M’aimes-tu ?

« Simon m’aimes-tu ? » La question revient à trois reprises à la fin de l’évangile de Jean. Pierre, un peu contrarié de cette insistance qui fait sans doute allusion à son triple reniement, répond : « tu sais bien que je t’aimes ». 

Si le passage est connu, la référence au grec apporte un élément de plus puisque le verbe de la question diffère de celui de la réponse. J’y vois une illustration de ce que je disais la dernière fois.

Jésus utilise agapeïn qui correspond à l’agapè : « est-ce que tu m’aimes au point de t’oublier pour moi, de faire passer ta vie, ton désir personnel, après ce que je te demande ? Est-ce que je suis pour toi la personne la plus importante ? »

Pierre, dans sa réponse, en reste à la philia (phileïn) : « oui je t’aime bien, tu es un ami pour moi. » Le décalage est énorme. Avoir de l’affection pour Jésus est déjà bien mais il en demande plus. Une deuxième fois Jésus pose la même question mais Pierre en reste à l’amitié.

Apparemment découragé, Jésus, dans sa troisième formulation, descend au niveau de son interlocuteur, comme Pierre il parle à son tour de philia, semblant se contenter de l’affection de ce dernier : « Est-ce que tu es mon ami ? »

Pourtant, la suite de l’échange montre que Jésus n’a pas abandonné son idée et son exigence vis-à-vis de Pierre : « En vérité, en vérité je te le dis, quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture et tu allais où tu voulais ; quand tu auras vieilli, tu étendras les mains et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudrais pas. » Les images évoquent avec force ce qu’est l’agapè : un dessaisissement de soi et de son désir pour s’en remettre à un autre et se laisser guider par lui. Sans doute est-il nécessaire de vieillir un peu pour en arriver là et quitter ses affections sans envergure.

Il est relativement facile d’abandonner ses premières émotions spirituelles, d’autant plus qu’elles disparaissent d’elles-mêmes rapidement sauf chez quelques excités de la religion. Ce renoncement initial n’est pourtant que la première étape vers un autre, plus délicat : arrêter de concevoir la religion d’une manière utilitaire ; elle servirait à combler nos désirs, comme si Dieu était là pour satisfaire nos caprices et répondre à nos besoins. Les manières traditionnelles de vivre les religions en restent là : elles servent à demander aux dieux des faveurs et à apaiser leur courroux supposé contre des fidèles qui ont mal agi. Elles tournent autour du désir des fidèles. 

Le christianisme invite à passer à l’étape de la philia, le moment où le chrétien accepte de laisser une place à Jésus pour lui parler, l’écouter. Il impose une pause à son désir afin de s’ouvrir à l’invitation au dialogue de celui qui invite à le suivre, qui lui demande s’il l’aime. Comme Dieu semble se rapprocher, le disciple se targue de devenir son ami, son confident, il esquisse avec lui des semblants de dialogue. Il peut alors entrer dans une communauté pour y prendre sa place, apprendre les paroles de la prière, s’engager dans l’existence en référence à sa foi, il quitte le centre pour se situer dans un réseau de relations ; il aime Dieu et son prochain comme lui-même. Parvenu à cette étape, Pierre est en capacité de gérer une église, d’être pasteur.

Il n’est pas au bout de sa route pour autant. Jésus ne se contente pas de ce progrès puisqu’il lui demande de faire un pas supplémentaire, quand il en sera capable : non seulement imposer une pause à son désir, aimer son prochain comme soi-même, mais aimer comme lui nous a aimé. Il s’agit d’entrer dans la lente maturation de la foi, d’abandonner progressivement l’initiative, de se couler dans le désir d’un autre jusqu’à le faire sien. Passer de la prière de demande à l’oraison, non pour se perdre mais pour mieux se gagner, y compris dans la nuit. 

Le risque est encore l’illusion, celle de croire que j’ai tout donné alors que je continue à tourner autour de moi. Combien pensent avoir abandonné leur désir pour se donner à Dieu alors qui restent centrés sur leur nombril ! La révolution copernicienne est à reprendre avec obstination. Sur ce point aussi il faut perdre l’initiative : ce n’est pas moi qui me décentre, je me laisse décentrer, je ne mets pas moi-même ma ceinture, j’accepte qu’un autre me la mette en me contentant d’ouvrir les bras. Se laisser mener par celui que j’ai choisi comme guide, pas un homme mais Jésus lui-même qui parle souvent par son église.

C’est d’ailleurs le plus difficile à accepter : me résoudre à ne pas être l’interprète principal de la parole de Dieu.

 

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