« Moi je vous dis »

Oui, Jésus exagère souvent, je suis d’accord avec vous. Il en fait trop. Et en même temps je trouve qu’il a raison parce qu’il y a deux sortes de « mauvais » chrétiens, mauvais étant entre guillemets. Les premiers sont pleinement satisfaits d’eux-mêmes : « Je n’ai pas tué, je n’ai pas volé, je n’ai jamais été infidèle à ma femme, je fais mes prières tous les jours, je rends des services à l’Église, tout va bien ». Ils m’inquiètent parce qu’ils ressemblent aux scribes et pharisiens du temps de Jésus : ils se sont donnés des lois à leur portée, ils les respectent et ils sont dès lors satisfaits d’eux. 

Jésus cherche au contraire à nous bousculer. Il nous invite à aller plus loin en prenant des exemples : « Vous n’avait tué personne, heureusement ! Mais vous savez qu’il y a des paroles blessantes, qui peuvent tuer, déstabiliser inutilement. » Qui n’a jamais dit du mal, qui est totalement innocent par rapport au mal que l’on fait à quelqu’un par des paroles ? Personne. Vous prétendez avoir toujours été fidèle à votre conjoint. Encore heureux… quoi qu’il faudrait voir : il y a des paroles, il y a des gestes, il y a des regards qui sont déjà un peu louches, un peu flous. En tout cas Jésus nous dit : « Vous n’avez pas commis d’adultère, bravo, mais est-ce bien cela, aimer sa femme, son mari ? Est-ce que cela suffit ? ». Aimer quelqu’un, un enfant, un conjoint… demande une attention constante. Prétendre ne pas avoir fauté ne suffit pas, il faut encore accompagner nos proches dans les bons et les mauvais moments, découvrir ce qu’il faut faire pour les aimer, pour leur permettre de grandir… ce n’est plus aussi évident. Éduquer un enfant demande beaucoup de délicatesse et passe par bien des échecs. On peut dire : « j’ai tout fait pour mes enfants je leur ai tout donné ». Certes, mais eux, sont-ils d’accord ? Dépenser de l’argent pour les enfants, leur donner à manger, leur permettre de faire du sport, d’aller à l’école, c’est bien mais ce n’est que la base… comment les aimer vraiment ? Jésus évoque également le mensonge : « Que votre parole soit ouiquand c’est oui et non quand c’est non. Le reste vient du mauvais ». Qui peut se vanter d’être vrai en permanence dans ses attitudes et dans ses paroles ? C’est donc pour toutes ces raisons que ceux qui prétendent être de bons chrétiens m’inquiètent… 

Mais alors, qu’est-ce que Jésus cherche à faire ? Nous culpabiliser ? Nous perturber ? Nous traumatiser ? Je ne crois pas… Je pense au contraire que son discours est profondément libérateur. Il nous libère de l’obsession de la pureté et du légalisme. Nous ne sommes pas parfaits, nous le savons tout comme nous avons également conscience que notre marge de progression est immense ! À la base, le chrétien est celui qui n’est jamais pleinement satisfait de lui-même mais sans en être traumatisé pour autant, c’est son état normal ! Il sait aussi qu’il est aimé par le Père, et que le Père l’aime, que le Père l’aide à grandir et c’est cela qui le rassure. Il se croit aimé tel qu’il est et non tel qu’il rêve d’être. Il est invité à progresser mais surtout à ne pas se prétendre meilleur qu’il est. Avant chaque communion nous disons : « Seigneur je ne suis pas digne de te recevoir ». C’est une évidence, jamais nous ne serons dignes de recevoir le Seigneur. Mais si nous attendons d’être dignes, nous ne communierons jamais. Jésus veut nous dire : « Tu n’es pas parfait mais c’est comme cela que je t’aime. Je ne veux pas que tu sois un être exceptionnel, extraordinaire, je t’aime comme tu es, mais avance ! N’en reste pas là ! »

Dans la deuxième catégorie des « mauvais » chrétiens, je mettrais ceux qui pensent être incapables de faire quoi que ce soit, qui abandonnent tout idéal. Ils disent : « Qu’est-ce que je peux faire à mon âge ! Je suis trop petit, trop vieux, trop jeune, trop faible et puis je suis trop occupé, j’ai autre chose à faire… ». Ils ne se croient plus capables d’être chrétiens, pensent que le minimum va suffire. Ils se refusent à suivre Jésus parce que c’est impossible à réaliser complètement. Ils oublient que Dieu est là, avec son amour, que l’Esprit Saint est avec eux, lui qui veut les faire grandir. Ils pensent que vient un moment où on ne peut plus progresser : ce sont des mauvais chrétiens.

Comment exister entre ces extrêmes ? En n’étant pas du côté de ceux qui sont satisfaits d’eux -mêmes parce qu’ils ont choisi le service minimum : je n’ai pas tué, je n’ai pas volé, je vais à la messe de temps en temps, je fais des choses pour l’Église, j’essaye d’éduquer soigneusement mes enfants… donc « ça va ». Et non, « ça » ne va pas, c’est seulement la base. On ne vous donnera pas la Légion d’honneur parce que vous vous arrêtez au stop ou parce que vous ne faites pas trop d’excès de vitesse. C’est normal. De même, il n’est pas suffisant d’être fidèle à sa femme ou de fréquenter l’Église de temps en temps pour se prétendre chrétien. Jésus nous invite à plus, à aller jusqu’à l’espérance, à nous dire : « Je suis capable d’avancer, je ne dois pas me contenter de ce moment où je suis entre deux eaux, un peu morne, sans ambition, avec une foi molle. Il me faut croire en moi, non pas parce que je suis parfait mais parce que je crois à la présence de Dieu en moi et autour de moi. »

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