlait alors de culture ouvrière, d’espérance en des lendemains qui chantent.
Les paysans ne se sentaient pas concernés, ils considéraient même avec agressivité ces ouvriers jamais contents, ces syndicats qui ne sont pas constructifs. Ils avaient entière confiance dans leur travail et dans le Crédit Agricole.
Les ouvriers d’aujourd’hui ont du mal à affronter la précarité de leurs emplois, la pression est forte sur les salaires, chacun essaye de sauver sa peau, rares sont ceux qui ont le courage de résister et la culture ouvrière n’est plus portée que par quelques militants qui s’efforcent encore de la transmettre.
Le tour des paysans est venu : ils ont connu la surproduction, la baisse des cours, l’insécurité de leur avenir, la suprématie des gros devant qui les petits ne peuvent plus tenir. Pris à la gorge, ils réagissent à leur tour mais tout seuls. Difficile de survivre face à l’emprise de la finance.
Entre-temps les écolos ont mis en lumière les problèmes de la planète mais d’où viennent ces derniers ? S’il est vrai que je reste trop longtemps sous la douche, je pense qu’il faut chercher ailleurs les causes de la pollution des eaux et du réchauffement climatique. Pourquoi la course effrénée à la production ? Pour qui la destruction de notre écosystème est-elle un problème secondaire ?
Même les cathos se sentent agressés, désormais que l’on s’en prend aux dimanches, à la vie, à la famille, à l’éducation… Il faut que tous les jours se ressemblent, les repos dominicaux comme les fêtes sont des pertes de temps, le travail en continu est un bon objectif à moins qu’il soit préférable de le morceler, les lois qui protègent sont un danger : non à l’État providence ! Libérons les horaires, supprimons la différence entre le jour et la nuit, entre les hommes et les femmes (sauf pour le salaire quand même !), ne pas s’arrêter de travailler c’est bon pour l’économie. En fragilisant le couple, la famille, l’éducation on rend les gens plus vulnérables ; isolés, ils sont moins en capacité de se défendre.
N’allez pas croire que la fin du processus soit en vue ! De nouvelles catégories se sentent menacées alors qu’elles se croyaient protégées. On retrouve les buralistes, les médecins, jusqu’aux pharmaciens, dans la rue et les avocats se mettent en grève. Tous dénoncent la fragilisation de leur statut, chacun dans son coin… la solidarité est une valeur dépassée.
Qui sont les responsables du massacre ?
J’ai des noms mais, au-delà des personnes, le pape François, dans la grande tradition ecclésiale, préfère mettre en avant une origine plus fondamentale : « l’empire de l’argent » :
« Aujourd’hui, ajoutée au phénomène de l’exploitation et de l’oppression, il y a une nouvelle dimension dure de l’injustice sociale ; ceux qui ne peuvent pas s’intégrer, les exclus sont mis au rebus, considérés comme « en surplus ». Ceci est la culture du déchet …/… Cela se produit lorsque le centre d’un système économique est le dieu de l’argent, et non pas l’homme, la personne humaine. Oui, au centre de tout système social ou économique doit être placée la personne, image de Dieu, créée pour être le dénominateur de l’univers. Lorsque la personne est déplacée et qu’arrive à sa place le dieu de l’argent, il y a cette inversion des valeurs. …/…
Un système économique centré sur le dieu de l’argent a aussi besoin de saccager la nature, de saccager la nature pour soutenir le rythme effréné de consommation qui lui est inhérent. …/…
Parce que dans ce système l’homme, la personne humaine a été enlevée du centre et remplacée par quelque chose d’autre. Parce que l’on rend un culte idolâtre à l’argent. Parce que l’on a globalisé l’indifférence ! » 28 octobre 2014 aux participants de la rencontre mondiale des mouvements populaires.
Il s’en trouve beaucoup pour dire que ce discours est simpliste. N’est-ce pas plutôt une manière de nous libérer de l’écran de fumée mis en place par le libéralisme pour nous faire croire qu’il n’y a pas d’alternative ? Peut-être faudrait-il d’ailleurs revenir à l’ancien nom de ce système. Tout le monde étant pour la liberté, nous avons du mal à mettre en cause les discours qui prônent la liberté absolue. Le capitalisme cachait moins son jeu car il mettait clairement le capital au centre.
Si on en revenait aux paroles simples de Jésus :
« Nul ne peut servir deux maitres : ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent. » Mt : 6,24.
« Eh bien ! Moi je vous dis : faites-vous des amis avec le malhonnête Argent, afin qu’au jour où il viendra à manquer, ceux-ci vous accueillent dans les tentes éternelles. » Luc 16,9. Impossible de vivre sans argent mais il est là pour servir les relations entre les hommes, sinon il se change en idole.
« Les Pharisiens, qui sont amis de l’argent, entendaient tout cela et ils se moquaient de lui. » Luc 16,14.
Nous faisons rire beaucoup de gens sérieux avec notre idéal. Essayons d’être des hommes dans un monde de fous.
