Royaume (suite)

L’obstacle c’est le péché

Une difficulté se présente à nous quand il s’agit de designer ce qu’il faut changer pour faire advenir le Royaume. Pour les Juifs l’obstacle était la domination romaine, pour nous ce peut être l’exploitation de l’homme par l’homme et les injustices sociales. Pour Jésus c’est le péché: l’objectif est autre.

Si Jésus n’a pas une vue très optimiste de l’état social au sein duquel il vivait, il ne rapporte pas tous ces maux d’ordre social à l’idée d’un désordre social, dont on pourrait avoir raison par des moyens d’ordre social : il les rapporte à l’idée de péché, c’est à dire de mal intérieur et de faute contre Dieu.

L’homme, tel qu’il existe dans le monde, est mauvais. Il apparaît un peu comme quelque chose en quoi il y a du mal et qui doit guérir, et non pas d’abord comme un être qui peut choisir d’aller à droite ou à gauche. Il y a une sorte de lourdeur congénitale, autre nom du péché originel. Nous sommes invités à sortir de nos illusions concernant un homme qui serait naturellement bon.

Jésus est optimiste parce qu’il croit à l’établissement de la domination de Dieu, mais il est pessimiste quand il regarde l’homme livré à lui-même : Jésus « sait ce qu’il y a dans l’homme » Jean 2,24. Pour un Grec de l’Antiquité, nul n’est méchant volontairement, on ne l’est que par erreur ou ignorance. Le christianisme au contraire admet la possibilité pour la liberté humaine de choisir le mal, sans nier la part d’obscurité et de faiblesse qui tient à la condition humaine.

La notion de Royaume choque parce qu’elle remet en cause nos rêves d’innocence et nous invite à croire que, même si les injustices étaient un jour supprimées, le mal serait encore présent en l’homme. Le Royaume n’est pas de ce monde.

Entrer dans le Royaume

Le Royaume exige une mutilation. La plus importante consiste dans le renoncement à notre recherche d’autosuffisance et à nos projets quand ils se limitent à quelques aménagements humains qui rabaissent le projet de Dieu à des réalisations à notre portée. L’entrée dans le Royaume implique une soumission totale à la volonté de Dieu, la renonciation à une idée humaine de la perfection pour adhérer à l’invitation à partager l’amour qui nous vient de Dieu.

Il est difficile de sortir de nos réactions égoïstes et de s’oublier ainsi, surtout que ce n’est qu’une fois que nous aurons commencé à entrer dans le Royaume que nous commencerons à en goûter les fruits. Les avantages ne sont pas évidents pour qui les regarde de l’extérieur et les résistances en nous sont nombreuses. Ce n’est que progressivement, une fois que nous aurons commencé à entrer dans le Royaume, que les luttes intérieures s’apaiseront et que nous commencerons à nous sentir libres sur cette route. Nous ne sommes pas dans le cadre d’une morale naturelle. Le Royaume n’est pas dans le prolongement d’une libération humaine, la libération humaine en est le résultat.

La vie chrétienne ne vient pas simplement continuer, prolonger, développer nos envies naturelles d’une vie meilleure et les attentes de la société. La transformation en nous est l’œuvre de Dieu et elle suppose une rupture irrévocable. De plus elle n’est jamais acquise une fois pour toutes. Elle est toujours à renouveler, à réinventer sous des formes nouvelles, il n’y a pas de règles absolues à suivre, de morale immuable à respecter. Il n’y a pas de disposition naturelle au Royaume, mais, en contrepartie, rien dans l’homme ne peut être un obstacle définitif à son entrée dans le Royaume.

Cet engagement dans le Royaume va jusqu’à accepter l’échec : l’échec matériel ou mondain, mais même l’échec dans notre action en vue du Royaume ou dans l’idée que nous nous faisons du Royaume. L’échec est normal puisqu’il a été celui  du Christ sur la croix. Accepter aussi la contradiction : il est impossible d’éveiller la sympathie quand on attaque le mal à la racine. Il ne faut pas vraiment compter sur nos dons naturels ni sur notre intelligence. Si pour les Grecs le plus important est l’intelligence, pour nous c’est l’amour… ce qui n’exclue pas d’essayer d’être intelligents !

Le renoncement à l’assurance et à la sécurité, à la richesse qui rend orgueilleux est d’abord vécu comme une mutilation avant d’être essentiellement lié à l’allégresse et à la joie. Le choix austère et dur se transforme en libération d’un obstacle qui faisait obstacle à notre entrée dans le Royaume.

Les conséquences du Royaume

Pour les Juifs, le salut est au terme de l’histoire, tandis que pour les Grecs il consiste à passer du monde sensible au monde intelligible pour retrouver l’équilibre du cosmos. Pour le Christ le Royaume n’est pas de ce monde, ce qui ne veut pas dire qu’il ne soit pas en lien avec lui, mais il n’est pas davantage le simple aboutissement de l’histoire. La religion n’est pas à proprement parler le moyen d’établir une justice entre les hommes. Par contre, pratiquée par le chrétien, organisée par lui, la justice sociale comme tous les autres biens humains réels, peut être la conséquence du Royaume : ce n’en est pas le but ; c’est, par rapport à lui, ce qui vient par surcroît et tout de suite.

Bien que le christianisme soit eschatologique, il est nécessaire que le Royaume ait, dès ici-bas, des répercussions jusqu’à l’ordre temporel. On ne doit pas méconnaître que les conditions concrètes de la vie présente — misère, esclavage, richesse excessive, anarchie, guerre, etc. — ont des conséquences qui facilitent ou gênent l’accès au Royaume. Aimant les valeurs du Royaume de Dieu, un homme ne peut pas ne pas vouloir qu’elles soient dès ici-bas fécondes. Il sait bien que cet ordre temporel n’est pas d’essence surnaturelle ; que la justice sociale, par exemple, n’est pas encore la justice du Royaume ; mais pas plus qu’il ne consent à rabaisser le Royaume en le confondant avec l’ordre temporel, il ne se résigne à couper l’ordre temporel du Royaume et à le laisser privé de sa sève. On ne sert pas le Royaume de Dieu quand on tolère l’injustice, en quelque intention que ce soit.

Le chrétien travaille à une œuvre dont il sait et qu’il doit y travailler et qu’elle ne sera jamais réalisée. Que les réalisations soient partielles ne doit pas l’empêcher de s’y engager, pourvu qu’il soit persuadé qu’elles vont dans le sens du Royaume et qu’elles viennent de lui.

Mais le chemin n’est pas parfaitement balisé, il laisse de la place à l’autonomie du temporel. Pour le chrétien, qui plus est, il n’y a pas d’installation définitive dans le Royaume de Dieu. La volonté de Dieu varie pour chacun de nous et elle varie aussi selon les circonstances. La plan de Dieu, vu du côté humain, n’est pas une loi établie une fois pour toutes, mais une volonté qui se révèle progressivement. Nous avons toujours à suivre Jésus sans connaître d’avance le chemin ; il nous faut donc entretenir l’inquiétude, orientée et paisible, mais éveillée d’une volonté vivante et progressive.

Nous ne pouvons juger de notre appartenance réelle, ni en se basant sur nos actes qui peuvent ne pas toucher notre intime, ni d’après la ferveur de nos sentiments qui peut n’être qu’un emballement humain, mais d’après la qualité spirituelle de notre engagement, d’après la constance de notre fidélité.

Le Royaume est au dedans de nous, si intime et si profond que rien de visible ne peut nous en imposer l’évidence.

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