Mal et péché

J’ai choqué un de mes paroissiens de semaine en affirmant que, si tout le monde faisait le mal, seuls les croyants péchaient, ce qui lui semblait une injustice. C’est au contraire une formidable libération de ce désir qui conduit à la mort.

Tout part de nos manques, pénibles à supporter, que nous cherchons à combler en réalisant nos désirs. Parce que nous sommes limités et que nous faisons le mal, montent en nous des insatisfactions, des regrets et, sous une forme souvent maladive, les remords et la culpabilité.

La perception de ces manques comme les dimensions du désir qui leur répondent varient selon les individus, leur histoire, leur place dans la société et dans le monde. L’écart qui les sépare, comme la tension qu’il provoque, est aussi extrêmement fluctuant ; différentes aussi les manières de le gérer.

Pour réduire cette distance, il est habituel, grâce à des efforts de moralisation et au moyen d’actes méritoires, de tenter de s’approcher d’une image idéale que nous avons construite. Les démarches vers cet horizon ont des effets positifs, mais comme, en général, nos objectifs dépassent nos capacités, nous culpabilisons devant nos échecs à rejoindre la perfection visée. Le ressentiment monte envers nous et contre notre entourage, nous sommes malheureux parce qu’écrasés par le mal et incapables de vivre selon un idéal qui s’éloigne malgré nos efforts.

La perspective, d’abord dynamique, révèle vite un orgueil destructeur : nous prétendons devenir parfaits à la force du poignet et nous sommes blessés de ne pas y parvenir. Pour stopper cette fuite en avant, les psychologues et des philosophes conseillent de mettre un frein à notre désir pour mieux le maitriser ; il faudrait viser raisonnablement des buts à notre portée. Le désir sans limite est la marque d’une illusion d’enfance qu’il convient de quitter un jour. « Rien de trop » était la devise des philosophes grecs et c’est encore le slogan de ceux qui nous invitent à la retenue au nom du réalisme.

Les chrétiens sont souvent entrés à leur manière dans le piège de la culpabilisation en insistant sur le mal qui est en nous, en appelant à la pénitence et au rachat de nos fautes, en invitant à réaliser des actes méritoires pour gagner le ciel, en recommandant d’accepter les limites humaines par la renonciation aux envies de perfection.

Le message de Jésus est autrement libérateur. Certes, contrairement à ceux qui pensent que l’homme est naturellement bon, il affirme sans détours que nous sommes radicalement mauvais, mais, dans le même mouvement, il nous voudrait aussi parfaits que notre Père du Ciel ce qui, au niveau de l’idéal du moi, est un comble de prétention. La tension est maximale entre son principe de réalité et le but qu’il nous assigne. La contradiction est dépassée du fait que la sainteté comme le paradis qu’il nous propose sont des dons et non la récompense de nos efforts. Le bonheur de la vie avec Dieu ne se gagne pas, ni pour aujourd’hui ni pour l’éternité, il se reçoit gratuitement.

Le cheminement vers la réalisation du désir s’en trouve profondément modifié. Il ne s’appuie plus sur le comblement de nos manques, évidents et indiscutables, si graves qu’il n’est pas possible de s’en affranchir. La perfection est hors d’atteinte, même en rêve, même pour des saints. Cette voie sans issue est donc abandonnée et heureusement parce qu’elle enferme dans une quête sans fin, dans la violence mimétique et conduit à une culpabilisation mortifère. Pourtant Jésus, contrairement aux philosophes classiques, ne prône pas non plus l’assèchement du désir.

La réalisation de ce dernier passe, selon lui, par la communion à la vie de Dieu. Elle ne consiste plus à s’efforcer à la perfection, ni même à tendre vers elle mais à essayer de se mettre à la suite de Jésus en imitant son abandon entre les mains du Père. Pour ceux qui veulent aller plus loin cette attitude correspond, en philosophie, à la pensée de Spinoza qui nous invite à entrer dans le courant de Dieu ou de la Nature afin de progresser. Il s’agit de se laisser porter et non de partir en quête d’un idéal impossible.

L’attitude me rappelle l’expérience de l’aïkido : tout mouvement fait en utilisant sa force amène à une crispation, à une contraction des muscles qui le rend peu efficace ; ce n’est qu’à force d’entrainements que le corps se libère, se décontracte. Le geste devient intuitif, fluide, il se laisse traverser par une force qui le prend tout entier en unifiant la personne. L’agressivité s’en trouve bousculée sans effort contraint, dans un moment de grâce.

Toute proportion gardée, la demande de pardon des chrétiens suit un cheminement semblable. Celui qui se crispe sur son péché et qui a une conscience douloureuse de ses limites, fait obstacle  à l’irruption de l’amour de Dieu en lui. Se reconnaître pécheur devrait permettre d’abandonner certains de nos fantasmes : celui de la toute-puissance, de l‘autosuffisance et même la prétention de nous guérir par nous-mêmes. En ce sens il est libérateur et place notre seul espoir dans la participation à l’amour créateur de Dieu, il nous décentre. Il n’exclue pas les efforts à condition qu’ils aillent dans le sens d’une construction de l’individu. Parfois rudes, ils sont perçus comme faisant grandir.

Cette démarche diffère de la psychologie quand elle veut que nous limitions notre désir. Abandonnant le souhait d’autoréalisation et la culpabilité qui va avec, elle ouvre l’envie de nous laisser prendre par une force d’amour qui nous dépasse et nous entraine. Quand nous sommes dans le courant de Dieu, dans le sens de son amour, nous grandissons et nous le sentons par la joie qui est en nous, par le bonheur d’être aimé et d’aimer. Quand nous allons à contre-courant, nous nous efforçons en vain, les buts que nous atteignons sont sans avenir, nous régressons, nous sommes dans le péché si nous sommes croyants puisque nous nous écartons de la mouvance divine. Nos efforts se révèlent payants.

Cette prise de conscience est libératrice parce qu’elle nous montre le chemin à suivre pour se remettre dans le bon sens : moins la quête stérile d’un moi idéal ou la réduction de nos envies, que le recentrage sur la dynamique trinitaire.

Cela implique, bien évidemment, des retombées pratiques : un engagement concret dans le domaine de l’humain. Laisser de coté le désir de perfection ne dispense pas d’agir. La preuve que nous aimons Dieu est que nous agissons pour nos frères et que nous nous comportons correctement ; c’est le mode de vérification obligatoire que notre amour est réel. Nous ne cherchons aucun gain par ces actes et ces efforts. Nous aimons nos frères parce que c’est évident pour un chrétien de les aimer, parce qu’ils doivent être aimés y compris par des non-chrétiens. Notre supplément d’âme est qu’ainsi nous croyons vivre quelque chose de la vie avec Dieu, nous rencontrons Jésus dans nos frères les plus démunis, nous sommes dans le Royaume.

La crainte de l’enfer, ainsi que celle des châtiments divins, est loin de nos préoccupations. Ce n’est pas davantage notre propre désir que nous recherchons puisqu’il est hors de notre portée. Nous communions au désir de Dieu. Inutile alors de nous limiter à une vie étriquée.  Notre désir est sans borne parce qu’il n’est pas le nôtre et que ce n’est pas par nos efforts que nous parviendrons à le réaliser. Le Royaume est l’œuvre de Dieu à laquelle nous adhérons de notre mieux et cela donne du champ à nos constructions humaines. Notre désir est espérance et non pas angoisse, même s’il vaut mieux le vérifier en église.

D’autres expérimentent cette dynamique : les militants dont l’humanisme est la raison de vivre, ceux qui cherchent la communion avec l’élan vital présent dans la nature et d’autres encore. Ils sortent de leur désir personnel pour entrer dans une mouvance qui les dépasse. Mais il n’y a que l’amour de Dieu pour nous ouvrir à la vie qui ne finit pas.

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